Chapitre 9 - Evasion sous les deux lunes

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Je garde la main tendue vers elle, immobile, le cœur qui bat dans ma paume ouverte autant que dans ma poitrine.
Ses doigts frémissent encore une fois… puis retombent contre la pierre.

Elle ferme les yeux un instant.
— Je… ne peux pas, murmure-t-elle.

Ce n’est pas un “non” tranchant. C’est pire : un “non” fatigué, usé, tellement répété qu’il est devenu réflexe.

Je ne bouge pas. Ce n’est pas parce qu’elle se replie au premier réflexe que je vais baisser la main aussi vite.

— Je suis prêtresse de Saeluna, continue-t-elle, plus bas. Mon rôle est ici. C’est… ce que je suis. On m’a confiée au temple pour ça. On m’a élevée pour ça. Ma place est ici.

Je pourrais dire “non, ta place est là où tu veux”, mais ça sonne creux même dans ma tête. Alors je m’accroche à autre chose.

— Il y a une part de toi qui n’appartient qu’à toi, dis-je doucement. Celle qui, aujourd’hui, a été la seule à prendre le temps de chercher, de m’aider, de stabiliser mon flux. Ça, ce n’était pas une demande de Saeluna et encore moins du temple. C’était toi.

Elle entrouvre les yeux, les garde sur ma main.

— Si je pars… souffle-t-elle, la voix presque inaudible. Si je traverse cette fenêtre avec vous, ce ne sera pas seulement moi qui serai punie. Ce sera vous. On dira que vous m’avez enlevée. Que vous avez souillé le temple. Que vous m’avez… corrompue.

Son regard remonte, accroche le mien.

— Vous avez déjà un flux instable, Aselys. Vous n’avez pas besoin d’un poids supplémentaire.

Je laisse échapper un souffle qui ressemble vaguement à un rire.

— Trop tard pour ça, je crois. J’ai déjà profané le temple en y entrant de nuit, pénétré une salle sacrée, escaladé un arbre pour infiltrer un pavillon d’isolement. La ligne de “trop tard” est loin derrière moi.

Un coin de sa bouche tressaute malgré elle.

Je continue, avant qu’elle ait le temps de reconstruire ses défenses.

— Ce que je veux dire, c’est que je ne suis pas tombée ici par hasard. Je savais qu’il y aurait des ennuis. Je savais que si je venais te chercher, ce ne serait pas pour repartir avec un bon de réduction sur les bénédictions. Les risques, je les ai acceptés.

Elle ferme les yeux de nouveau.

— Ce serait trahir mon serment, dit-elle après une seconde. Sa voix se raidit, comme si elle récitait à haute voix une phrase gravée dans sa tête depuis des années. J’ai juré de servir Saeluna. De rester où elle a besoin de moi. De prêter mes mains, ma lumière, mon temps… ici.

J’inspire lentement.

— Tu as juré de servir Saeluna, je dis. Pas de servir Frère Halven. Pas de te laisser gifler pour avoir fait ton travail. Pas de rester enfermée entre quatre murs chaque fois que tu oses te soucier de quelqu’un qui n’est ni assez important ni assez utile pour rapporter du prestige au temple.

Ses doigts se crispent contre la pierre à ces mots.

Je continue :

— Si ta déesse mérite vraiment ce titre, je doute qu’elle se réjouisse de voir qu’on traite l’une de ses croyantes les plus fidèles comme un objet qu’on range dans un placard dès qu’elle dérange.

Elle reste silencieuse. Ses épaules tremblent à peine.

— Et puis… je reprends plus doucement. Tout à l’heure, quand on parlait… ce qui t’a fait briller les yeux, c’est quand tu m’as demandé à quoi ressemblait l’extérieur. Ça, ce n’était pas Saeluna qui parlait. C’était toi.

Je la regarde droit dans les yeux.

— Tu as le droit d’exister en dehors de tes prières, Éléa.

Elle avale difficilement sa salive. Ses mains tremblent un peu.

— Si je pars… commence-t-elle, puis s’interrompt. Si je pars, ma mère… Elle m’a donnée au temple pour que j’aie une vie meilleure. Pour que je ne finisse pas dans les rues, à mendier de quoi manger. Si je m’en vais… ce sera comme cracher sur ce qu’elle a fait.

Je sens quelque chose se serrer dans ma poitrine. Sa mère a dû vraiment croire qu’elle lui offrait mieux : un toit, des repas, une place. Et au bout du compte, c’est sa fille qu’on a enfermée avec cette promesse.

— Ou, au contraire, dis-je doucement, ce sera peut-être honorer ce qu’elle espérait vraiment pour toi : une vie qui ne soit pas juste tenir un jour de plus. Elle t’a confiée ici en pensant t’offrir une chance. Pas pour que tu sois punie chaque fois que tu ressens quelque chose.

Ses lèvres tremblent à peine.

Je finis par rentrer dans la pièce et saute souplement au sol. La pierre est froide sous mes bottes, mais la distance entre nous a fondu. Je me redresse, avance d’un pas, puis je tends à nouveau la main, plus proche, à portée de la sienne.

— Écoute, je reprends. Je ne peux pas te promettre que ce sera simple dehors. Que tout le monde te respectera. Qu’il n’y aura pas de décisions difficiles. Je ne peux même pas te promettre que je n’aurai pas d’autres décisions discutables.

Un petit rire nerveux me monte dans la gorge.

— Par contre… je peux te promettre que je ne te laisserai pas affronter ce qui t’attend dehors seule. Moi, et probablement la guilde des Loups de Braise, on sera là pour encaisser avec toi.

Elle me fixe, comme si elle essayait de vérifier si je plaisante.

Je ne plaisante pas.

Le silence retombe un instant.

Éléa inspire très lentement. Quand elle parle, sa voix est si basse que j’ai du mal à l’entendre.

— Saeluna veut que je reste ici, dit-elle.

Je cherche encore quoi répondre, mais elle n’a pas fini.

Ses doigts se décrochent de la pierre d’un millimètre.

— …Mais moi… ajoute-t-elle, et le “moi” ressemble à un mot qu’elle prononce pour la première fois. Moi, je veux découvrir ce qu’il y a dehors.

Elle relève la tête complètement cette fois.

La lueur dans ses yeux n’a plus rien à voir avec la docilité des prières. Il y a du trac, oui, mais aussi quelque chose de plus net : une décision qui se pose, une soif de voir plus loin que ces murs.

Sa main quitte le mur.

Elle hésite une demi-seconde de plus.

Puis sa paume vient se poser dans la mienne.

Sa peau est chaude. Elle serre ma main comme si, si elle lâchait, le temple allait la réabsorber par les murs.

— Très bien, dit-elle, presque dans un souffle. Je viens.

Je serre sa main en retour, fort.

— Accord conclu, je dis. Pour information, c’est le moment où il faudrait normalement que je te dise que tout va bien se passer, mais je préfère qu’on parte sur une base honnête : ça va probablement être le chaos.

Elle laisse échapper un rire minuscule, presque surpris.

Et rien que pour ça, je me dis que ce risque-là valait déjà le coup.

Nous restons encore quelques secondes ainsi, sa paume posée dans la mienne, avant que la réalité — c’est-à-dire, l’absence totale de plan — ne vienne me taper sur l’épaule.

Éléa baisse les yeux vers nos mains jointes, puis vers la fenêtre.

— Et… maintenant ? demande-t-elle doucement.

Je cligne des yeux.
…Ah.
Oui. Maintenant.

Je tourne la tête vers la fenêtre — par où je suis arrivée — puis vers la porte, puis de nouveau vers elle. Même si, techniquement, je pouvais encore sauter dans l’autre sens, il est évident qu’Éléa, elle, ne passera jamais par cet arbre dans l’autre direction sans y laisser la moitié de sa dignité et trois os.

Mon cerveau commence à s'activer à toute vitesse : évaluer les sorties, le nombre probable de patrouilles, les angles morts. La première idée qui apparaît est “Défoncer la porte et courir vers la sortie”. Je l’ignore. La seconde est “Attirer l’attention du garde et l'assommer”.

— Donc… vous n’aviez pas de plan, constate-t-elle, plus qu’elle ne demande.

Je toussote.

— J’avais un concept, je corrige. C’est comme un plan, mais avec moins de détails et plus de sueur froide.

Ses sourcils se haussent d’un millimètre, ce qui, pour elle, doit équivaloir à un fou rire.

Je désigne la porte d’un mouvement du menton.

— Ok. On est dans une cellule, il y a un seul accès, et un garde de l’autre côté. Je propose qu’on le force à ouvrir. Et la façon la plus simple de faire ouvrir une porte par un garde, c’est de lui donner une bonne raison de le faire.

Un sourire un peu trop satisfait me pique les lèvres.

— Étape une : « la prêtresse ne va pas bien ».

Elle reste un instant à me regarder, comme si elle essayait de comprendre où je veux en venir.

Je hausse les épaules.

— Si tu l’appelles, il va forcément vérifier. Dès qu’il passe le pas de la porte, je m’occupe de lui. Discrètement. Et on sort.

Un pli soucieux fronce sa bouche.

— Vous voulez… le frapper ? demande-t-elle à mi-voix.

— Juste ce qu’il faut pour qu’il fasse une petite sieste, je réponds. Promis, rien qui mette Saeluna en colère pour de vrai.

Elle jette un coup d’œil à la porte.

— D’accord, dit-elle finalement. Je… je vais essayer.

Elle retire sa main de la mienne, s’avance vers la porte et lisse machinalement sa robe, comme si quelqu’un allait la voir.

Elle frappe une première fois, doucement, les articulations à peine posées sur le bois.

— Frère ? appelle-t-elle, avec sa voix de prêtresse bien élevée. Je… je ne me sens pas très bien. Pourriez-vous… ?

Silence.

Rien. Pas un souffle, pas un froissement de tissu derrière la porte.

Elle fronce légèrement les sourcils. Ça doit être rare, qu’on ignore un appel prononcé avec ce ton-là.

Elle frappe une deuxième fois, plus fort. Le bois vibre un peu.

— Frère ? répète-t-elle, plus insistante. S’il vous plaît. J’ai besoin d’assistance.

Toujours rien.

Pas un raclement de gorge. Pas un pas qui se rapproche.

Elle se tourne vers moi, un peu désemparée.

— Ce n’est pas normal, murmure-t-elle. Il devrait répondre.

Je hausse les épaules.

— On va vérifier, je dis. Pour être sûres qu’il n’a pas décidé de partir faire une ronde au pire moment.

Je m’approche de la porte, colle l’oreille contre le bois une seconde. Aucun bruit régulier, pas de pas, pas de respiration claire.

Je teste la poignée.

Elle tourne.

Je lance un regard interrogateur à Éléa.

— Ils ne verrouillent pas les cellules d’isolement ? je chuchote.

— Normalement, si, répond-elle, l’air soudain beaucoup moins rassurée par la compétence de ses collègues.

Je pousse la porte très doucement, jusqu’à ce que l’embrasure s’ouvre d’un petit angle.

Le couloir apparaît, éclairé par une lanterne posée à même le sol.

Et juste à côté, le garde.

Affalé sur une chaise, la tête renversée en arrière, bouche entrouverte, main encore posée sur le manche de la lanterne. Il respire bruyamment, un souffle régulier, ponctué d’un léger ronflement toutes les deux respirations. Sa robe est un peu de travers, son cordon à moitié défait.

Je reste un instant interdite.

— Formidable, je murmure. J’ai monté une opération d’évasion pour un type qui a été vaincu par sa propre nuit de service.

À côté de moi, Éléa reste figée une seconde, entre scandale et incrédulité.

— Il a… abandonné son poste, souffle-t-elle, comme si le simple fait de le dire était blasphématoire.

— On va dire, je chuchote, que Saeluna vient de nous accorder sa bénédiction pour notre évasion.

Je me glisse dans le couloir, passe près de lui en retenant mon souffle. Il ne bouge pas, à part un petit sursaut de la narine droite.

Éléa me rejoint, refermant doucement la porte de la cellule derrière elle.
Le claquement est presque inaudible.

— Par où ? je demande à voix basse.

Elle se ressaisit,  ses épaules se redressent, et je retrouve dans son regard cette précision calme.

— Par là, dit-elle en désignant le couloir vers la droite. Nous allons contourner les dortoirs et rejoindre la salle centrale.

Je hoche la tête, et nous nous mettons en marche.

Le cœur du temple, la nuit, n’a rien à voir avec le silence immobile de la cellule.
Même à cette heure, il reste des traces de vie : un novice qui traverse un couloir en portant un seau, une sœur qui éteint une lampe, des chuchotements échappés d’une porte à demi close. Chaque bruit me paraît trop fort, chaque pas résonne dans ma tête.

Éléa avance pourtant avec l’assurance de quelqu’un qui connaît chaque pierre.
— Par ici, murmure-t-elle. Cette aile mène aux salles de méditation. Nous devons l’éviter, certains prêtres prient encore à cette heure.

Elle bifurque vers un passage plus étroit, presque une coulisse. Je la suis, en essayant de garder mes oreilles centrées sur ses indications plutôt que de les tourner à chaque son suspect.

C’est ce qui me sauve la mise.

Un bruit de pas se détache soudain du reste : deux paires seulement, mais lourdes, régulières, avec ce genre de précision qu’on n’entend jamais chez les novices fatigués. Pas de cliquetis brouillon : juste le balancement mesuré du métal bien ajusté, le froissement dense de tissus superposés.

Éléa ne réagit pas tout de suite. Elle ouvre la bouche pour indiquer un nouveau couloir.
Je la vois commencer à lever la main pour me montrer la direction.

Je n’attends pas.

Je l’attrape par le poignet et la tire avec moi derrière un pilier massif, à moitié engagé dans le mur. Nous nous plaquons dans l’ombre ; mon épaule cogne le marbre froid, Éléa vient se caler contre mon dos. Ses mains se posent brusquement entre mes omoplates, crispées dans le tissu de ma cape, comme si elle comptait sur moi pour la rendre soudain intangible.

La lumière d’une lanterne glisse le long du sol, vient mourir à quelques centimètres de nos bottes.

Deux silhouettes passent.

Le premier apparaît dans le halo de la lanterne avant même que je voie son visage : un homme à la peau claire, les épaules voûtées comme s’il n’avait pas dormi depuis trois nuits, des cernes nets sous les yeux, les cheveux blancs en bataille. Il ne porte pas la robe grise standard, mais un manteau plus court, renforcé aux manches, avec une épée à la taille. La garde est travaillée, incrustée d’un croissant de lune stylisé. Sur son épaule droite, une épaulière d’argent blanc capte la lumière.

À côté de lui marche une femme un peu plus grande, oreilles fines et allongées qui trahissent un sang elfique. Ses cheveux bleu ciel sont tirés en arrière en queue de cheval, retenus par un anneau métallique. Sa tenue est la version plus ajustée de la sienne : même coupe, même épaulière argentée à l’épaule droite, mais elle porte un arc élégant dans le dos, avec les mêmes motifs de lune gravés sur la poignée.

Ils n' ont pas l’air de patrouiller.
Ils ont l’air de savoir exactement où ils vont.

Leurs voix sont étouffées, mais assez proches pour accrocher mes oreilles :

— Je ne comprends toujours pas pourquoi le Lunarque s’intéresse à cette fille, grommelle l’homme aux cheveux blancs.

— On ne nous a pas demandé de comprendre, répond la femme sans même tourner la tête. On nous a demandé de la ramener. Les Veilleurs d’Argent exécutent les ordres, pas les pourquoi.

Ils passent devant notre pilier.
Quand ils arrivent à ma hauteur, mon corps réagit tout seul. Mes muscles se tendent, mon flux se recroqueville comme s’il venait de reconnaître un prédateur naturel. Une partie de moi commence déjà à aligner des scénarios de combat. Dans aucun, je gagne. Et, sans que je le veuille, je laisse échapper une pointe d’hostilité.

L’homme ralentit imperceptiblement.
Il tourne la tête, ses yeux sombres balayent le couloir… puis s’arrêtent vaguement dans notre direction.

— Qu’est-ce qu’il y a, Rhydan ? demande la femme, à voix basse.

Il reste silencieux une seconde, la mâchoire légèrement serrée.
— Rien, finit-il par dire. Sans doute mon imagination. Finissons cette mission, Seris.

Ils repartent, leurs pas mesurés s’éloignant en direction du nord du temple.
Vers la cellule qu’on vient de quitter.

Je serre la mâchoire.
Pourquoi j’ai l’impression de tomber sur un boss de fin alors que je suis encore au tutoriel ?

Dans mon dos, je sens Éléa se raidir. Lorsqu’elle parle, sa voix est à peine plus qu’un souffle :
— Leurs épaulières… murmure-t-elle. Ce sont des Veilleurs d’Argent.

Elle avale difficilement.
— C’étaient donc eux, les “invités importants” dont parlait Frère Halven… Ils n’ont rien à faire ici. Leur place est à la capitale, auprès du Lunarque, pas dans un temple de province.

Je fronce les sourcils sans oser vraiment bouger.
— Des Veilleurs d’Argent ? je chuchote.

Elle hoche très légèrement la tête contre mon dos.
— L’ordre de combat de la déesse, dit-elle. Ceux qu’on envoie quand les prières ne suffisent plus.

Le halo de la lanterne finit par disparaître au détour du couloir, emportant les voix avec lui.
Éléa se décolle à peine de moi.
— Allons-y. Nous n’avons plus beaucoup de temps… Ils vont remarquer que j’ai disparu, dit-elle, même si sa voix tremble un peu.

Nous reprenons notre progression.

Quelques couloirs plus loin, je commence à reconnaître les lieux. Je revois chaque tournant, chaque arcade, jusqu’à ce couloir précis menant à la salle du renard.
Éléa ralentit avant même que la porte n’apparaisse.
— C’est étrange, murmure-t-elle.
Elle plisse les yeux, comme si elle essayait d’écouter avec autre chose que ses oreilles.
— Normalement, on sent la résonance de Saeluna dès ce couloir, dit-elle. Comme une marée sous la peau.
Elle fronce les sourcils.
— Là… c’est presque silencieux.

Un pincement me traverse.
Elle doit parler du fragment que la statue m’a refilé tout à l’heure.

Je n’ai pas le temps d’élaborer cette pensée.

Une cloche se met à sonner quelque part dans le temple. Une, puis deux, puis trois fois, le bruit se répercutant le long des murs comme un rappel de mission ratée.
Je sursaute malgré moi.
— Bon, dis-je à mi-voix. Ils savent que tu n’es plus dans ta cellule. On doit disparaître d’ici avant qu’ils resserrent le filet.

Le visage d’Éléa se décolore.
— C’est la cloche d’alerte interne, souffle-t-elle. Ils vont verrouiller les portes, prévenir la garde…

— Alors on arrête de traîner devant le couloir le plus sacré du temple, je tranche. Dans la salle, vite.

Nous atteignons la porte à grandes enjambées.
Éléa pose la main sur le battant, semble hésiter une seconde, puis l’ouvre juste assez pour nous laisser passer.
La statue est toujours là.
Le renard à neuf queues trône au centre de la salle, inerte, imposant. Les bassins noirs reflètent sa silhouette, mais leur surface est plus terne qu’avant, moins… vivante.

Je referme aussitôt la porte derrière nous et fais coulisser la barre de métal prévue pour la bloquer. Le choc sourd contre les gonds me vrille un peu les nerfs, mais au moins, ça les retiendra quelques instants.

Éléa s’avance de quelques pas, presque malgré elle.
— Je venais prier ici quand j’étais enfant, murmure-t-elle. Cette statue. Certains affirment que c’est sa vraie forme, d’autres que ce sont des fragments d’elle tombés du ciel… Et il y a ceux qui disent que c'était la forme de son avatar, lors de la dernière guerre contre Hélion.

 Elle marque une pause, le regard accroché aux neuf queues.

 —  Il émanait une aura apaisante d’elle… comme si quelqu’un posait une main fraîche sur un front enfiévré.

Elle pose sa main sur la patte du renard, exactement là où j’ai posé la mienne.
Son visage change presque aussitôt. Elle retire sa main, la regarde un instant comme si elle ne lui appartenait plus. Puis ses yeux reviennent vers moi.

Je vois le moment précis où les pièces s’emboîtent dans sa tête.
— Depuis le début de notre fuite, dit-elle lentement, je sentais une résonance étrange. Familière, mais… décalée. Je pensais que c’était le temple. Maintenant, je crois que c’était vous.

Elle s’avance vers moi.
Je reste immobile, un peu prise de court par l’intensité de son regard.
— Permettez ? demande-t-elle, très doucement.
— Éléa, on n’a vraiment pas le—
Elle ne m’attend pas. Sa main se pose déjà au centre de mon torse, juste sous la clavicule. Comme lorsqu’elle m’a soignée, mais cette fois sans lumière visible.

Je sens son flux effleurer le mien.
Deux courants qui se testent, comme deux rivières qu’on rapproche : d’abord un frémissement en surface, puis un point de contact où ça accroche, où ça tire, où ça reconnaît.
Un battement.
Puis un autre.

Le souffle d’Éléa se coupe.
— C’était bien ça… murmure-t-elle.
Elle relève les yeux vers moi, encore plus larges que d’habitude.
— L’énergie qui rayonnait de cette statue… on dirait qu’elle s’est liée à votre flux. C’est… déroutant. Mais je reconnais la même signature.

Je déglutis.
— En chemin vers ta cellule, tout à l’heure, dis-je à mi-voix, j’ai été attirée par cette salle. J’ai touché la statue, puis une lumière m’a traversée… C’est tout ce que je sais.

La cloche continue de battre au loin, étouffée par la pierre.

Éléa se tourne vers la statue, puis de nouveau vers moi, les yeux brillants d’une excitation nerveuse qui ne ressemble à rien de ce que j’ai vu chez elle jusqu’ici.
— C’est fascinant, murmure-t-elle. J’ai prié ici tellement de fois… Et de penser que vous avez maintenant un lien direct avec cette Source… Il faut que je retourne à ma chambre pour récup—

Des pas précipités résonnent de l’autre côté de la porte par laquelle nous sommes entrées. La poignée s’agite, la porte vibre sous plusieurs coups rapides : quelqu’un essaie clairement d’entrer, et la barre que je viens de mettre est la seule raison pour laquelle ils ne sont pas déjà là.

Je l’attrape instinctivement par le poignet.
— Pas maintenant, dis-je. On n’a plus le luxe des détours pour les souvenirs.

Elle reste une seconde suspendue, comme si on venait de lui arracher un livre des mains au milieu d’une phrase. Puis la cloche retentit de nouveau, plus forte — ou alors c’est juste nos cœurs qui s’alignent sur le rythme.

Elle hoche la tête, à contrecœur, mais elle accepte.
— La sortie, dit-elle. Venez.

Elle contourne la statue, se dirige vers l’arrière de la salle, là où les queues du renard se rejoignent presque contre le mur.
Je la suis.

Entre deux queues sculptées, dans l’ombre, le mur porte un discret croissant de lune gravé dans la pierre. Éléa glisse ses doigts dans une rainure presque invisible, juste en dessous, et appuie sur quelque chose que je ne vois pas.

Un déclic sourd.
Une portion de mur s’enfonce, puis pivote lentement vers l’intérieur, révélant un passage étroit plongé dans la pénombre.

— C’est un couloir de service rituel, explique-t-elle à voix basse. Pour amener offrandes et instruments sans passer par la nef. Peu de gens savent qu’il existe.

— Et il y a des gardes ? demandé-je.

— Normalement, non, répond-elle. Seuls le responsable du temple et quelques officiants ont le plan complet. Même parmi eux, rares sont ceux à se souvenir de ce passage.

— Très bien, dis-je. Alors autant profiter du trou dans leurs cartes tant qu’il est encore à nous.

Je lui fais un signe de tête pour passer la première.
Elle franchit le seuil, moi sur ses talons. La pierre se referme derrière nous avec un frottement discret, nous plongeant dans un noir presque total.

Éléa lève la main.
Une lueur blanc argenté s’allume dans sa paume, douce mais suffisante pour ourler les pierres d’un halo pâle.
— Je ne peux pas faire plus sans qu’on le remarque de l’extérieur, murmure-t-elle. Mais ça suffira.

Le passage est étroit, à peine assez large pour qu’on marche côte à côte. L’air y est plus frais, avec une odeur de poussière ancienne et d’humidité.
— Ça va aller ? demandé-je.
— Oui, répond-elle. C’est seulement… la première fois que je vais quitter le temple sans escorte officielle.

Je ne commente pas le tremblement dans sa voix.

Nous avançons en silence, suivant la légère pente descendante du couloir, bercés par la lumière discrète de sa paume. La cloche résonne encore, lointaine, comme un rappel qu’on a un compteur au-dessus de la tête.

Au bout de quelques minutes, une lueur plus claire apparaît devant nous. Pas celle d’un sort, ni d’une lampe : celle de la nuit.
Éléa accélère le pas sans même s’en rendre compte.

Nous débouchons dans une petite cour encaissée, à demi cachée derrière le mur extérieur du temple. Un escalier monte jusqu’à une poterne discrète, ouverte sur la ville haute. Au-dessus, le ciel se déploie, lavé par la lumière pâle des deux lunes.

L’air frais me frappe au visage.
Je réalise à quel point l’atmosphère du temple était lourde, compacte, comme si chaque respiration devait d’abord demander l’avis d’une déesse avant d’entrer dans mes poumons.

Éléa s’arrête au milieu des pavés, juste sous la poterne. Elle lève la tête vers le ciel, vers les toits, vers la pente de la ville qui descend vers le port. Elle inspire profondément, une, deux fois, comme si elle redécouvrait l’idée même d’air.

— Je suis déjà sortie, murmure-t-elle. Pour des soins, des processions… Mais là…
Elle tourne légèrement la tête vers l’ouverture sombre derrière nous.
— Là, c’est… différent.

Je garde le silence.
Je le sens aussi : ce n’est pas une sortie “avec promesse de retour”. C’est un pas hors de la cage.

Je jette un coup d’œil autour.
Je tourne sur moi-même, le regard accroché aux lignes de la ville. Les grandes avenues brillent sous les lanternes : trop droites, trop visibles, faites pour qu’on y repère les fuyards à cinquante pas.
Entre elles, des failles : escaliers de travers, ruelles qui disparaissent derrière des façades, passages coincés entre deux murs comme des cicatrices.

Je laisse mon instinct et mes vieux réflexes de joueuse mélanger tout ça.
Si j’étais en charge de la garde, j’enverrais des hommes sur la place du temple, aux grands escaliers, et le long de l’avenue principale.
Alors nous, on va faire ce que font tous les bons monstres de fin de niveau : raser les bords de la map.
Escaliers latéraux, ruelles en pente, coins d’ombre où la lumière des lanternes ne va pas.
Pas le chemin le plus simple.
Mais sûrement celui où on a une chance de sortir sans se faire cueillir.

Derrière moi, je sens Éléa se raidir. Elle a le regard accroché aux pierres du temple qu’on devine encore dans l’ombre derrière nous. Sa respiration raccourcit, comme si chaque inspiration devait choisir entre reculer ou avancer.
Si je la laisse là plus de deux secondes, elle va se figer.

Je lui attrape la main.
Elle sursaute, me regarde.
Je lui adresse un sourire qui se veut rassurant, complètement déplacé vu la situation, mais c’est tout ce que j’ai sous la main.

— Considère que c’est ta première visite de la ville, dis-je. Avec des poursuivants en bonus.

Je serre ses doigts un peu plus fort.
— Allez. Viens. Et ne te retourne pas.

Elle hésite une demi-seconde.
Puis elle serre ma main en retour.

Je l’entraîne hors de l’abri de la poterne et, en quelques pas, nous plongeons dans les ruelles en pente de la ville haute, prêtes à laisser les cloches derrière nous.

La fuite ne ressemble pas du tout à une belle course héroïque en ligne droite vers la liberté.
C’est plutôt une suite de zigzags, de glissades contrôlées et de “ah, non, pas par là” instinctifs.

Je ne fais plus que dérouler le plan que j’ai tracé dans ma tête quelques secondes plus tôt : éviter les grandes lignes droites, viser les changements de niveau, disparaître dès que la ville offre un angle mort.

— Par ici, lancé-je en tirant doucement sur sa main.

Elle suit sans discuter, même quand ses sandales accrochent un peu la pierre. Nos pas claquent dans les couloirs d’air entre les maisons.

Derrière nous, on entend des ordres aboyés, des bruits de bottes qui se regroupent. La cloche continue de battre, plus lointaine, mais présente, comme un timer invisible.

Premier pari risqué.
Un escalier plus large que les autres descend vers un carrefour éclairé. Logiquement, c’est le genre d’endroit qu’on évite si on ne veut pas se faire voir.
Sauf que je devine déjà, au bout des ruelles plus sûres, le genre d’impasses qui font perdre trois minutes qu’on n’a pas.

Je prends une inspiration.
— On coupe par là, dis-je.
— Il y aura des gardes, murmure Éléa.
— Il y aura des gardes partout, de toute façon.

On descend.
Évidemment, au moment où on atteint le milieu de l’escalier, une patrouille débouche du carrefour : trois gardes, lances à la main, lanternes secouées.

— Hé ! vous là !

Je ne regarde même pas lequel a crié.
— Cours, cours, je souffle à Éléa sans m’arrêter.

Nous filons le long du bord de la place, juste à la limite du halo de lumière, puis je nous fais plonger dans une ruelle plus sombre qui remonte en angle raide entre deux maisons. Le passage est à peine assez large pour deux silhouettes, encore moins pour trois types en armure avec des lances. Les éclats de voix nous suivent quelques secondes, puis se noient derrière nous : ils ne peuvent tout simplement pas nous suivre par là sans rester coincés.

On remonte, on redescend ailleurs.
L’étau se resserre un moment — j’entends une autre patrouille plus haut, une autre plus bas — mais à chaque tournant, la ville nous offre une marche, une fissure, un décroché. À force de se plier et de se tordre, la ville finit par engloutir nos pas dans ses cassures.

À un moment, je nous plaque sous le porche d’une maison endormie. Des lanternes passent en courant dans la rue, à quelques mètres. On entend :
— …prêtresse…
— …disparue…
— …ordre du Frère Halven…

Je sens le souffle d’Éléa près de moi, trop rapide, presque saccadé.
Je me tourne légèrement vers elle, prête à sortir une phrase rassurante complètement mensongère… et je la vois.

Ses yeux.
Ils sont agrandis par la peur, oui.
Mais derrière, il y a autre chose : une lumière plus vive, plus nette. Pas la lueur polie des prières. Une étincelle brute, presque enfantine.

Exactement la même qu’au temple, quand je lui parlais de la forêt.
Sauf que cette fois, il n’y a pas de récit.
Il y a la ville.
Les toits en gradins, les rues en pente, les cris, les cloches, la lumière qui fuit par les volets, des chats qui filent, des ombres qui traversent la nuit sans demander l’autorisation à quiconque.

Je lui donne un léger coup d’épaule.
— Respire, murmuré-je. Tu es dehors. C’est réel.

Elle hoche la tête, déglutit.
— Je… n’avais jamais entendu les cloches d’ici, souffle-t-elle.

Je hausse un sourcil.
— Ça doit sonner encore plus fort quand tu sais qu’elles sonnent pour toi, non ?

Elle y réfléchit honnêtement.
— Plus fort, oui, dit-elle. Mais… moins oppressantes.

Je souris.
Les gardes se sont déjà éloignés, la patrouille s’étire plus loin, happée par la pente vers le temple.

— On repart, dis-je. Chaque rue qui nous rapproche de la guilde, c’est une chance de moins pour eux de te remettre la main dessus.

Nous repartons.

À mesure qu’on descend vers la “ville du milieu”, l’ambiance change encore. Moins de pierres impeccables, plus de pavés usés, de façades fatiguées, de balcons penchés. Des silhouettes tardives traînent encore devant des tavernes, des marins rentrent, des livreurs finissent un trajet. Au loin, le grondement du port remonte par vagues, se mêlant aux cloches qui commencent enfin à perdre de leur netteté.

Éléa regarde partout.
Je dois la tirer une fois pour qu’elle ne s’arrête pas net devant une vitrine éclairée ; une autre fois parce qu’elle s’est figée en voyant un chat bondir dans un tonneau.

— On fera du tourisme plus tard, chuchoté-je. Là, priorité : éviter que tes ex-collègues nous retrouvent.

Ses joues prennent une teinte légèrement rosée.
— Désolée, murmure-t-elle. Je… n’avais jamais pris le temps de regarder.
— Je sais, dis-je.

Et pour une fois, ce n’est pas une formule vide. J’ai déjà connu cet effet-là. Un autre monde, une autre première fois dehors. La gorge serrée, les yeux trop ouverts, l’impression que chaque détail pourrait disparaître si on cligne.

Je baisse les yeux un instant.
Nos mains sont toujours serrées l’une dans l’autre. On a changé trois fois de quartier, esquivé au moins quatre patrouilles, et aucune de nous n’a pensé à lâcher.

Au bout d’un temps qui ressemble à la fois à une éternité et à deux minutes, la silhouette familière de la guilde se découpe enfin.

Le bâtiment se dresse comme un bloc rassurant au-dessus de la rue. L’enseigne des Loups de Braise grince légèrement au vent. Une lumière filtre par quelques fenêtres, plus douce qu’en pleine journée, mais assez vive pour dire : “Personne ne dort vraiment ici.”

Et, devant la porte.

Kaito.

Adossé au mur, bras croisés, tête légèrement penchée. Il fixe la rue avec l’expression d’un type qui a déjà imaginé toutes les catastrophes possibles et qui essaie de deviner laquelle va lui tomber dessus.

Quand il nous voit, quelque chose se relâche dans ses épaules.

Puis se retend aussitôt.

Son regard passe de moi à Éléa, de nos mains jointes à la robe de prêtresse, puis revient à mon visage.

Je ralentis, le souffle court. On s’arrête à quelques mètres de lui.

Ma main serre machinalement celle d’Éléa.

Un silence tombe. Dense, mais pas hostile. Plutôt ce silence précis où le monde attend la version longue des ennuis.

Je sens Éléa se tasser légèrement à côté de moi, comme si elle se rendait enfin compte de l’endroit où elle vient d’atterrir.

Je ne la lâche pas.

Kaito nous regarde, puis soupire, d’un ton où l’inquiétude, la fatigue et une dose non négligeable de “bien sûr que c’est arrivé” se mélangent :

— Dis-moi juste que ce n’est pas aussi grave que ça en a l’air.

Je jette un œil vers le haut de la ville.
Les tours blanches du temple dépassent encore des toits, et, même d’ici, on entend encore les échos lointains des cloches.

Je regarde Éléa : essoufflée, les cheveux un peu défaits, les yeux encore agrandis par la nuit… et par ce qui l’attend.

Je reviens à Kaito.

— C’est exactement aussi grave que ça en a l’air, dis-je. Peut-être même un peu plus.

J ' incline légèrement la tête vers Éléa.

— J’ai… plus ou moins kidnappé leur prêtresse.

Les mots sortent, lourds et étrangement… légers. Comme si les dire les faisait enfin exister en dehors de ma tête.

Un rire nerveux me démange, mais je le garde pour plus tard.

Dans ma poitrine, malgré les cloches, les gardes, Halven, tout le bazar théologique qui nous pend au nez…

Je me sens, pour la première fois de la journée, un peu soulagée.