Chapitre 11 - Une Proie Qui Respire Encore
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La ville s’éloigne en silence, avalée par la nuit et la pluie fine qui s’est mise à tomber. Sous la bâche du chariot, les lanternes du port deviennent des points, puis des souvenirs. Les pavés se transforment en route. Les cris se transforment en vent.
Le cocher ne dit presque rien. Une silhouette tassée sur son siège, cape collée aux épaules, mains solides sur les rênes. Il a la nuque de ceux qui ont déjà transporté des choses qu’on ne doit pas nommer. Il claque la langue de temps en temps — un son sec pour rappeler aux chevaux qu’on n’est pas en promenade. Et quand il tourne la tête, ce n’est jamais vers nous : c’est vers la route, comme si regarder “derrière” portait malheur.
Kaito ne s’assoit pas vraiment. Il est là, à moitié dehors, à moitié dedans, comme une charnière vivante entre “on fuit” et “on survit”. Son bouclier est posé à portée, prêt à redevenir un mur. Il écoute tout : les roues, le vent, le bruit d’un pas qu’on n’entend pas. Il a cette rigidité-là, celle qui tient le monde à distance.
Éléa est recroquevillée sous la toile, la cape qu’on lui a jetée sur les épaules trop grande pour elle, comme si on avait essayé de cacher une flamme avec une couverture. Elle ne pleure pas. Elle ne tremble pas beaucoup. Elle existe, au millimètre, comme quelqu’un qui n’a pas encore compris qu’il a le droit de prendre de la place.
Moi, je tiens debout par orgueil.
Enfin… “tenir”. Assise, le dos contre une planche, la main crispée sur mon épée comme si tenir l’acier pouvait convaincre le danger de rester derrière nous. Mon épaule pulse à chaque cahot. La morsure de givre n’a pas disparu : elle s’est installée, tranquille, comme un parasite qui a trouvé sa maison.
Le chariot prend un virage, la toile claque, le vent s’engouffre et m’arrache un frisson. Personne ne dit “c’est fini”.
Parce qu’on sait tous que le premier qui le prononce se fait punir.
Le stress descend d’un cran, pas plus. Assez pour que la douleur devienne plus bruyante que la peur. Et c’est presque pire, parce que la peur, au moins, donne un sens. La douleur, elle, te rappelle juste que tu as un corps… et qu’il n’a pas signé pour ça.
Éléa bouge un peu à côté de moi. Elle ne me touche pas tout de suite. Elle hésite, comme si mon épaule était un territoire interdit. Puis, doucement, presque en s’excusant d’exister, elle approche ses doigts.
Une lueur blanche, mince, tremble au creux de sa paume.
Pas un grand sort. Pas une démonstration. Juste un geste discret, obstiné, comme si elle essayait de convaincre mon corps d’arrêter de crier.
La brûlure se calme. Sous ses doigts, la peau se resserre, le sang se tait. Le givre perd un peu de sa morsure.
— Merci, je souffle.
Elle détourne le regard, comme si un merci pouvait faire trop de bruit.
— C’est… rien.
On roule.
Et puis, au loin, des lanternes immobiles.
Pas des lanternes de port. Des lanternes de route.
Le cocher ralentit. Pas brusquement : assez pour ne pas attirer l’attention. Les chevaux soufflent, la boue aspire les roues, et la nuit se met à peser.
Deux silhouettes apparaissent près d’une barrière de bois. Des capes épaisses, des piques posées contre un tronc, l’air de ceux qui font un travail répétitif et qui n’espèrent que le matin. Une patrouille. Une vraie. Pas “la ville”, pas “le temple”. Juste des gardes de route qui veulent que les choses restent simples.
Kaito ne bouge pas d’un pouce, mais je sens son corps se tendre comme un arc.
Le cocher lève une main, geste calme.
— Doucement, souffle-t-il sans se retourner. Laissez-moi faire.
Il arrête le chariot à deux longueurs. Les gouttes tapent sur la toile. Chaque seconde dure deux fois plus.
— Où vous allez ? demande un garde, voix fatiguée plus que menaçante.
— Vauclaire, répond le cocher. Livraison. Farine et toile. Rien de rare, rien de beau.
Il désigne Kaito du menton.
— Et j’ai payé deux mercenaires. La route est noire, les bandits, eux, respectent pas les horaires.
Son regard glisse sur la forme sous cape.
— Elle ? Une passagère. Malade. Elle dort.
Le garde s’approche, lanterne levée. La lumière glisse sur la bâche, sur le bois trempé, puis accroche nos silhouettes.
Ça lui suffit pour comprendre : pas des bandits. Pas des touristes non plus.
— Ça fait une heure que même les bandits dorment. Pourquoi vous êtes dehors ?
— On a quitté la ville avant l’aube. La route est longue, et si on attend le jour, on la finit jamais. Avec la boue, c’est un jour de plus.
Un battement.
Le garde plisse les yeux, jauge… puis soupire comme quelqu’un qui n’a pas l’énergie d’inventer un problème.
— Bon. Passez. Évitez le petit pont après le hameau : il a pris l’eau, ça glisse.
Le cocher incline la tête.
— Compris. Tenez bon, plus très long avant la relève.
La barrière s’ouvre. Les roues grincent. Le chariot repart.
Derrière nous, la patrouille disparaît dans la pluie comme si elle n’avait jamais existé.
Et je recommence à respirer.
Pas “mieux”. Juste “à nouveau”.
Le contrecoup arrive ensuite. La fatigue me tombe dessus comme un coup de masse. L’adrénaline s’effondre et tout ce qu’elle tenait debout s’écroule avec elle. Mes paupières deviennent lourdes, puis le bruit des roues me tire vers le bas. Je lutte, évidemment. Parce que je suis moi.
Je perds, évidemment.
Ma tête glisse contre le bois. Le bruit des roues devient un berceau.
Une pensée, une seule, passe avant le noir :
Tonton est resté derrière.
Le chariot continue sans moi. Les heures glissent, avalées par les roues et la pluie.
Je me réveille sale.
Bouche sèche. Langue pâteuse. Le monde qui secoue. Une douleur qui explose dans mon épaule comme si quelqu’un avait planté un clou dedans et décidé de tourner.
Je grogne, étouffé, et ma main cherche l’épée avant même de chercher la réalité.
— Doucement, murmure Kaito, juste à côté.
Sa voix est basse, stable. Le genre de stabilité qui ne ment pas.
Je cligne des yeux. La toile est grise. Le jour essaie de naître dehors, mais la pluie le rend timide. L’air sent la terre mouillée et la mousse.
Éléa est en face, assise comme elle peut. Ses cheveux sont encore défaits, mais ses mains sont calmes. Elle me voit grimacer et approche déjà ses doigts, sans demander la permission à personne.
— Laissez-moi… je peux—
— Pas besoin, je mens, sans même y mettre du talent.
Elle insiste quand même. Pas “contre moi”. Contre la douleur.
Une lumière blanche, fine, comme un fil qu’on tire doucement.
Le froid résiduel se décolle enfin, par plaques, comme une engourdissement qui lâche prise.
La douleur, elle, reste—moins aiguë, mais plantée là, comme une ombre dans l’épaule.
Je peux bouger. Je peux respirer sans voir noir. Pas indemne. Mais fonctionnelle.
Kaito jette un regard vers l’avant, puis vers le ciel, comme s’il calculait la route au bruit de la pluie.
— On fait une pause courte, dit-il. Juste pour les chevaux. Et pour… vous.
Il dit “vous”, mais ses yeux disent “toi”.
Le cocher choisit un endroit sans panneau, sans route principale. Un renfoncement près d’un hameau qui n’a pas de nom sur une carte—juste de la fumée au-dessus de toits bas, et une odeur de bois humide.
On ne s’approche pas des maisons.
On reste au bord, là où le monde peut faire semblant de ne pas nous voir.
Le cocher descend, tapote l’encolure d’un cheval, vérifie un harnais, reparle aux bêtes avec cette douceur pratique des gens qui n’idéalisent pas les animaux mais les respectent.
Kaito descend ensuite, fait trois pas et scanne l’endroit comme s’il pouvait lire les embuscades dans les flaques. Il revient, plus détendu d’un millimètre.
— Ici, ça va.
Éléa descend… et s’immobilise.
Pas par peur.
Par surcharge.
Elle regarde un arbre comme si c’était un miracle organisé. Les gouttes qui glissent le long des feuilles. Les oiseaux qui se chamaillent, indifférents à nos catastrophes. Une empreinte dans la boue. Un champ, plus loin, qui respire la vie normale.
Elle inspire. Une vraie inspiration, pleine, presque douloureuse.
Puis elle se rappelle qu’on fuit.
Et elle bouge quand même.
Contradiction parfaite : émerveillée, mais en marche.
Je descends à mon tour, l’épaule qui tire encore un peu. L’air froid me mord les poumons et je me surprends à aimer ça. Juste un peu. Parce que c’est de l’air brut, humide, vivant.
Éléa s’approche d’une barrière en bois. Rien. Un truc banal. Une planche humide, rugueuse. Elle la touche du bout des doigts, comme si le bois lui prouvait qu’il existe des choses qui ne frappent pas, qui ne jugent pas, qui ne demandent pas de prière.
Elle retire sa main trop vite, comme si elle avait peur de voler quelque chose.
— C’est… dehors, murmure-t-elle.
Je pourrais répondre une phrase intelligente. Je pourrais faire de la philosophie.
Je dis juste :
— Oui.
Elle se tourne vers moi, ouvre la bouche… et c’est là que ça arrive.
— Tu… tu as mal ?
Le “tu” sort tout seul.
Elle se fige. Comme si le mot venait de claquer trop fort dans sa bouche.
— Je… vous… pardon.
Entre nous, il n’y a pas de gêne. Il y a un truc suspendu. Un silence qui tient debout tout seul, et qu’on n’ose pas toucher de peur de le faire tomber.
Une frontière a craqué. Je ne sais pas encore laquelle.
Je hausse une épaule—celle qui n’est pas en feu.
— Ça va. Enfin… J’ai mal, mais c’est supportable.
Elle hoche, mais ses yeux restent sur moi. Pas comme une prêtresse observe une blessure. Comme une personne observe une personne.
On remonte. Kaito nous aide à reprendre place. La toile se rabat, et le silence redevient lourd.
Et moi, forcément, je rumine.
La promesse. Le fait que je l’ai entraînée là-dedans. Que j’ai entraîné Kaito. Que j’ai entraîné la guilde. Que j’ai entraîné Tonton.
Culpabilité froide. Pas mélodramatique. Juste un calcul.
En la sortant, j’ai mis une cible sur nous tous.
Si je n’avais rien fait, Éléa serait entre les mains des Veilleurs.
J’ai décidé toute seule… Maintenant c’est Tonton et les autres qui payent.
Je serre la mâchoire.
Kaito me coupe avant que je m’enterre.
— Arrête.
Je cligne des yeux.
— Arrête de te découper la tête, répète-t-il. Ça sert à rien.
Je souffle, et ça sort plus tranchant que prévu :
— Facile à dire.
Il se tourne juste assez pour que je voie son visage.
— Tonton a choisi, dit-il. Il a choisi de rester. Il sait exactement ce qu’il fait.
Une pause, puis il ajoute, comme si ça comptait plus que tout :
— Et on a une procédure.
Ça me tire hors de ma spirale.
— Quelle procédure ?
— Point de rendez-vous. S’il peut pas venir direct, il disparaît, il casse les pistes, et il nous rejoint Kotico par un chemin que personne ne connaît sauf lui.
Il ne me vend pas une certitude magique. Il me vend une certitude de gars qui a déjà survécu à l’impossible.
— Il nous rejoindra, conclut-il. Pas parce que le monde est gentil. Parce qu’il est têtu.
Je déglutis.
— …OK.
Une procédure.
Quelque chose en moi le sait.
Oui… c’est vrai. On en a une.
Je fronce les sourcils.
Je… me rappelle.
Le mot “rappelle” accroche quelque chose—et d’un coup, je décroche.
Pas de douleur. Juste un trou dans le rythme.
Comme si ma tête ratait une marche.
Et le monde… saute.
Le bureau de Tonton.
Même lampe. Même lumière sale.
Sauf que tout est plus… ancien. Pas vieux. Juste d’avant.
Tonton est debout derrière le bureau, plus large dans l’ombre. Il nous regarde, moi et Kaito, avec cette expression qui ne plaisante jamais quand il parle de survie.
— Écoutez bien, dit-il. Parce que je le répéterai pas dix fois.
Kaito est là, plus jeune de quelques années.Déjà ce dos droit, cette mâchoire serrée. Il ne cligne presque pas.
Son regard est fixé sur Tonton comme si chaque syllabe était une arme à ranger au bon endroit.
— Si un jour il arrive quelque chose, continue Tonton, si la guilde est compromise, si on doit se séparer…
Il marque une pause.
Et même dans un souvenir, ça pèse.
— Vous filez à Kotico. Pas ailleurs. Kotico.
— Et si on te perd ? demande ma voix—plus jeune, plus sèche, déjà incapable de trembler correctement.
Tonton soupire, comme si la question le fatiguait d’avance.
— Vous ne me “perdez” pas. Vous appliquez. Vous vous cachez. Vous attendez.
Il pointe un doigt vers Kaito, puis vers moi.
— Et vous restez en vie. C’est la priorité.
Kaito ne dit rien. Il hoche juste une fois.
Mais ses yeux… ses yeux, c’est une promesse brute : protéger sa sœur.
La scène se dilue, comme de l’encre dans l’eau.
Je reviens d’un coup dans le chariot, le crâne en feu, la pluie en bruit de fond.
Une ligne s’imprime au bord de ma vision, nette, étrangère.
[SYSTEM] Synchronisation : 43%
Je cligne des yeux. C’est déjà parti. Mais ça laisse une sensation de décalage, comme si ma tête avait pris une demi-seconde de retard.
— Hé.
La voix de Kaito, tout près.
Je sens sa main effleurer mon poignet, pas pour me tenir—pour vérifier que je suis bien là.
— Tu t’es tenu le front… Ça va ?
— Ça va, je dis. J’ai juste mon cerveau qui fait des embuscades.
Kaito inspire, comme s’il avalait sa question suivante. Il lâche un simple :
— …OK. Mais tu me le dis si ça recommence.
La nuit suivante, on ne fait pas un “camp”.
On fait une pause de survie.
Une grange abandonnée, à l’écart d’un chemin secondaire. La porte tient par miracle, l’odeur de foin humide colle à la gorge, et le toit laisse passer juste assez de pluie pour te rappeler que le monde n’a jamais promis d’être étanche.
Le cocher ne vient pas avec nous. Il s’arrête plus loin, sous un arbre, garde ses chevaux proches, comme si son contrat s’arrêtait à “vous déposer là”. Il nous regarde une seconde, puis détourne les yeux. Pas par mépris. Par prudence. Les gens qui vivent du discret ont appris à ne pas trop voir.
Kaito fait le tour de la grange, vérifie les angles, écoute le silence comme s’il pouvait y lire une embuscade. Quand il revient, il enlève sa cape, pose son bouclier à portée, et s’assoit enfin—pas pour se reposer. Pour être prêt.
Éléa, elle, reste debout au milieu du foin comme si elle cherchait la bonne manière d’occuper l’espace. Puis, sans qu’on lui demande, elle avise une bassine cabossée, un seau d’eau qui sent le fer, et elle se met à faire… des choses. Pas des “choses de prêtresse”. Des choses de quelqu’un qui a froid et qui essaie d’adoucir la nuit, même un peu.
Elle rince un tissu. Elle secoue une couverture pour chasser l’humidité. Elle aligne deux morceaux de bois pour que le sol ne soit pas une flaque. Et à un moment, elle s’arrête, regarde ses mains mouillées, puis la bassine, comme si elle n’était pas sûre d’avoir le droit.
Je la vois hésiter… puis elle souffle doucement, presque inaudible :
— C’est… mieux comme ça.
Pas une excuse. Pas un protocole. Une phrase normale.
Kaito remarque mon regard.
— Elle fait ce qu’elle peut, dit-il.
— Je sais, je réponds.
Je pourrais ajouter « c’est ma faute », mais ça ne réparera rien. Alors je ravale et je la regarde continuer, plus sûre d’elle d’un millimètre.
Elle s’approche de moi avec un morceau de tissu à peu près propre et une expression concentrée, mais pas grave. Pas “je sers”. Plutôt “je m’occupe”.
— Ça tire encore ? demande-t-elle.
Je roule légèrement l’épaule.
— C’est… pas la blessure. C’est ce qui reste.
Elle hoche, sérieuse, puis s’accroupit près de moi. Ses doigts effleurent l’endroit, pour sentir la tension, la chaleur, la résistance. La lueur blanche revient, petite et disciplinée, mais elle ne s’acharne pas. Elle apaise.
La douleur recule. Pas comme une victoire. Comme une trêve.
— Voilà, murmure-t-elle. Ça ne devrait plus mordre. Juste… fatiguer.
Je respire un peu plus facilement.
— Merci.
Elle relève les yeux, et pendant une seconde—une vraie seconde—un truc passe sur son visage. Pas un sourire complet. Un début. Une lumière timide qui dit : je n’ai pas été inutile.
Puis elle baisse la tête, presque gênée d’avoir eu l’air… fière.
Kaito se lève.
— Je prends la première garde.
— Tu vas pas tenir, je dis.
Il me regarde comme on regarde une mauvaise blague.
— J’ai déjà tenu pire.
Il s’installe près de l’ouverture, là où il voit sans être vu, et il devient une silhouette immobile. Une ombre avec une mission.
Éléa se glisse dans le foin, tire la couverture jusqu’au menton. Puis elle agrippe la cape aussi, comme une couche de plus entre elle et le monde.
Ses yeux restent ouverts longtemps.
Puis elle finit par lâcher, doucement, comme si son corps avait compris qu’ici—juste ici—personne ne viendrait la saisir par le poignet au milieu de la nuit.
Et moi… je lutte. Comme si dormir était un luxe…
Je fixe les poutres, j’écoute la pluie, je compte les craquements du bois, je me persuade que rester éveillée sert à quelque chose.
Puis la pluie devient régulière. Les bruits deviennent normaux. Le froid cesse d’être une menace et devient un décor.
Et mon corps, ce traître, prend le relais.
Je finis par dormir “vraiment”.
Pas un effondrement. Un sommeil. Une vraie descente.
Et pendant une seconde—juste une seconde—avant le noir complet… je crois sentir quelque chose comme une sécurité.
Pas une promesse.
Un répit.
Quand j’ouvre les yeux à nouveau, il fait encore gris. La pluie a changé de rythme. Et l’air a cette odeur de matin qui ne demande pas ton avis.
Le deuxième jour est plus silencieux encore.
La route devient secondaire. La forêt se densifie. Les chemins se rétrécissent. Le sol sent la mousse et la pluie ancienne. Par endroits, il y a des traces de roues, puis plus rien, comme si la route décidait de disparaître exprès.
Kaito ne parle presque pas. Pas parce qu’il boude. Parce qu’il écoute. Il échange parfois deux mots avec le cocher—des indications sèches, un choix de détour, un “on évite le pont” qui ne demande pas pourquoi. Le cocher répond pareil : une langue de gens qui vivent en marge des axes, une langue où chaque syllabe coûte.
Éléa, elle, observe.
Pas “regarder”. Observer. Comme si elle essayait de mémoriser la forme du monde, au cas où on la lui reprenne. Ses yeux suivent les troncs, les feuilles, la pluie qui se casse en perles sur les fougères. Par moments, elle pose la main sur la toile du chariot, juste pour sentir que ça existe. Pas pour prier. Pour être sûre.
Moi, je recolle des morceaux — et chaque morceau pèse.
Je sens ma culpabilité bouger comme un objet lourd qu’on n’arrive pas à poser. Elle n’a pas de théâtre. Elle n’a pas de sanglots. Elle est froide, nette : si ça tourne mal, c’est parce que j’ai lancé le premier caillou.
Et au-dessus, comme un plafond invisible, il y a la même phrase qui revient, encore et encore, sans musique :
Tonton est resté derrière.
En milieu de journée, Kaito se redresse d’un coup. Pas un sursaut : un changement d’état. Il fait signe au cocher.
Le chariot ralentit.
Je tends l’oreille.
Rien.
Et pourtant je sens, chez lui, ce “rien” qui veut dire : quelque chose pourrait être là. Il attend. Une minute. Deux. Puis il relâche, juste un peu.
— Quoi ? je murmure.
— Carrefour. C’est le genre d’endroit où tu paies une erreur sans l’entendre venir. Là… rien.
Je hoche, et ça me fait réaliser un truc simple : je suis encore en réaction, alors que lui vit en anticipation. Ça me donne envie de progresser — et ça pique, parce que ça me montre exactement où j’en suis.
La forêt s’ouvre enfin sur une clairière maigre.
Pas une grande vue. Juste une respiration.
Et puis Kotico apparaît.
Ce n’est pas une ville. C’est un refuge qui a appris à ne pas attirer l’œil.
Une palissade légère, faite de bois sombre et de réparations visibles. Une porte qui n’est pas “fermée” mais “surveillée”. Des maisons basses, des toits humides, de la fumée qui monte doucement comme si le village respirait à petite voix.
Deux sentinelles nous voient arriver.
Elles ne braquent pas leurs armes. Elles évaluent. Elles comptent. Elles lisent les silhouettes, les postures, les fatigues.
Leurs yeux s’accrochent à Kaito. Pas au visage. À une manière de se tenir. À un code social invisible.
— Loups de Braise ? lance l’une, prudente.
Kaito répond sans lever la voix.
— Oui.
Un battement. Un regard vers moi. Vers Éléa. Vers le cocher.
La sentinelle inspire.
— Ouvrez.
La porte grince.
Le chariot s’immobilise dans un dernier cahot, et on descend l’un après l’autre, raides, engourdis, la pluie qui colle aux capes comme une seconde peau.
Le cocher ne descend même pas vraiment. Il récupère sa part de silence, fait demi-tour, et sa charrette s’avale déjà dans la pluie comme si on ne l’avait jamais louée.
À l’intérieur, les gens ne fixent pas Éléa. Ils ne la dévisagent pas. Ils font pire : ils font semblant de ne pas voir. Comme si “ne pas savoir” était une compétence de survie.
Un homme arrive, la cinquantaine solide, les mains calleuses, le regard d’un chef qui n’a pas demandé à être chef. Il porte une cape simple, un couteau au côté, et une fatigue de responsabilités.
Il s’arrête devant Kaito.
Une seconde de lecture.
Et son visage s’ouvre, comme si on venait de lui rendre un souvenir.
— Alors… comment va ce bon vieux Rognar ?
Le nom percute quelque chose en moi.
Rognar.
Je connais ce nom… Je l'associe instinctivement à Tonton.
Je fais un pas sans le vouloir, et le monde… glisse.
Je ne suis plus à Kotico.
Je suis dans une pièce trop calme, trop simple, comme si le monde avait appris à parler bas. Une odeur de linge humide, de soupe tiède, de métal rincé.
Il n’y a qu’une femme.
Assise près d’un lit, la silhouette penchée, les mains occupées à ajuster une couverture. Même présence que dans les visions du temple. C’est elle. Celle qui se battait, dans l’autre scène — la même ligne de force, la même précision.
Sauf qu’ici… son regard n’a rien d’une lame. Il est plus doux. Pas faible. Doux comme une veilleuse dans une pièce froide. Et, sans que je comprenne comment, ça me réchauffe.
Sur une chaise, à côté du lit, il y a un vieux panier d’osier.
Pas rangé. Pas décoratif. Conservé. Comme un objet qu’on ne jette pas parce qu’il tient encore un serment.
On toque à la porte.
Deux coups.
La femme lève la tête.
Et, en une respiration, elle change. Sa main glisse sous la chaise, accroche une poignée, et l’acier sort sans bruit. Une épée fine, bien entretenue, à la garde sobre mais nette — une arme faite pour durer, pas pour impressionner. Et je la reconnais : c’est la mienne. Enfin… celle d’Aselys.
Elle se lève à demi, se met en garde, le corps déjà placé entre le lit et la porte. Pas de panique. Juste un réflexe. Une habitude ancienne.
Un troisième coup retentit.
Plus court. Comme une ponctuation.
La pointe de son épée baisse d’un cran. Son visage se décrispe. Elle expire, à peine, comme quelqu’un qui vient de reconnaître un code.
Et la porte s’ouvre sur Tonton.
Plus jeune. Plus brut. Le manteau moins usé mais déjà trop lourd. Il entre comme quelqu’un qui vient vérifier une fissure.
— Rognar… soupire la femme, sans agressivité. Tu n’as pas besoin de venir si souvent. Tu dois avoir des responsabilités à la guilde.
Il souffle un rire bref, sans joie.
— Des responsabilités ? Oui. Depuis que tu as quitté la guilde, le chef ne me lâche plus.
Il fait un pas dans la pièce, puis s’arrête, comme si franchir la distance demandait plus que ses jambes.
Son regard se pose sur elle. Reste.
— Et si je viens souvent… c’est pas pour la guilde.
Un battement.
— C’est pour vérifier que tu vas bien, Isabel. Que tu tiens. Que… tu dors, au moins un peu.
Le silence qui suit n’est pas vide. Il a du poids. Du non-dit.
Un petit corps traverse la pièce à toute vitesse. Trop vivant. Trop bruyant.
Plus grand que moi. Plus pressé.
— Kaito, doucement, dit Isabel.
Le garçon freine — à moitié — et obéit comme obéissent les enfants qui veulent faire bien mais qui débordent quand même. Il serre un bout de bois ridicule comme un trésor.
Moi, je suis près du lit. Trop petite. Trop silencieuse. Les mains sur la couverture. Les yeux levés.
Rognar jette un regard vers nous. Vers le panier d’osier. Puis revient sur Isabel.
— T’as choqué tout le monde, dit-il. Choisir de quitter la guilde… après avoir trouvé cette enfant.
Son regard glisse vers moi une seconde. Pas dur. Pas doux non plus. Vigilant. Comme si mon existence était une question qui saigne encore.
— T’isoler loin de tout… juste pour la protéger.
Le nom claque dans ma tête avant même que la scène ait le temps de respirer.
Isabel.
Et la pièce tremble, comme si quelqu’un venait de tirer sur une couture du monde.
Pas de noir.
Un écran froid se plaque sur ma vision.
[SYSTEM] Synchronisation : 47%
Je reviens à Kotico avec un haut-le-cœur.
Mes doigts tremblent encore. Pas de douleur—juste le reste de la secousse, comme si mon crâne avait encaissé un choc de l’intérieur. Mon cerveau essaie de ranger “Isabel” dans une boîte qui n’existe pas.
Kaito a vu mon visage changer. Il ne pose pas de questions. Il se contente de se rapprocher d’un pas.
— Reste avec nous, dit-il, bas. Respire.
Un truc simple. Un truc réel, pour m’empêcher de partir trop loin.
Éléa se penche aussitôt vers moi, inquiète.
— Aselys…?
Elle ne me touche pas comme on touche une blessure. Elle pose deux doigts, juste au poignet, comme si elle cherchait un rythme. Son visage se ferme une seconde — concentré.
— Ton flux… murmure-t-elle.
Elle fronce les sourcils, surprise malgré elle.
— Il est… plus stable. Plus “aligné” qu’au temple.
Elle relève les yeux vers moi, comme si elle ne savait pas si c’était rassurant… ou inquiétant.
On nous mène dans une bâtisse d’accueil—pas une auberge, pas une maison privée non plus. Un endroit prévu pour les passages : plusieurs petites chambres, peu de commodités, mais un feu qui tient et des murs qui ferment.
On nous sert une soupe épaisse et du pain trop dense. Le genre de repas qui ne cherche pas à plaire, juste à te remettre du poids dans le ventre.
Éléa tient son bol entre ses deux mains comme si la chaleur allait s’échapper si elle desserre les doigts. Elle touche le bois de la table, le tissu de la couverture posée sur le banc, le bord rugueux du bol.
Des objets banals.
Et pourtant, chez elle, ça fait l’effet d’un miracle discret.
Et puis le mini “check sécurité” arrive, vite, sans théâtralité—juste des adultes qui gèrent.
Kaito et le chef se mettent à parler bas, à côté de la porte.
— Patrouilles ? demande Kaito.
— Deux à l’extérieur, répond le chef. Une au nord, une au sud. On change les tours à l’aube et à la tombée de la nuit.
— Chemins de repli ?
Le chef désigne du menton.
— Derrière le moulin. Un sentier qui monte dans les pins. Si quelqu’un vient poser des questions… on ne répond pas. On disparaît.
Kaito hoche.
— Bien.
Ça rend tout plus réel. Et donc, paradoxalement, plus rassurant.
Moi, je n’arrive pas à penser à autre chose qu’au nom.
Isabel.
Plus tard, quand le feu baisse et que la maison d’accueil s’endort, Éléa reste assise avec son bol vide, comme si elle n’osait pas décider où poser ses mains.
Kaito s’assoit à côté d’elle. Pas collé. Juste… présent.
— Ici, t’es pas au temple, dit-il.
Éléa cligne des yeux.
— Je sais.
— Non. Tu “sais”, mais ton corps, lui, il sait pas encore, répond-il.
Elle baisse la tête, prise en faute.
Kaito garde la voix basse.
— Kotico protège les siens. Et les gens qu’on lui confie. Personne ici te vendra pour un sourire.
Un silence.
Puis, plus simple :
— Mange quand on te donne à manger. Dors quand tu peux dormir. Si tu fais un cauchemar… tu réveilles quelqu’un. Tu te tais pas pour être polie.
Éléa serre les lèvres, et un truc se décroche dans sa poitrine.
— Je… je ne veux pas être un problème.
Kaito tourne juste la tête vers elle.
— T’es pas un problème. T’es une personne.
Il dit ça comme un fait, pas comme une consolation. Ça le rend encore plus solide.
Éléa inspire. Et cette fois, elle laisse sortir un “d’accord” qui ressemble à une première pierre posée.
La nuit tombe.
Le village s’endort.
Et moi… je n’ai pas le droit.
Je suis trop faible. Je l’ai senti. Je l’ai vu. J’ai failli mourir sans même avoir le droit de parer.
Alors je sors.
En douce. Sans réveiller Kaito. Sans réveiller Éléa.
La lisière de la forêt est humide. Les feuilles brillent. La pluie est devenue une bruine fine, comme un voile.
Je m’arrête dans une petite clairière, juste assez loin pour ne pas être vue, juste assez proche pour revenir si je dois.
Je ferme les yeux.
Et je cherche. Cette sensation.
Le flux lunaire.
Pas “la magie” comme un mot joli. Le flux comme une chose réelle : un courant. Une pression. Une respiration dans le sang.
Je respire.
Une, deux, trois fois.
Je visualise une boucle simple, presque banale : l’air qui descend, la chaleur qui suit, puis la pression qui tourne à l’intérieur de moi. Comme un anneau qui se ferme.
Ça part du centre de ma poitrine, glisse vers le ventre, s’ancre dans le bassin… puis ça se déploie dans les cuisses, les mollets, jusqu’aux pieds. Et au lieu de s’éteindre, je le ramène. Je le fais remonter, le long de la colonne, jusqu’à retrouver le point de départ.
Une boucle. Un circuit.
Je tente de le faire circuler.
Rien.
Je recommence, plus doucement.
Toujours rien.
L’impatience grimpe—et je la ravale. Je la range. Je la mets de côté, comme on pose une arme qui tremble.
Je connais ça : la répétition. L’acharnement.
Répéter jusqu’à ce que le corps prenne le relais. Jusqu’à ce que l’intention devienne un réflexe.
Sauf que là, le geste est à l’intérieur.
Et que mon corps n’a pas encore les raccourcis.
Je retente.
Un frisson. Minuscule. Pas dans les muscles : sous les muscles. Comme si quelque chose se réveillait entre mon souffle et mon cœur.
Je ne force pas.
Je stabilise.
Je cherche le point où ça ne s’éteint pas.
Ça répond… quand mon souffle trouve un rythme. Quand mon intention est nette. Pas quand je pousse. Pas quand je “veux”.
Le flux suit l’intention… mais il obéit au rythme.
Je teste juste le contrôle.
Je le fais monter d’un cran… puis je le redescends.
Trop vite : ça pique, ça brûle.
Plus lentement : ça tient.
Je le fais tourner en boucle, sans le contraindre. Juste une circulation interne. Une stabilité.
Je compte dans ma tête.
Un. Deux. Trois. Quatre.
À cinq, ça tremble.
À six, ça casse.
Je relâche avant que ça casse. Je respire. Je recommence.
Petit à petit, mon “cinq” devient plus propre. Plus stable.
Le contrôle, ce n’est pas “plus”. C’est “mieux”.
Je tente un micro-déplacement : un pas. Juste garder le flux allumé pendant que je bouge.
Ça se coupe.
Une fois de plus.
Un pas. Deux pas.
Ça tient une seconde de plus.
Je sens le vertige arriver d’un coup, brutal.
Je m’arrête.
Je pose la main sur un arbre humide.
Je respire.
Pas de récompense immédiate, pas de puissance qui déborde : juste une stabilité fragile, arrachée à force de répétitions, comme si mon souffle et mon intention trouvaient enfin la même cadence.
Je n’explose pas.
Mais j’y arrive.
Je le sens. Je le tiens. Je le fais circuler sans que ça se coupe au premier pas.
C’est minuscule.
Et c’est réel.
Je rouvre les yeux, et la forêt me regarde comme si elle venait d’accepter que j’existe.
Je souris, à peine.
— …D’accord.
Je retourne au village, discrète. Je me glisse sous la couverture.
Et cette fois, quand je ferme les yeux, je tombe comme une pierre.
Un progrès minuscule. Un pas.
Et au-dessus de tout ça, invisible, la même ombre continue de planer :
Les Veilleurs existent. La prochaine fois, je refuse d’être juste une proie.
