Chapitre 10 - Sous le regard des Veilleurs

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La chaleur de la course retombe d’un coup, comme si quelqu’un avait soufflé sur la braise. Mon cœur continue de cogner, mais moins haut. Le monde se remet à tenir en place.
 À côté de moi, Éléa inspire une fois, puis une deuxième. Son souffle se rattrape, mais ses épaules restent trop hautes, trop tendues.

Kaito nous dévisage, et, derrière la dureté de ses yeux, je vois passer autre chose : un soulagement bref, aussitôt remplacé par une inquiétude agacée. Comme s’il avait envie de me secouer et de me serrer dans ses bras dans le même mouvement.

— On va voir Tonton, dit-il. Maintenant. Vous lui expliquez tout.

Il s’écarte du mur et ouvre la porte juste assez pour nous avaler.
 — Entrez. Tout de suite. Et baissez la tête.

Pas une question. Un ordre. Un ordre propre, net, utile.

Éléa lâche ma main. Pas brusquement — plutôt comme si le temple pouvait encore la voir à travers les murs.

On franchit le seuil.

Le hall est calme. Trop. Deux mercenaires traînent encore près d’une table, un troisième essuie son couteau comme si la nuit ne voulait pas finir.

Quand on entre, ils lèvent les yeux.

La robe d’Éléa suffit.

Le couteau s’arrête. Les épaules se raidissent. Ce n’est pas de la curiosité : c’est le réflexe des gens qui reconnaissent les ennuis avant qu’ils aient un nom.

Le plus proche entrouvre la bouche.

Kaito le coupe, net :

— Vous n’avez rien vu. Allez dormir.

Il ne crie pas. Il n’a pas besoin. Les regards se détournent, les corps se font plus petits. Le message passe : on ne pose pas de questions cette nuit.

Je me surprends à respirer un peu mieux.

Kaito se tourne vers nous, et sa voix descend encore d’un cran.

— Venez, dit-il. On monte.

Il a ce visage-là, celui des nuits où tout dérape et où il faut juste empêcher le pire.

Il prend les devants. Je reste à hauteur d’Éléa — assez près pour sentir qu’elle se tient trop droite.

Dans l’escalier, elle avale sa salive.

— Ça va ? je murmure.

Elle hésite, puis :

— Oui. Je… oui.

Ce n’est pas convaincant. Mais elle est encore debout.

Kaito ouvre la porte du bureau sans frapper.

La pièce est éclairée par une seule lampe. Tonton est déjà debout, gantelets posés pas loin, comme s’il avait dormi debout lui aussi.

Son regard passe sur moi, puis s’arrête sur Éléa.

— Dis-moi que c’est une blague.

Kaito referme la porte.

— Les cloches ont sonné. Alerte interne. Ils vont chercher leur prêtresse, et vite.

Tonton ne bouge pas. Il pointe une chaise.

— Toi, assieds-toi.

Éléa obéit, raide, au bord de l’assise.

Il me regarde.

— Toi, tu restes debout.

Je reste debout.

Il laisse tomber un silence juste assez long pour que je commence à regretter d’avoir des oreilles.

— Explique.

Je pourrais répondre “j’ai fait ce qu’il fallait”. Je pourrais répondre “elle avait besoin”. Je pourrais tenter un discours héroïque, bien propre.

Mais ce n’est pas le genre de pièces où ça marche.

Alors je dis la vérité la plus simple :

— Je l’ai sortie parce que personne d’autre ne l’aurait fait. Parce que tout le monde a vu… et que tout le monde a laissé passer.

Les yeux de Tonton se plissent.

— Tu sais ce que ça coûte, “personne d’autre” ? Le temple n’est pas un voyou qu’on peut corriger à coups de poing. C’est une institution. Une ville dans la ville. On n’y met pas les doigts sans y laisser la main.

Il plante son regard dans le mien.

— On ne sauve pas tout le monde. Et surtout pas si ça met la guilde en danger.

Je serre la mâchoire. Il a raison. Et ça me dégoûte de l’admettre.

Je me suis crue capable d’encaisser les conséquences, parce que je commence à m'habituer à ce corps, parce que mon flux est… plus vif qu’avant.

Puis j’ai croisé ces deux-là, et la réalité m’a remis sa lame sous la gorge : il existe des forces qui ne négocient pas.

— Oui. Et j’ai cru que ça ne retomberait que sur moi.

Tonton inspire, lentement, puis pointe un doigt vers Éléa, sans agressivité. Plutôt… comme on pointe un incendie.

— Elle, c’est une prêtresse. Une prêtresse qui disparaît d’un temple, en pleine nuit, après une alerte.

Il me pointe, moi.

— Et toi, t’es une mercenaire de ma guilde. Une mercenaire qui a déjà eu un échange très… visible avec Frère Halven cet après-midi.

Ses mots atterrissent comme des pierres.

Je sens ma nuque se raidir malgré moi.

La gifle. Mon réflexe. Ma tête qui avait tourné. Mon envie de le découper en deux et de demander pardon ensuite.

Je sais où il veut en venir.

Tonton continue, plus calme, encore plus dangereux :

— Si Halven a deux neurones qui se touchent, il a déjà relié ta réaction quand il l’a giflée… et la disparition.

Je ne réponds pas. Parce qu’il a raison.

Kaito ajoute, la voix basse, tendue :

— Et si quelqu’un t’a vue rentrer avec une prêtresse… une cape, une direction, n’importe quoi… ça suffit.

Éléa se tasse sur sa chaise. Ses mains se nouent sur ses genoux, blanches aux jointures.

Tonton la regarde à nouveau. Sa voix se radoucit d’un degré — pas beaucoup, mais assez pour ne pas l’écraser.

— Toi… tu comprends ce que ça implique ?

Éléa relève les yeux. Elle lutte une seconde avec la peur, puis répond :

— Ils diront… que vous êtes responsables.

Je sens ma gorge se serrer. Pas de colère. Juste la culpabilité, nette, froide.

Tonton hoche lentement la tête, comme si la réponse confirmait quelque chose.

— Bien.

Puis il se tourne vers moi, et cette fois, l’engueulade arrive vraiment.

— Tu as mis une cible sur le dos de tout le monde ici.

Je ne baisse pas les yeux.

— Tu as amené le temple jusqu’à notre porte.

Je n’ai rien à répondre qui n’aggrave pas la situation.

— Et tu as fait ça sans me prévenir, sans plan, sans extraction.

Alors je laisse ses phrases me frapper, une à une, et je compte mentalement les dégâts.

Il s’approche du bureau et pose ses deux mains sur le bois.

— Tu veux jouer à l’héroïne ? Très bien. Mais tu le fais pas avec la guilde dans le noir. Tu ne le fais pas en entraînant tout le monde dans ta chute.

J’entends encore la cloche dans ma tête, comme un compte à rebours. Ce n’est pas le moment d’argumenter. C’est le moment d’être utile.

— Je pensais pouvoir la protéger seule.

Je marque une pause.

— Puis j’ai croisé deux personnes dans le temple, et j’ai compris trop tard qu’il y a des forces… qui me dépassent.

Le regard de Tonton se fige.

— Quelles personnes ?

Je prends une seconde pour choisir mes mots, parce que les mots ont un poids, et ceux-là peuvent tuer.

— Des combattants, je réponds. Pas des prêtres.

Kaito redresse imperceptiblement la tête.

Je continue :

— Un homme et une femme. Ils portaient une épaulière d’argent à l’épaule droite. Une tenue renforcée, pas une robe. Lui avait une épée avec un croissant de lune. Elle un arc. Et… une présence.

Je marque une pause. J’entends encore mon propre flux se recroqueviller, comme si mon corps avait reconnu un prédateur.

— Mon corps a réagi tout seul. Si j’avais dû les affronter… je ne me fais même pas d’illusion…

Tonton ne bouge pas. Mais dans ses yeux, quelque chose s’assombrit.

Éléa, elle, se raidirait encore plus si c’était possible.

Elle murmure, la voix blanche :

— Leurs épaulières…

Elle avale difficilement.

— Ce sont des Veilleurs d’Argent.

Le mot tombe dans la pièce comme une lame posée sur une table.

Tonton souffle entre ses dents.

— Merde. 

Kaito se contente de demander, très calmement :

— Ils sont si forts que ça ?

Tonton plante son regard sur Éléa, sans agressivité mais sans échappatoire.

— Dis-lui ce que c’est. Et ne me fais pas une version prière.

Éléa hésite. Je sens le combat en elle : l’envie de ne pas “parler” de choses sacrées, l’instinct d’obéir à un ordre. Mais elle finit par parler

Éléa inspire, comme si chaque mot allait la brûler.

— Saeluna… est au sommet. Mais elle n’intervient pas. Pas directement.

Elle jette un coup d’œil à Tonton, puis à Kaito, puis baisse les yeux.

— La religion… fonctionne sans sa main. Au-dessus des temples, il y a le Lunarque. Meren Althéa, à la capitale. C’est l’autorité suprême.

Elle déglutit.

— Le Lunarque est élu par le Conclave d’Argent. Un cercle de sages. Ceux qui ont… la plus forte affinité lunaire.

Kaito reste immobile.

— Et ici ? demande-t-il.

— Ici, les temples obéissent, répond-elle. Même celui-ci. Même… Frère Halven.

Elle serre ses doigts sur ses genoux.

— Et quand il faut autre chose que des prières, il y a les Gardes Saeluniens. Des soldats. Pour tenir l’ordre.

Elle hésite, puis lâche plus bas :

— Au-dessus… il y a les Veilleurs d’Argent. Neuf. Des combattants d’élite.

Le mot “neuf” claque, sec.

— Ils ne sont pas là pour discuter, conclut-elle. Ils sont là pour… trancher les problèmes.

Tonton s’adosse au bureau, croise les bras.

— Donc si des Veilleurs sont ici… ce n’est pas une initiative locale. C’est un ordre qui vient de la capitale. Et plus précisément du Lunarque.

Éléa hoche, presque malgré elle.

— Oui.

Kaito se penche légèrement en avant.

— Qu’est-ce qu’ils cherchent, exactement ? Et… est-ce qu’ils te cherchent toi?

Éléa secoue la tête, plus vite.

— Je… je n’en sais rien, souffle-t-elle. Il m’a isolée après… après m’être opposée à lui.

Elle déglutit.

— Et plus tôt, il a dit qu’il attendait des dignitaires. Il n’a pas dit qui. Je ne pensais pas… je ne pensais pas que ça me concernait.

Tonton passe une main sur son visage, comme s’il frottait la fatigue hors de ses yeux.

— Halven t’as mis en isolement juste avant, dit-il. Peut-être qu’il ne savait pas que les Veilleurs venaient pour toi.

Tonton se détourne, fait deux pas dans la pièce, puis revient. Il expire lentement par le nez : sa décision est déjà prise.

— Très bien.

Il pointe deux doigts vers moi et Éléa.

— Vous ne restez pas dans cette ville.

Je cligne des yeux.

— Quoi ?

— Vous ne restez pas, répète-t-il, sans hausser le ton. Pas après ça. Pas avec des Veilleurs dans le coin.

Kaito ouvre la bouche, mais Tonton lève une main : il a déjà tout déroulé dans sa tête.

— À l’aube, vous quittez la ville. Pas “demain”. Pas “quand ça se calme”. À l’aube.

Il se tourne vers Éléa, et pour la première fois, son regard se fait presque… humain.

— Et toi, prêtresse. Si tu restes ici, ils te reprennent. Ils risquent de te mettre des chaînes plus épaisses qu’avant.

Éléa pâlit. Ses doigts tremblent sur l’ourlet de sa robe.

— Pourquoi… vous m’aidez ? murmure-t-elle, la voix cassée. Pourquoi vous…?

— C’est simple, coupe-t-il. Même si ce qu’a fait Aselys ce soir est une très grosse bêtise.

Son regard glisse vers moi, exaspéré, puis revient sur Éléa.

— La manière est irresponsable. Ça met tout le monde en danger.

Il marque une pause, et sa voix descend d’un cran.

— Mais sur le fond… je suis d’accord. Personne ne mérite une vie à n’exister que comme un outil. Pas ici. Pas chez moi.

Ses lèvres tremblent. Elle ravale quelque chose qui ressemble dangereusement à un sanglot, et se contente d’un petit hochement de tête.

Le regard de Tonton repasse sur moi, puis s'arrête sur Kaito.

Tonton reprend, pragmatique :

— J’ai un contact. Saren. Il fait sortir des gens quand il faut les faire disparaître. Pas gratuitement.

Il pointe vers la fenêtre, comme si la ville entière était un piège.

— Une fois dehors, vous filez à Kotico. Vous vous planquez. Je vous rejoins là-bas dès que je peux.

Kaito acquiesce, déjà dans la logistique.

— Je vais le prévenir.

Tonton hoche.

Puis il me regarde, moi, et son ton devient celui qui ne laisse aucune négociation survivre.

— Vous dormez. Deux heures si vous pouvez. Et quand le soleil commence à lever, vous bougez. Compris ?

Après tous les problèmes que je viens de rapporter dans son bureau je ne peux que suivre les ordres gentiment.

— Compris.

Et dans un coin de ma tête, une autre pensée, plus froide, plus honnête, se forme :

Sortir du temple, c’était la phase 1.

Maintenant, il faut survivre à la phase 2.

Tonton fait un geste bref.

— Kaito. Tu gères.

Kaito hoche la tête, puis se tourne vers Éléa.

— Viens. On te trouve une chambre.

Éléa se lève trop vite, comme si rester assise une seconde de plus pouvait l’ancrer ici à jamais. Elle garde le menton haut, mais ses doigts tremblent en trahison sur l’ourlet de sa robe.

Je la suis, parce que je lui ai promis qu’elle n’affronterait pas ce qui l’attend dehors seule.

Dans le couloir, la guilde a cette odeur de bois chauffé, de cuir, de métal et d’histoires qui ont mal fini. Rien à voir avec l’encens du temple. Ici, personne ne demande la permission à une divinité avant de respirer.

Kaito nous mène à une petite chambre d’appoint, près de l’escalier du fond. Une porte simple. Un lit. Une bassine. Une couverture. Le strict minimum, mais propre.

— Tu restes là, dit-il.

Il dit “tu” sans réfléchir. Puis il se reprend, comme si le mot lui brûlait la langue.

— Vous restez là. Verrouillez. N’ouvrez à personne sauf si c’est moi. Compris ?

Éléa hoche, docile par réflexe.

Kaito me regarde ensuite.

— Toi. Ta chambre. Tu dors… ou tu fais semblant. Mais tu restes disponible.

Je fais un demi-sourire.

— Je suis trop épuisée pour faire semblant.

Il ne répond même pas. Il a ce visage de “ça m’amuse zéro”.Puis il s’éloigne déjà, direction le bureau de Tonton, comme si la nuit avait encore une liste à cocher.

Éléa franchit le seuil, un peu trop raide, comme si elle avait peur de salir la pièce.

Puis elle se retourne vers moi, une main encore sur la porte.

Elle me regarde, et je vois la bataille : remercier, s’excuser, demander si elle a le droit d’être là — tout ça empilé derrière ses lèvres.

Finalement, elle murmure :

— Merci… Aselys.

C’est petit. C’est sincère.

— Dors, je dis. On fera le point quand on sera réellement sortie d’affaire.

Elle ouvre la bouche, hésite… puis lâche, comme si ça lui échappait :

— Bonne nuit.

Ça devrait être rien. Et pourtant ça me serre la poitrine.

Elle referme la porte, doucement, comme si un bruit trop fort pouvait annuler sa décision.

Le loquet clique.

Mes épaules retombent d’un coup, la tension laissant place au vide.

Je tourne les talons et je rejoins ma chambre.

Ma chambre est à quelques mètres. Un rectangle familier, avec un bordel organisé, une cape jetée sur une chaise, et cette sensation étrange d’être rentrée “chez moi” alors que je viens de kidnapper une prêtresse et déclencher une alerte générale au temple.

Je m’assieds sur le lit.

Une seconde.

Deux.

Mon cerveau essaie de rejouer la scène du bureau, les mots de Tonton, les Veilleurs d’Argent, le Lunarque… comme si, en les répétant assez fort, je pouvais leur enlever leur poids.

Et puis la fatigue gagne.

Je m’affale, tout habillée, et je ferme les yeux.

Juste cinq minutes.

Juste—

TOC TOC TOC.

Je sursaute, le cœur déjà en sprint alors que mon corps est encore au lit.

— Aselys.

La voix de Kaito. Pas forte. Pas paniquée. Juste… trop serrée.

— Plan d’évac. Maintenant.

J’ouvre la porte avant même d’avoir fini de respirer. Il est là, dans le couloir, les cheveux en bataille, veste passée à la va-vite. Et malgré l’heure, malgré la fatigue, ses yeux sont nets. Lucides.

Il ne me scanne pas pour du sang. Il me scanne pour du vivant.

— T’es… opérationnelle ?

— Oui.

Son souffle sort entre ses dents, un soulagement minuscule qu’il n’assume pas. Puis il enchaîne, sec mais pas froid :

— Ils sont là. Les deux.

Mon ventre se vide.

— Déjà…?

Kaito hoche. Il ne perd pas du temps à faire semblant que c’est normal.

— Ils sont venus “vérifier”. Et… ils sentent une présence. Pas assez pour pointer une porte. Juste assez pour savoir qu’ils sont pas venus pour rien.

Je pense, malgré moi : Si Halven a deux neurones qui se touchent…

Oui. Il les a.

Kaito pose une main sur mon épaule. Un geste bref. Ancré. Le genre de geste qui dit je t’en veux et je suis là dans la même pression.

— Tonton les occupe. Il leur fait croire qu’ils perdent leur temps. Mais ça tiendra pas. Tu vas chercher Éléa. Deux minutes.

Je fronce les sourcils.

— “Plan d’évac”, c’est quoi, exactement ?

Il me lance un regard qui ressemble à un soupir… mais pas moqueur. Plutôt le regard de quelqu’un qui voit bien que je suis encore à moitié endormie.

— C’est la partie où tu te réveilles plus tard. Là, tu bouges.

Il s’écarte, déjà en mouvement.

— Je te retrouve à l’escalier du fond. Et… Aselys.

Il se retourne juste un peu, comme s’il se forçait à dire ce qui compte vraiment.

— Compte sur ton grand frère, ok ?

Je cligne des yeux, malgré moi. Ça me frappe plus fort que “les Veilleurs sont là”. Puis une réplique me vient sans que je m’en rende vraiment compte :

— Je te rappelle que c’est moi l’aînée.

Son visage tressaute. Presque un sourire.

— Oui, ben… ce soir, laisse-moi faire semblant.

Je hoche, une fois.

Je pars.

La porte de la chambre d’appoint s’ouvre avant que j’aie le temps de frapper. Éléa est debout, robe froissée, cheveux défaits, les yeux trop grands. Comme si elle n’avait jamais vraiment dormi. Comme si son corps avait compris que “dehors” ne veut pas dire “sûr”.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? souffle-t-elle.

— Ils sont là. Les Veilleurs.

Je la vois pâlir d’un cran. Et pendant une fraction de seconde, son visage redevient celui de quelqu’un qui n’a plus de rituel, plus de protocole—juste la certitude brutale que le temple peut te reprendre.

Je garde ma voix basse. Je force le calme.

— Respire. On bouge. Et tu restes avec nous. On ne te remet pas au temple.

Ses lèvres s’entrouvrent, comme si elle allait demander pourquoi ou comment.

Je coupe doucement avant qu’elle se noie.

— Tu me fais confiance, là, tout de suite ?

Un micro-temps.

Puis elle hoche.

— Oui.

Je lui fais signe de me suivre.

On traverse la guilde en évitant le hall. Les couloirs sentent le bois chaud, le cuir et les cendres froides. Ici, pas d’encens. Pas de silence sacré. Juste des murs qui ont vu des choses et qui n’ont pas envie d’en parler.

Kaito nous attend près de la réserve de la cuisine. Il nous voit arriver et son visage se ferme… puis se fissure juste assez pour laisser passer un truc humain, l'inquiétude.

— Bien, on descend.

Il pousse une caisse derrière les sacs de farine et les cagettes de provisions. Dessous : une trappe.

Éléa avale sa salive.

— Une… trappe ?

Kaito souffle, et dans sa voix il y a enfin un bout de son humour. Pas beaucoup. Juste assez pour m’empêcher de trembler.

— On est une guilde. On garde pas nos secrets dans des armoires vitrées.

Il soulève la trappe. L’air qui remonte est froid, terreux, poussiéreux. Le genre d’air qui te dit : ici, personne ne vient par plaisir.

En dessous : un tunnel bas, étroit, renforcé de poutres anciennes. Rien d’élégant. Rien de confortable.

— Ça passe sous le hall, dit Kaito. Donc pas de bruit. Et pas de métal qui cliquette.

Il me regarde, puis Éléa.

— Capes près du corps. Et vous respirez doucement.

Il descend en premier, sans hésiter. Je le suis, puis Éléa.

Le passage nous oblige à nous courber, presque à ramper par endroits. Le sol est irrégulier. Des planches mal fixées, des caisses oubliées, une corde qui traîne comme un piège paresseux. On sent que ça existe… mais que personne n’a eu envie de l’entretenir.

Au-dessus, des poutres massives soutiennent le plancher du hall. Et très vite, les voix arrivent.

Filtrées par le bois, mais suffisamment nettes.

Rhydan.

Sa politesse est tranchante, comme une lame rangée dans un fourreau propre.

— Nous avons senti une signature lunaire. Faible, mais présente dans ce bâtiment.

La voix de Tonton, calme, presque ennuyée :

— Une signature lunaire, dans une ville où il y a un temple lunaire. C’est fou ce que le monde peut être cohérent, parfois.

Seris.

Plus froide, plus précise.

— Ne jouez pas.

Le silence qui suit n’est pas un vide. C’est une pression. Comme si l’air se souvenait que ces gens-là savent couper les problèmes au lieu de les discuter.

Tonton reprend, sans monter d’un ton.

— Je ne joue pas. Je vous dis que vous cherchez au mauvais endroit.

Rhydan, après une respiration :

— Halven dit le contraire.

Évidemment.

Je sens Éléa se raidir derrière moi. Un bruit minuscule, une inspiration bloquée.

Je lève une main, à l’aveugle, et la pose sur son épaule — juste une présence. Un signal : je suis là.

Seris :

— Nous allons fouiller.

Tonton laisse passer une seconde, comme s’il calculait le coût exact de chaque mot.

— Vous fouillez ma guilde, vous déclenchez une bagarre. Une bagarre ici, ça fait du bruit. Beaucoup de bruit. Assez pour réveiller toute la ville. Assez pour attirer des témoins. Vous voulez vraiment ça ?

Rhydan, presque las :

— Nous voulons la prêtresse.

Un frisson traverse Éléa.

— Moi…

Kaito se retourne à moitié dans le tunnel, nous lance un regard qui n’est pas une réprimande — plutôt une prière silencieuse.

Pas maintenant.

Au-dessus, un frottement. Un déplacement.

Seris, méfiante :

— …Ça vient du sol ?

Mon flux se tend malgré moi. Comme un animal qui sent la lampe se tourner vers lui.

Rhydan, plus bas :

— Attendez.

Je devine le geste sans le voir : une main posée sur le plancher, une écoute qui n’a rien à voir avec les oreilles.

Et Tonton — bénédiction pragmatique — intervient au bon moment :

— Vous voulez fouiller ? Très bien. Je vous guide. La cave est de ce côté, avec l’infestation de rats qui va avec. Vous pourrez perdre votre temps correctement.

Une pause.

Puis des pas. Le poids se déplace. La pression s’éloigne.

Kaito souffle, à peine :

— Ça gagne trente secondes.

Il se remet à avancer, plus vite.

Le tunnel devient plus bas. Une poutre craque au-dessus de mon épaule. Je me fige.

Kaito s’arrête net, se retourne, et sa main vient se poser sur ma nuque une seconde — un geste de frère, pas de chef.

— Continue. Doucement. Je te couvre.

Je ravale ma salive et je reprends.

On rampe sur les derniers mètres.

Une petite échelle.

Une autre trappe.

Kaito pousse.

De l’air frais. Humide. Et, au loin, une odeur de sel.

On débouche dans une ruelle en contrebas, derrière la guilde, qui file vers le port. Ici, la lumière des lanternes est rare et fatiguée. Les murs transpirent l’eau et les secrets.

Kaito referme la trappe et replace la planche comme si rien n’avait bougé depuis cent ans.

— Bien. Maintenant : Saren.

On descend.

Les rues deviennent plus étroites, plus bruyantes, mais d’un bruit différent — pas celui des cloches et des bottes. Celui des cordages, des pas tardifs, d’une ville qui vit encore même quand le temple hurle.

La cour de Saren est derrière une devanture anodine. Un “rien” de façade. Mais à l’intérieur, ça bouge.

Des caisses sont déjà empilées. Des sangles, des harnais, une bâche pliée — tout ce qui prépare un départ, mais sans le chariot ici. Comme si Saren montait l’exfiltration en pièces détachées, à l’abri des regards.

Saren est au milieu, barbe courte, yeux qui calculent avant de regarder.

Quand il voit Kaito, il lève un sourcil.

— T’es en avance.

Kaito ne sourit pas, mais sa voix est plus posée ici. Plus… professionnelle.

— On sort maintenant.

Saren cligne une fois des yeux, puis son regard glisse sur nous… et s’arrête sur Éléa.

La robe. Le symbole.

Je vois la micro-équation se faire : risque, prix, risque…

— …Non, dit-il doucement. Ça, c’est pas “un problème”. Ça, c’est une prière vivante que le temple recherche. Et qui vaut une récompense.

Éléa se tasse d’un millimètre. Pas de honte. Instinct.

Kaito se place légèrement devant elle. Pas agressif. Protecteur.

— Combien ?

Saren souffle un rire sans joie.

— Combien ? Kaito… j’avais prévu de te sortir trois mercenaires discrets au lever du jour. Là, tu me ramènes une prêtresse recherchée, en pleine nuit. Tu veux que je te dise combien ?

— Oui.

Saren le fixe. Long.

— Double.

Kaito ne bronche pas.

— Ok.

Saren arque un sourcil, surpris qu’il n’y ait pas de marchandage.

Alors Kaito ajoute, plus bas, avec ce ton qui n’est pas une menace mais qui pèse pareil :

— Et tu nous sors propre. Pas une fuite qui finit en “priez et courez”.

Saren sourit — un sourire de contrat.

— Propre, ça se paie aussi.

Kaito sort une bourse. La pose dans sa main.

Saren la pèse, comme si le poids disait la vérité mieux que les mots.

— Bien. Mais d’abord.

Il attrape une cape sombre accrochée près de l’entrée — un vieux tissu de voyage, épais, sans signe distinctif — et la tend à Éléa.

— Mets ça. Sinon tu brilles tellement fort que même les poissons du port vont te dénoncer.

Puis il fait signe vers l’arrière, derrière les caisses.

— Vous passez par là. J’ai une sortie sur une venelle qui descend vers les quais bas. Un chariot nous attend. Vous vous couvrez. Vous parlez pas. Et si quelqu’un nous arrête…

Son regard se plante dans le mien.

— …On court.

Je souffle, ironique malgré moi :

— On a une certaine expérience, ce soir.

Kaito me lance un regard qui ressemble à un “vraiment ?”.

On s’engouffre.

Derrière la cour, une porte étroite donne sur une venelle sombre. Saren ouvre juste assez pour regarder dehors, puis nous fait signe.

— Maintenant.

On passe.

L’air est plus froid ici, plus près de l’eau. Ça sent le sel et les algues. Les pierres sont glissantes.

À peine avons-nous franchi la porte qu’une voix fend la nuit derrière nous :

— Vous là ! Attendez !

Je me retourne.

Deux silhouettes se découpent dans l’encadrement de la cour, immobiles, comme si la nuit leur appartenait.

Une épaulière d’argent accroche un éclat pâle de lune.

Seris.

Et, à côté, Rhydan, pâle dans l’ombre, les yeux déjà sur Éléa comme si elle était une réponse à une question.

Mon flux se recroqueville. Mon corps comprend avant moi : on est repérés.

Saren jure entre ses dents — pas fort, pas longtemps — puis il se place aussitôt entre eux et nous, comme si sa cour et son commerce étaient un territoire.

— Mesdames, Messieurs, lance-t-il avec une chaleur de marchand parfaitement fausse. Est-ce que je peux faire…

Rhydan ne ralentit pas.

— Écartez-vous.

— Je peux vous assurer, répond Saren, sourire plaqué, que ce ne sont que des escortes que j’ai—

Rhydan le bouscule d’un mouvement sec, sans même le regarder comme une personne. Saren trébuche contre une caisse.

— Dégagez.

Seris lève déjà la main, le regard coupant la venelle comme une règle.

— Elle est là.

Kaito me saisit par le poignet.

— Pas maintenant, souffle-t-il. Cours.

Éléa inspire, panique pure.

Je l’attire dans le mouvement :

— Avec nous.

On détale.

Derrière, Seris répète, plus forte, sans même avoir besoin de crier :

— Arrêtez-vous.

Et Rhydan, calmement, comme si la fuite n’était qu’un détail :

— On les suit.

La venelle plonge vers les quais.

Au bout, un chariot attend, deux chevaux attelés, un cocher tête basse, déjà prêt, rênes en main.

Le chariot est un vrai chariot de marchand : deux chevaux, un siège de cocher à l’avant, et derrière une caisse sous arceaux recouverte d’une toile tendue en arche, assez grande pour une cargaison… et trois fugitifs tassés.

— Montez ! souffle-t-il, sans même lever les yeux.

Kaito aide Éléa à grimper en premier, la tire sous la bâche, la cale presque sans la brusquer—juste assez pour qu’elle ne tombe pas.

Puis il se tourne vers moi.

Sa main se tend.

— Allez. Viens.

Je prends appui sur une pierre glissante, je m’élance, j’attrape sa main—

Et le monde se fracture.

Un souffle froid me remonte la nuque.

Pas un bruit de bottes. Pas un cri.

Juste… une présence.

Rhydan est déjà là.

À portée.

Son épée descend, une lumière blanche l’enrobe.

Je vois le tranchant, je vois l’angle parfait, le geste sans hésitation. Je comprends en une demi-seconde que je n’ai pas le temps de parer.

J’ai juste le temps de penser : ça va me couper en deux.

Quelque chose percute l’air.

Un choc brutal.

Métal contre métal—non.

Métal contre… Gantelet.

L’attaque s’arrête net, comme si elle avait frappé un mur vivant.

Tonton est apparu entre nous.

Ses gantelets de pugilat brillent une fraction de seconde, et ses bras encaissent le coup avec une violence froide, contrôlée.

— Non, dit-il simplement.

Puis il tourne le poing.

Un seul.

Un coup court, sec, qui ne cherche pas à faire joli — juste à trancher l’espace.

Le gantelet frappe.

Et cette fois, ce n’est pas seulement du métal qui percute : une onde de choc se déploie en cercle, invisible mais brutale, comme si l’air venait d’être compressé puis relâché d’un coup.

Rhydan est repoussé.

Pas d’un pas.

De plusieurs mètres.

Ses bottes labourent la pierre en crissant, il plie le genou pour absorber… et quand il se redresse, il a encore cette expression polie.

Mais ses yeux, eux, ont changé.

Le cocher n’attend pas.

— MAINTENANT ! crache-t-il.

Les rênes claquent.

Les chevaux partent d’un bond.

Kaito me tire à bord d’un coup sec — pas une aide, une extraction. Je roule sous la bâche, le souffle coupé, l’épaule heurtant le bois.

Le chariot s’arrache à la venelle.

Derrière, Tonton avance d’un pas, se place face à Rhydan, comme si c’était une habitude ancienne.

— Vous êtes vraiment susceptibles, dit-il avec ce sourire idiot qui appartient aux gens dangereux. On vous propose de fouiller la cave et vous préférez courir dans les ruelles.

Rhydan repart.

Pas en rage.

En efficacité.

Sa lame s’embrase d’une flamme blanche, sans fumée, sans chaleur visible — une lumière propre, cruelle, qui lèche le fil de l’acier comme si la nuit elle-même était en train d’être coupée.

Tonton ne recule pas.

Il frappe.

Chaque coup de gantelet libère une nouvelle pulsation, des ondes courtes qui font vibrer les murs, tressaillir les pavés, et tordent l’air autour d’eux comme une toile trop tendue.

Rhydan glisse entre les impacts avec une précision impossible, mais même lui doit corriger sa trajectoire : l’onde le rattrape, le décale, l’arrache à sa ligne parfaite.

Il contre.

La flamme blanche sur l’épée effleure un gantelet — et la lumière mord, pas comme du feu : comme un verdict. Le métal grésille d’un reflet pâle.

Tonton répond en tapant du pied.

Le sol craque.

Une fissure se propage sous Rhydan, et une dalle s’affaisse d’un demi-empan — juste assez pour voler l’appui.

Rhydan se rattrape d’un pivot, impeccable.

Mais ça suffit.

Ça casse son rythme.

Tonton en profite et frappe encore, plus bas, plus lourd.

L’onde de choc ne vise pas Rhydan… elle vise ses fondations.

La pierre se soulève en poussière, les gravats sautent, et pendant une fraction de seconde Rhydan doit choisir : avancer ou ne pas tomber.

Il choisit les deux.

Il avance quand même.

Et c’est là que Seris bouge.

Elle n’attend pas que Rhydan gagne.

Elle n’attend pas que Tonton perde.

Elle profite d’un battement. D’un demi-angle. D’un moment où Tonton est obligé de remettre son poids sur l’avant.

Seris lève l’arc.

Sa flèche s’allume d’une lueur blanche, nette, lunaire — puis elle part sans bruit. Elle grimpe. Haut. Trop haut.

Je comprends d’un coup.

Elle vise pas “nous”.

Elle vise ce qui nous tire.

— Les chevaux ! je crache.

Je me hisse sur le bord de la caisse, et l’air me gifle le visage. Le cocher est déjà raide sur son siège, les rênes serrées comme une prière.

La flèche atteint le sommet de sa courbe et éclate.

Une pluie d’aiguilles glacées se divise en éventail et retombe large, précisément là où l’attelage respire.

La toile au-dessus de la caisse claque sous les premiers impacts. Certaines pointes la percent, laissant des trous qui fument de froid.

Kaito se jette sous la bâche, bouclier levé au-dessus d’Éléa.

Moi, je pars à l’inverse.

Je saute vers l’avant, glisse sur le bord, et atterris près du cocher. Les aiguilles arrivent déjà.

— Tiens-les droit ! je lui lance.

Je bondis encore, plus bas, sur la barre d’attelage entre les deux chevaux. La poutre vibre sous mon poids. Les encolures sont là, chaudes, vivantes, et je suis au milieu d’elles comme une idiote volontaire.

Je lève mon épée.

Je coupe.

Une aiguille éclate en poussière de givre. Une deuxième ricoche sur l’acier. Une troisième passe — trop près — et je la tranche au dernier souffle.

Le cocher se tasse, protège sa tête d’un bras sans lâcher les rênes.

Une grêle blanche s’abat.

Je tranche encore, plus vite, plus sale, en protégeant les yeux, les naseaux, les gorges.

Et puis une pointe change d’angle.

Je la vois.

Je n’ai pas le temps.

Elle me mord l’épaule — douleur blanche, sèche, comme un clou de glace planté dans l’os.

Mon bras lâche. Mon pied glisse sur le bois humide. Le monde bascule.

Je tombe—

Une main me saisit au col, brutalement.

Kaito.

Il m’arrache en arrière avant que je passe sous les sabots ou sous les roues.

— Reste avec moi ! grogne-t-il, plus près que la peur.

Je serre les dents, l’épaule en feu, et je remonte mon épée.

Les chevaux tiennent.

Le chariot continue.

Le chariot secoue, accélère, glisse sur les pierres humides, et la venelle s’allonge derrière nous comme une cicatrice.

À travers l’ouverture de la bâche, j’aperçois Tonton qui encaisse un pas, puis qui crie sans même se retourner :

— PARTEZ !

Rhydan tente de le contourner.

Seris réarme.

Mais la distance grandit.

La ville recule.

Les lanternes deviennent des points.

Je tire la bâche d’une main tremblante et je m’effondre contre les planches, l’épaule en feu.

À côté de moi, Éléa ne reste pas figée. Son réflexe n’est pas la panique : c’est le soin.

— Aselys… tu—

Le mot sort tout seul. Trop proche. Trop vrai.
 Elle se fige une demi-seconde, comme si elle venait de trébucher sur une marche qu’elle ne savait pas là.

Ses doigts viennent déjà chercher mon épaule, hésitent — peur de faire mal, peur de mal faire — puis se posent avec une douceur presque obstinée.

Une lueur blanche, fine, tremble dans sa paume.

— …Pardon, souffle-t-elle, rattrapant trop tard le protocole. Vous… je peux—

— Ne t’inquiète pas, je souffle. C’est qu’une égratignure.

Mais elle insiste quand même, juste un peu. Juste de quoi calmer la brûlure, étouffer le givre qui mord sous la peau, et refermer la blessure.

Kaito pose son bouclier à ses pieds avec un bruit sourd, puis se penche vers moi. Son visage est tiré, ses yeux accrochés aux miens.

— Ça va ?

Je ravale une grimace.

— J’ai déjà connu pire… et j’ai aussi déjà connu mieux.

Ça ressemble à une blague. Ça n’en est pas une.

Le chariot prend de la vitesse, cahote, avale la pente.

Et là, entre deux secousses, une pensée me traverse, froide et nette :

On vient d’échapper à des monstres.

Et Tonton est resté derrière, seul, pour les retenir.

Mon regard glisse vers l’arrière, vers la bâche, comme si je pouvais voir à travers le tissu et la nuit.

Je n’entends plus rien.

Juste le bruit des roues. Le souffle des chevaux. Et mon cœur qui tape trop vite pour quelqu’un qui est censé être vivant.