Chapitre 12 - Kotico, Jusqu’à l’Aube
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Kotico a une façon de te remettre les os à la bonne place sans te demander ton avis.
Le matin est gris, mais pas hostile. La pluie d’hier a laissé une odeur de bois mouillé et de terre qui respire. Les fumées des cheminées montent droit, paresseuses, comme si le village avait décidé que le monde pouvait attendre.
Ici, pas de cloches. Pas d’alerte. Pas de présence qui tourne autour, invisible, à l’affût.
Juste des bruits normaux : un seau qu’on pose, une porte qu’on referme, une voix qui appelle quelqu’un pour un truc idiot.
Et ça… ça détend les articulations.
Kaito, lui, ne “se détend” pas. Il s’autorise juste à respirer autrement. Il parle au chef à voix basse, deux phrases, trois mots, un signe de tête. Des infos de sécurité, des horaires de ronde, un sentier de repli. Du réel. Du concret. Un monde où les décisions ont une forme.
Moi, je tourne dans la maison comme un chat qui n’arrive pas à se poser. J’essaie de ne pas penser à Tonton. J’essaie de ne pas compter le temps. J’essaie de ne pas écouter la partie de moi qui dit : tu l’as laissé derrière.
Éléa, elle…
Éléa commence à prendre place.
Ce n’est pas un “grand moment”. Il n’y a pas de musique.
Une gamine passe en courant, glisse sur une planche humide, se rattrape trop tard. Genou écorché. Petite grimace, grande fierté de ne pas pleurer.
Elle tient bon trois secondes.
Puis elle craque.
La mère jure, attrape l’enfant, fouille autour d’elle comme si une solution allait tomber du plafond. Deux adultes s’approchent, inutiles mais sincères. Le village fait ce qu’il fait toujours : il s’agite juste assez pour ne pas laisser quelqu’un seul.
Éléa se retourne — et son corps bouge avant sa tête.
Elle s’agenouille, sans réfléchir, comme si c’était la chose la plus normale du monde.
— Viens là, souffle-t-elle.
La gamine renifle et approche quand même, attirée par la voix comme par un bouton “calme” qu’on aurait caché dedans. Elle tend son genou avec une dignité froissée.
Éléa regarde l’écorchure. Ses doigts tremblent une fraction de seconde. Puis elle expire.
Elle ne touche pas la plaie. Elle place sa main juste au-dessus, paume ouverte.
Une lueur blanche, fine. Propre.
La peau se retend, millimètre par millimètre. Le sang cesse de perler. Les bords de l’écorchure se rapprochent sans violence.
La gamine cligne des yeux, et sa bouche s’ouvre un peu, comme si elle cherchait la douleur… et ne la retrouvait plus.
— Ça pique plus, dit-elle.
Et là… Éléa rit.
Pas un rire qui éclate. Juste un petit son qui s’échappe, comme s’il avait pris la mauvaise sortie. Mais il est là. Clair. Humain.
Elle porte la main à sa bouche, trop tard, surprise d’elle-même.
La mère la regarde — gratitude, et ce réflexe instinctif de Kotico : on voit, on comprend, on n’en fait pas un spectacle.
— Merci, dit-elle simplement.
Éléa ouvre la bouche, hésite une demi-seconde… puis elle répond, tout aussi simple.
— De rien.
Elle reste une seconde de plus, à regarder la gamine repartir en boitant presque par principe.
Comme si elle venait de se rappeler quelque chose.
Pas un secret. Pas un pouvoir. Juste… elle.
Elle vient de faire ce qu’elle a toujours su faire : soigner.
Mais cette fois, personne ne lui a demandé. Personne n’a “autorisé”.
Elle l’a fait parce que c’était là, devant elle.
Je la regarde sans m’en rendre compte.
Éléa s’en rend compte aussi. Elle relève les yeux, et elle rougit d’un coup. Un rouge net, immédiat, comme si je venais de poser une question sans parler.
Puis elle me sourit. Petit. Trop petit.
Je reste plantée là, à chercher ce que ça veut dire.
Elle s’excuse ? Elle a peur ? Elle essaie d’être… normale ?
Elle baisse les yeux aussitôt, comme si elle venait de faire un pas de trop.
Et ça me fait réagir, sans que je sache pourquoi.
Elle fait des efforts. Elle s’accroche. Elle essaie de trouver sa place sans qu’on la lui donne.
Alors je fais pareil. Je veux être à la hauteur.
Je tourne les talons et je retourne m’entraîner.
La clairière est à peine à une minute des dernières palissades. Juste assez loin pour que les voix du village deviennent des murmures, juste assez proche pour que, si je crie, quelqu’un m’entende.
Une bande d’herbe s’ouvre au bord de la rivière. L’eau roule bas, rapide, sombre, avec ce bruit continu qui efface les pensées. Les saules penchent leurs branches comme pour cacher ce qui se passe ici. La pluie a laissé tout humide : la terre souple, les pierres luisantes.
Je ferme les yeux.
Je fais circuler.
Je retrouve la boucle. La cadence. Le fil.
Ça marche.
Le flux se met en place, comme un courant qu’on a enfin appris à ne pas interrompre. Ça tourne en moi. Stable. Presque rassurant.
Je rouvre les yeux.
— Ok.
Je tente les jambes.
Je laisse le flux descendre, se poser dans les cuisses, les mollets. J’essaie de faire ce que j’imagine : accélérer. Juste un cran. Un petit boost.
Je pars.
Un pas.
Deux pas.
Et… rien.
Pas “rien” comme “je suis lente”. Rien comme… ça coupe. Comme si quelqu’un avait fermé une porte à l’intérieur. Le courant se débranche et me laisse juste avec des muscles normaux.
Je m’arrête, agacée.
Je recommence.
Je remets le flux en boucle.
Je le descends dans les jambes, cette fois plus doux, plus propre.
Je pars.
Et ça coupe encore. Au même endroit. Au même moment.
Comme un mur invisible.
Je souffle, plus fort que nécessaire.
— Sérieux…?
Je tente les bras.
Le flux remonte, se pose dans l’épaule, glisse dans l’avant-bras. Je serre la garde de l’épée.
Je frappe une souche.
Un coup propre.
Je veux le même coup, mais plus lourd. Pas plus large. Plus dense.
Je frappe.
La souche bouge à peine.
Je sens, par contre, un retour dans mon bras. Une surcharge. Pas une puissance. Un déséquilibre. Un pic de chaleur interne qui remonte trop vite, comme si j’avais branché quelque chose de trop puissant dans un fil trop fin.
Je recule, secoue la main, irritée.
Ok.
Je recommence.
Flux en boucle.
Flux dans le bras.
Je frappe.
Je tente de “mettre plus”.
Et c’est pire : le flux ne coupe pas, il… fuit. Il part dans le mauvais sens. Ça me pique dans l’épaule, ça brûle dans le sternum, et mon souffle se casse.
Je grimace.
Je recommence quand même.
Encore.
Encore.
Jusqu’à ce que l’agacement devienne une espèce de rage froide.
Je m’arrête.
Je respire.
Est-ce qu’il me manque de la puissance ?
Je sais faire circuler. Je sais tenir le courant. Mais dès que je veux l’utiliser, ça s’éteint ou ça déraille.
Donc il me manque… du “jus”. Un réservoir. Une stat.
Je serre les dents.
Et je me remets en place pour recommencer une énième fois.
— Tu le tiens bien.
Je me fige.
Éléa est à l’orée de la clairière — enfin, clairière… ce bout d’herbe tassée où les regards passent et glissent. Cape sur les épaules, cheveux attachés à la va-vite, le visage un peu pâle. Elle n’a pas l’air d’être venue “me surveiller”. Elle a l’air… d’avoir eu besoin d’air. Et d’être tombée ici par accident.
Elle fait un pas, puis s’arrête, comme si franchir la limite du cercle était déjà une permission.
— Tu le fais tourner, continue-t-elle. Tu le gardes stable…
Elle hésite. Sa respiration accroche une fraction de seconde, imperceptible. Ensuite, elle reprend, un peu trop vite :
— …mais tu le laisses tourner pour tourner.
Je baisse l’épée, sans la ranger.
— Tu voulais me dire quelque chose ? je demande. Curieuse, plus que méfiante.
Éléa secoue la tête aussitôt.
— Non. Enfin… je marchais. Je… je voulais juste—
Elle s’interrompt, regarde la souche entaillée, puis mes mains.
— Je t’ai vue.
Ça sort comme une justification inutile.
Je pourrais lui dire de repartir. Je pourrais faire celle qui “gère”, celle qui s’entraîne seule et qui n’a besoin de personne.
Sauf que je suis là, à répéter le même échec depuis dix minutes.
Je desserre un peu ma prise sur la garde.
— Si t’as un conseil… je prends.
Je marque une pause, et ma voix descend sans que je l’aie décidée :
— Je crois que je suis coincée.
Éléa ouvre la bouche, la referme, puis hoche une fois.
— D’accord.
Et ce “d’accord” sonne… content. Pas triomphant. Juste ce petit soulagement discret de quelqu’un qui a le droit d’être utile, là, maintenant.
Elle avance de deux pas dans la clairière. Pas trop. Juste assez pour être là.
Son regard glisse sur mes traces, sur la souche, sur mon souffle qui refuse de redevenir normal.
— Tu fais circuler, dit-elle. Ça, tu sais faire.
Je lève le menton.
— Oui. Et dès que j’essaie de m’en servir… ça tombe à plat. Ou ça me remonte dans le bras comme une surcharge.
Je montre la souche du bout de l’épée.
— J’ai l’impression d’avoir du courant… mais rien au bout.
Éléa fronce les sourcils.
— Ça sert à quelque chose quand même, dit-elle. Tenir un courant stable… ce n’est pas donné à tout le monde.
Je souffle, un rire sans joie.
— Super. Malheureusement ça ne suffira pas contre les Veilleurs.
Elle tressaille au mot. Pas de fuite. Juste un réflexe de peur qui passe et qui se range.
Puis elle incline légèrement la tête, et l’image tombe, simple :
— Tu fais circuler de l’eau dans un canal… mais tu n’ouvres aucune vanne.
Je reste immobile, parce que mon cerveau vient de buter contre l’image.
— …Hein ?
Éléa cherche ses mots avec ses mains, comme si elle sculptait l’idée dans l’air.
— Le courant est là. Il tourne. Mais toi, tu tires dessus. Tu veux du “plus”, sans direction.
Elle me regarde. Un peu inquiète.
— “Plus” tout seul, ça glisse. Ça fuit. Ça se coupe.
Ça pique, parce que c’est trop juste.
Je serre la garde.
— Donc je fais mal parce que je veux être plus forte ?
— Non, répond-elle immédiatement, trop vite. Puis elle se reprend, plus posée :
— Je dis que… tu veux être plus forte sans savoir ce que tu fais de cette force. C’est pas pareil.
Elle baisse les yeux, ramasse une branche cassée, la tourne entre ses doigts comme si ça l’aidait à ranger ses pensées.
— Regarde.
Elle s’accroupit près d’une petite plante abîmée par le froid. Une feuille brunie, fendue.
Elle pose deux doigts juste au-dessus.
Une lueur blanche apparaît. Pas brillante. Pas spectaculaire. Propre.
La feuille se redresse un peu. La couleur revient par endroits. Pas comme un miracle de conte. Comme un geste précis qui remet une chose à sa place.
Et surtout : elle ne force presque pas. Pas de grimace. Pas de tremblement.
Elle retire sa main.
— Ça, dit-elle doucement… c’est naturel. Parce que c’est aligné. Parce que je veux soigner. Pour de vrai. Pas pour “faire bien”.
Puis elle tend la main vers une pierre humide.
— Maintenant… ça.
Sa paume se pose.
La lumière revient… mais moins stable. Ça tremble, comme une flamme qui manque d’air. Son souffle se coupe, son front se plisse.
Un fin halo glacé apparaît sur la pierre. Un craquement. Un peu de givre.
Et ça s’éteint.
Éléa retire sa main d’un coup, secoue ses doigts comme si le froid avait mordu.
— C’est possible, souffle-t-elle. Mais c'est… moins propre. Ça demande plus. Et surtout ce n’est pas “moi”.
Elle relève les yeux vers moi, plus sérieuse.
— Le flux suit le contrôle, oui. Mais il obéit à ce que tu veux vraiment faire.
Elle cherche une formulation qui ne sonne pas comme une leçon.
— Si ton intention est fausse… ou empruntée… ça fuit. Ça casse. Ça fait mal. Si elle est sincère… ça se place tout seul.
Je reste là, épée basse, et je sens quelque chose se clipser dans ma tête. Un truc que je connaissais déjà sans l’avoir nommé.
— Donc… en harmonie, je murmure.
Éléa cligne des yeux, surprise que je suive aussi vite.
— Oui. Harmonie… Alignement… appelle ça comme tu veux. Tu peux faire des choses qui ne te ressemblent pas. Mais tu paieras plus cher.
Je pense à Rhydan. À Seris.
À cette impuissance-là que j’ai ressenti la nuit de notre fuite.
Je pense à Éléa dans le temple. À ma promesse.
À la nuit de mon arrivée, lorsque mon corps a réagi instinctivement. Juste pour empêcher un bandit d’arracher une femme de son cri.
Et à ce mot qui m’a toujours collé à la peau comme une chaîne :
Protéger.
Je relève les yeux.
— Donc… si c’est pour protéger, ça suit.
Ce n’est pas une question.
Éléa hoche doucement.
— Oui.
Un silence.
Le vent remue les branches. Le village est tout près, derrière les arbres, mais ici, le son arrive plus doucement. Comme filtré.
Je serre la garde un peu plus.
— Alors j’ai pas un problème de puissance, je dis. J’ai un problème de… raison.
Éléa baisse le regard, et je vois passer un truc qui ressemble à du soulagement. Comme si je venais de poser le bon mot à sa place.
— Tu as un problème de direction, corrige-t-elle. Tu demandes “plus”… mais tu ne sais pas où tu veux l’envoyer.
Elle lève la main. Sa paume s’illumine une seconde, une lumière blanche modeste, pas faite pour impressionner.
— C’est comme tenir une bougie, Aselys. Si tu la brandis au hasard, tu ne verras que des ombres.
Elle marque une pause, puis ajoute, simple :
— Choisis ce que tu veux éclairer.
Ça me fait rire, un vrai petit souffle. Pas parce que c’est drôle.
Parce que c’est exactement ça.
Et parce que, pour la première fois, le mur invisible… ressemble moins à un mur qu’à une porte. Une porte que je poussais du mauvais côté.
Éléa me regarde, prise de court par mon rire.
Puis un souffle lui échappe à son tour. Pas un rire. Juste l’écho du mien.
Elle me sourit, et le monde prend une seconde de retard.
L’alerte tombe comme un caillou dans l’eau.
Pas un cri. Pas une panique. Juste un éclaireur qui déboule de la lisière, souffle court, boue jusqu’aux mollets. Il ne s’arrête pas vraiment. Il traverse la cour comme s’il avait peur d’y laisser une trace.
— Deux silhouettes. Nord.
Le village change d’air.
Les voix baissent. Les mains se vident. Les portes trouvent leur place toutes seules.
Kaito arrive à notre hauteur, comme s’il était déjà en route avant même d’avoir entendu.
Son regard passe sur moi, sur Éléa, puis file vers les arbres, vers le chemin.
— On se prépare. Sac léger. Rien qui brille.
Il ne dit pas “fuite”. Il n’a pas besoin.
Éléa a pâli. Elle serre ses doigts l’un dans l’autre, puis se force à relâcher, comme si elle avait peur que ça se voie.
On traverse le village vers la maison d’accueil.
En passant, je vois le chef rejoindre l’éclaireur : deux mots bas, un geste, une réponse.
Puis le chef se tourne vers nous.
— Un homme. Et une beastkin… chatte noire.
Je sens Kaito se raidir, juste une fraction.
Moi, je fais le lien en même temps que lui. Rei. Tomas. Évident.
Mais l’évidence ne suffit pas à calmer la peur. Pas avec les Veilleurs sur nos traces.
Kaito incline la tête.
— On vérifie. Prudemment.
Il me jette un regard qui dit pas de duel, pas de geste stupide. Je réponds d’un signe de tête.
On longe la cour. On traverse entre deux maisons.
À l’entrée nord, la palissade barre l’aube. Au-delà, la lisière est sombre. Silencieuse.
Le pire, c’est l’attente.
Le temps entre “ils arrivent” et “je les vois”.
C’est là que le cerveau invente des catastrophes avec une précision vicieuse.
Une silhouette apparaît, puis une deuxième. Lentes.
Pas lentes parce qu’elles se cachent.
Lentes parce qu’elles sont vidées.
Elles lèvent les mains.
Et une voix, familière, trop légère pour l’état du corps qui la porte :
— Wow. Accueil chaleureux, nya.
Rei sort de l’ombre.
Capuche rabattue, oreilles noires collées par l’humidité, sourire qui tient debout par pure insolence. Même rincée, elle a cet air de quelqu’un qui refuse de laisser le monde décider de son humeur.
— Salut, nya.
Tomas apparaît juste derrière, plus large, plus silencieux. Il lève une main, sans théâtre.
— On n’est pas suivis, dit-il.
Kaito expire. Un souffle qu’il retenait depuis le début de l’alerte.
Les sentinelles ne baissent pas leurs armes tout de suite.
Mais la tension… glisse. Elle ne casse pas. Elle se range.
Rei laisse tomber ses bras, s’assoit sur une marche comme si ses jambes avaient signé leur démission, et grimace.
— Sérieusement, nya… vous auriez pu nous offrir une soupe avant de nous exécuter.
Je sens ma nuque se déverrouiller d’un cran.
Kaito s’approche. Son visage fait ce truc rare : il se détend juste assez pour redevenir humain.
— Tomas. Rei. Je suis content de vous voir, souffle-t-il. Des nouvelles de Tonton ?
Tomas ne répond pas tout de suite. Il ajuste ses lunettes, regarde autour — les sentinelles, les palissades, les oreilles qui traînent.
— Je vous explique au calme, dit-il simplement. Mais… oui. On a des choses à dire.
Rei lève une main, comme pour voter.
— Je ne serais pas contre me mettre au chaud. Et manger un petit bout. Un énorme petit bout, nya.
Un souffle passe dans le groupe. Pas un rire franc. Juste assez pour que l’air redevienne respirable.
Le chef de Kotico fait un signe, et les sentinelles se détendent enfin. Pas beaucoup. Juste ce qu’il faut.
On repart vers la maison d’accueil sans courir. Les pas sonnent sur la terre tassée. Le village reprend ses bruits, prudemment, comme un feu qu’on rallume sans souffler trop fort.
Le soleil descend derrière les toits. Une lumière plus basse s’étire entre les troncs.
Je marche avec l’épée au côté, Éléa pas loin, Kaito devant. Rei traîne un peu, juste pour pouvoir râler à chaque pas. Tomas reste dans son silence calculé.
Et pendant une minute, ça ressemble presque à un retour.
La porte se referme.
Et d’un coup, le monde redevient petit : une pièce, un feu bas, l’odeur du bois humide qui sèche, et cinq respirations qui n’ont pas le même rythme.
Rei enlève sa capuche en grimaçant. Elle se penche aussitôt et gratte la boue sèche collée à ses bottes du bout de l’ongle, comme si la route avait décidé de s’incruster en souvenir. Un chat qui refuse d’admettre qu’il s’est laissé salir.
Puis elle voit Éléa.
Ça ne dure qu’une seconde. Mais je le vois.
Le regard qui calcule. Le sourire qui se retient. Pas de jugement. Juste… l’instinct qui demande : danger ou pas danger ?
— Ok. D’accord, nya. Donc on est sur ce genre de soirée.
Éléa se raidit.
Je suis sur le point de parler, mais Kaito me coupe net, sans violence.
— Et Tonton ?
Tomas s’appuie contre le mur, comme si son dos avait besoin d’un angle. Il jette un coup d’œil aux fenêtres, à la porte, aux ombres. Une habitude. Pas une panique.
— On l’a pas revu, répond-il. Mais il a envoyé un messager.
Kaito ne bouge pas. Ses mains restent calmes. Ses yeux, eux, n’attendent que l’essentiel.
Tomas reprend, mot à mot, sans en rajouter :
— “Peux pas bouger. Surveiller. Procédure. Attendez-moi.”
Le silence se tend un peu. Parce que si Tonton utilise la procédure, c’est que le monde a arrêté de plaisanter.
Rei laisse tomber son sac au sol. Il fait un bruit mou, lourd.
— Je confirme la partie “vite”, grogne-t-elle. J’en peux plus de courir, nya. Et la boue… j’ai l’impression d’avoir avalé la route.
Elle s’affale sur le banc, puis se tourne vers Kaito, déjà impatiente de la suite.
Tomas pose la question sans tourner autour.
— Explique-nous. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Kaito inspire. Une fois. Comme s’il rangeait les choses dans l’ordre avant de les dire.
— Aselys a sorti une prêtresse du temple, dit-il en posant son regard sur Éléa.
Éléa baisse les yeux. Le feu accroche son profil. Elle ne dit rien. Elle encaisse la phrase, immobile.
Kaito continue, sec et clair.
— Halven a déclenché l’alerte. Et on n’a pas eu de chance : deux Veilleurs d’Argent étaient au temple. A priori… ils en ont après Éléa.
Rei fait une grimace.
— Des Veilleurs d’Argent, nya ?
Tomas intervient, calme.
— L’élite des combattants de l’ordre saelunien. Ceux qu’ils envoient quand ils veulent que ça se règle vite… et proprement.
Rei tourne la tête vers moi, lentement, comme si elle me redécouvrait.
— Ah ouais, nya. T’as pas fait les choses à moitié, ce coup-ci.
Je ne réponds pas. Je n’ai pas de défense qui ne sonne pas comme une excuse.
Kaito reprend.
— On devait sortir à l’aube. Ils nous ont retrouvés avant. On a dû bouger tout de suite… et on a à peine eu le temps d’atteindre la sortie.
Kaito marque une pause. Une micro-seconde. Juste assez pour que je revoie la flamme blanche. Le givre qui éclate en éclats. Le sol qui fissure sous les gantelets de Tonton.
— Tonton est resté derrière pour les retenir. Nous, on a filé jusqu’ici.
Tomas hoche lentement. Ça ne dit pas “ça va”. Ça dit “je comprends”.
Rei, elle, se tourne vers moi. Et là, elle fait exactement ce que j’attendais d’elle : elle pique, mais elle ne plante pas.
— C’est bien de sortir les gens d’une cage, Aselys. Vraiment.
Elle penche la tête, oreilles de travers.
— Mais tu peux pas faire ça n’importe comment, nya. Et surtout pas en décidant seule.
Je serre la mâchoire.
— Je sais.
— Bien, dit Rei, presque satisfaite. Comme ça je perds pas de temps à t’expliquer l’évidence.
Tomas ajoute, sans hausser le ton, comme un constat qui ne bougera pas :
— À partir de maintenant, c’est en équipe.
Le mot tombe simple. Solide.
Éléa lève les yeux, comme si “équipe” était un concept qu’on ne lui avait jamais appris.
Kaito regarde Rei, puis Tomas.
— Vous avez vu des patrouilles ? Des barrages ? Des traces ?
— Rien de près, répond Tomas. Mais l’urgence de Tonton… ça veut dire qu’ils vont continuer de chercher. Large.
Rei se laisse retomber contre le dossier.
— Donc on se repose cinq minutes, et on attend Tonton en restant sur nos gardes. Super programme, nya.
Elle jette un coup d’œil à Éléa. Cette fois, moins calcul. Plus direct.
— Et toi… respire. T’as pas besoin de faire semblant ici.
Elle fait un petit geste vague, comme si elle montrait la pièce entière.
— On a tous ramené des ennuis un jour. T’es loin d’être la pire
Éléa cligne des yeux, prise de court. Puis elle hoche la tête, doucement.
Tomas la regarde, puis lâche, neutre :
— Surtout elle.
Rei se redresse un peu, un sourire qui mord.
— …Ouais. Touché, nya.
Kaito se tourne vers nous. Son visage est fermé, mais sa voix reste nette.
— On reste sur nos gardes. Et si besoin, on fuit.
Je tourne la tête vers Rei, puis Tomas.
— Avec vous deux ici… C’est plus rassurant.
Rei hausse les épaules, comme si c’était évident.
— Vous pouvez compter sur mes ombres si ça dégénère, nya.
Tomas ajuste ses lunettes.
Un petit silence retombe. Pas lourd. Juste… réel.
Le feu craque.
La pièce est chaude, mais pas assez pour effacer la tension qui colle encore à la peau. Les murs sentent le bois et la suie. Les ombres dansent sans agressivité — pour l’instant.
Dehors, Kotico continue de respirer sans bruit, comme un animal qui sait qu’il n’est pas encore en sécurité.
Le plan de fuite reste en suspens dans l’air, comme une lame posée sur la table.
Puis le quotidien reprend, doucement, parce que Kotico sait faire ça aussi : laisser un feu vivre sans faire semblant que le danger a disparu.
On mange.
Un repas chaud. Épais. Trop salé, peut-être. Parfait quand même. La chaleur descend dans l’estomac et fait taire des choses que les mots n’auraient pas calmées.
Rei parle la bouche pleine, juste assez pour prétendre qu’elle va bien. Tomas répond peu. Ses yeux, eux, restent attentifs, même quand ses épaules lâchent.
Après le bol, Rei tombe la première.
Pas dramatique. Elle s’allonge et disparaît dans le sommeil comme si quelqu’un avait soufflé une bougie.
— Bonne nuit, nya… murmure-t-elle déjà à moitié morte.
Tomas tient dix secondes de plus. Il enlève ses lunettes, les essuie par réflexe, puis s’assoit… et son corps décide à sa place.
Son menton tombe sur sa poitrine. Fin de débat.
Kaito regarde la pièce, le feu, les fenêtres.
— Tours de garde, dit-il. D’abord moi. Ensuite Aselys.
Je hoche sans discuter. Ça me va. Ça me rassure même.
Éléa, qui jusque-là n’avait pris que la place qu’on lui laissait, lève la main à moitié. Un geste discret, comme si elle demandait la parole dans un endroit où ça ne se fait pas.
— Je peux… prendre un tour, dit-elle. Pour que vous dormiez plus.
Je la fixe.
Mon premier réflexe est de refuser.
Pas parce qu’elle est incapable. Parce que l’idée de la mettre dehors, seule, avec tout ça… me donne un goût de métal.
— Non, je dis.
Éléa ne recule pas. Elle baisse juste un peu les yeux, mais sa voix reste là.
— Je sais me tenir éveillée. Et… je peux appeler si je vois quelque chose.
Je vais répliquer, mais Kaito parle avant moi.
— D’accord.
Je tourne la tête vers lui.
Il ne me regarde pas vraiment. Il regarde l’organisation. La fatigue. Le risque.
— Elle s’implique, dit-il. Ça compte. Et ça nous donne une heure de plus de sommeil. On en aura besoin.
Je comprends, et ça m’irrite presque.
Pas contre lui. Contre moi.
Parce qu’il accepte qu’elle prenne une place. Et que moi… j’avais déjà décidé à sa place.
Éléa inspire, comme si elle venait de gagner un droit qu’elle n’osait pas demander.
Kaito tranche.
— Éléa d’abord. Moi ensuite. Aselys, tu finis.
Je ne discute pas.
On éteint les paroles. On garde le feu.
Je m’allonge. Le banc est dur. La couverture sent la laine et la fumée. Mon épaule tire quand je me tourne, comme un rappel.
Je ferme les yeux.
Le sommeil n’arrive pas tout de suite.
Il tourne autour, comme un animal prudent.
Puis il me prend.
Une main me secoue doucement.
— À toi.
La voix de Kaito. Basse. Contrôlée.
Je me redresse d’un coup, le cœur déjà en marche.
La pièce est plus sombre. Le feu n’est plus qu’un rouge au fond des braises. Rei et Tomas dorment comme des pierres. Éléa est recroquevillée, réveillée à moitié, et Kaito a ce visage épuisé qu’il n’affiche jamais quand il fait jour.
Je prends ma lame, sans bruit.
Je passe la porte.
L’air dehors est froid, propre. Le ciel est noir, piqué de quelques étoiles derrière les branches.
Kotico dort. Pas complètement. Les sentinelles au loin bougent par habitudes. Des silhouettes qui existent sans faire de bruit.
Je reste près de la maison.
Je sais que je devrais juste… regarder. Écouter.
Mais mes doigts picotent, comme s’ils avaient retenu trop longtemps.
Alors je fais ce que je peux faire sans quitter mon poste.
Je laisse le flux circuler.
Pas pour l’utiliser. Pas pour briller. Juste pour l’installer. Pour tenir. Pour gagner une seconde, puis deux.
Je ferme les yeux une fraction. Je sens le courant dans mon bras, sous la peau. Ça passe. Ça revient. Ça accroche parfois, comme un fil mal tendu. Je corrige. Je respire.
Je tiens.
Cinq secondes.
Six.
Sept.
Ça chauffe un peu dans l’avant-bras. Pas douloureux. Juste… présent.
Tiens.
Tiens encore.
Une seconde de plus peut faire la différence, je me répète. Une seconde où je ne lâche pas.
Alors je recommence.
Encore. Et encore.
Je ne fais pas que “le faire tourner”. J’essaie de le tenir où je veux.
Dans les bras, d’abord. Comme une gaine invisible. Ça tremble. Ça veut repartir. Je corrige.
Puis dans les jambes. Les cuisses, les mollets. Là, c’est plus étrange. Le flux a envie de remonter, de fuir vers le haut, comme de l’eau qui cherche son niveau. Je l’oblige à rester. Pas en force. En calme.
Respiration.
Ancrage.
Je sens la fatigue venir par vagues. Je laisse passer. Je continue.
À un moment, une idée me traverse — simple, presque bête.
Et les yeux ?
Je teste.
Juste une goutte. Pas un déluge.
Le flux effleure derrière mes orbites, et je manque de cligner tellement c’est… bizarre. Ça ne fait pas mal. Ça picote à peine. Ça donne surtout une impression de mise au point.
La nuit devient moins épaisse.
Les contours se découpent plus net. Les ombres perdent un peu de leur flou. Même le ciel paraît… plus clair, comme si quelqu’un avait nettoyé une vitre.
Ça ne fait pas mal. Juste une pointe, comme un avertissement.
Alors je coupe aussitôt. Prudence.
Je recommence, plus doucement, comme on apprivoise un outil.
Je reviens aux bras. Aux jambes. Au souffle. Le flux qui tient une seconde de plus, puis encore une.
Le monde tourne. Le temps s’étire sans bruit.
Le feu dans la maison passe du rouge au gris. Le froid change.
Et, sans que je m’en rende compte, le ciel commence à pâlir.
Pas un lever de soleil triomphal. Juste cette ligne claire qui grimpe derrière les arbres, qui efface la noirceur par fatigue.
C’est là que je les vois.
Deux silhouettes sortent de la maison.
Rei.
Et Tomas derrière.
Rei s’étire, bâille sans se cacher, les oreilles de travers.
— T’étais déjà dehors, nya… t’as dormi quand, toi ?
Je garde juste la lame au côté et les épaules droites.
— J’ai pris le dernier tour de garde, je lâche. Bien dormi ?
Rei plisse les yeux, capte le détail qui dépasse.
— C’est quoi, ça ?
Tomas s’arrête à côté d’elle. Plus sérieux d’un coup.
— Tu fais circuler ton flux.
Je sens mon ventre se serrer, juste un peu. Pas de peur. Plutôt ce réflexe quand une vérité s’approche trop près.
Je laisse le courant retomber. Je garde la sensation, comme une braise qu’on couvre.
— Je m’entraîne.
Rei penche la tête.
— Depuis quand, nya ?
Je choisis une vérité qui ne dit pas tout.
— Depuis la statue du renard. Au temple.
Le nom accroche quelque part en moi. Un petit heurt, comme une marche que je n’avais pas vue. Un écho, bref.
Je reste droite.
— Je l’ai touchée. Après ça… c’est venu. Comme si son énergie s’était infiltrée en moi.
Tomas fronce légèrement les sourcils. Pas choqué. Analytique.
— On avait évalué ton flux “inutilisable”, dit-il. Incomplet. Ça, on l’a tous entendu… mais te voir le tenir comme ça, c’est autre chose.
Rei souffle du nez.
— Ouais. Ça fait bizarre de te voir… pas te faire mal en essayant.
Tomas ajoute, plus bas, en glissant vers l’autre cas sans appuyer :
— Kaito non plus ne pouvait pas s’en servir. Mais son cas n’est pas le tien : chez lui, c’est vide. Un flux vide, c’est rare.
Je pense à Kaito, dedans.
À sa façon d’être solide sans ça. À sa façon de faire tenir les autres.
Je déglutis.
— Je fais pas ça juste pour “devenir forte”, je dis. Je fais ça parce que j’ai fait des choix… et maintenant faut que j’assume. Si ça recommence, je veux pouvoir tenir. Protéger. Pas improviser.
Rei me regarde une seconde, puis détourne le menton, comme si elle refusait de trouver ça touchant.
— Mouais. Ben va manger, nya. T’as la tête de quelqu’un qui a oublié de dormir.
— Le petit-déj est prêt, dit Tomas. Tu devrais venir manger un peu.
Mon ventre répond à ma place. Un gargouillement sec, humiliant.
— …Ouais, je souffle. Ça me ferait pas de mal.
On retourne vers la maison.
Et c’est là que la porte s’ouvre.
Kaito sort en premier, le regard déjà sur nous. Éléa derrière lui, plus discrète, mais debout. Présente.
Rei pointe un doigt vers moi, sourire en coin.
— Alors ? T’es fier que ta sœur arrive enfin à utiliser son flux ?
Kaito fronce les sourcils.
— Depuis quand ?
Le ton est neutre, mais je vois la vraie question dessous.
T’as caché ça combien de temps ?
Rei hausse les épaules.
— Ben… là, nya. Juste là.
Kaito me fixe.
— Ton flux était incomplet. Inutilisable.
Éléa avance d’un demi-pas. Pas pour s’imposer. Juste pour ne pas disparaître.
— Je l’ai senti, et il n’est pas incomplet, dit-elle doucement. Il… n’est pas en harmonie.
Elle cherche une image simple.
— Comme deux rythmes qui se gênent. Mais… c’est en train de se lisser.
Le regard de Kaito glisse d’Éléa à moi.
Je sens que ça pourrait devenir une discussion. Une vraie.
Alors Kaito fait ce qu’il fait toujours : il range ça dans une boîte, parce que le monde n’attend pas.
— On en reparlera, tranche-t-il.
Puis, un peu plus bas, comme s’il se forçait à redevenir normal :
— Le petit-déjeuner est prêt.
Rei se frotte les mains.
— Enfin, nya.
On se regroupe devant la porte comme une petite troupe mal assortie. Le froid recule. L’odeur de nourriture prend sa place.
Et puis…
Un bruit.
Pas un cri. Pas une alarme.
Une respiration trop lente au mauvais endroit.
Je sens mon flux se tendre avant même de comprendre pourquoi.
Le groupe se fige. Une seconde. Personne ne bouge.
Kaito tourne la tête, lentement, comme un animal qui sent un prédateur avant de le voir.
— …Toit, dit-il.
Ce n’est pas une question.
Je lève les yeux.
Et je le vois.
Rhydan.
Assis au bord du toit, comme si c’était son balcon. Une jambe pend dans le vide. L’autre repliée. Sa cape repose sur ses épaules. Son épaulière d’argent attrape la lumière de l’aube et la renvoie proprement.
Il bâille.
Un vrai bâillement. Long. Détendu.
L’humiliation est parfaite : il n’est pas essoufflé, pas pressé, pas “en chasse”.
Il est… arrivé.
Il baisse enfin les yeux sur nous.
Son expression est polie. Presque aimable.
— Vous avez un village charmant.
Un silence. Le genre qui te serre la gorge au lieu de te laisser passer l’air.
Rei se décale, instinctivement. Ses oreilles se dressent d’un coup. Pas “mignonne”. Juste… animale. Prête à bondir.
Tomas, lui, se place sans bruit près de la barrière, là où il peut voir la rue et la palissade en même temps. Son bâton est toujours dans sa main. Mais sa prise se resserre.
Kaito avance d’un demi-pas, juste assez pour se mettre entre nous et la maison. Devant Éléa.
Son bouclier n’est pas levé. Pas encore.
Mais sa posture, elle, est déjà un mur.
Kaito parle, et sa voix ne tremble pas.
— Vous n’êtes pas les bienvenus ici.
Rhydan incline la tête, comme s’il entendait une remarque intéressante.
— Je comprends.
Il sourit à peine.
Kaito ne bouge pas. Mais sa main glisse, discrète, vers Rei.
— Prépare ton ombre, murmure-t-il.
Rei ne répond pas. Elle n’en a pas besoin.
Rhydan, toujours assis, laisse passer une seconde comme s’il nous la donnait.
— Vous n’allez pas partir si vite. On vient à peine d’arriver.
Son regard glisse, presque distrait, vers la rue, puis vers la palissade, puis… vers le ciel.
Et il pointe, doucement, de deux doigts, comme quelqu’un qui montre une constellation.
— Et puis… pour aller où ?
Ça ne devrait pas faire peur.
Ça fait peur.
Parce que ce n’est pas une menace. C’est une évidence.
Une évidence qui dit : j’ai déjà pensé pour vous.
Et soudain, l’air change.
Pas un vent. Pas une odeur.
Les sons ne s’arrêtent pas : ils s’écrasent. Étouffés. Comme si quelqu’un avait posé une couverture humide sur le monde.
Rei se tend d’un coup.
Ses oreilles se redressent, ses yeux se plissent. Un instinct animal face à un danger trop proche, trop calme.
Ses doigts bougent, nerveux.
L’ombre répond.
Une dague noire apparaît entre ses phalanges — fine, silencieuse — comme une entaille dans l’air.
Tomas relève le menton.
— Ça se prépare, dit-il bas. Et c’est large… ça prend tout le village.
Je tends l’oreille.
Au-dessus de Kotico, quelque chose se dessine.
Pas une paroi.
Pas une bulle.
Un dôme.
Une courbe invisible qui se révèle par ce qu’elle impose : une frontière.
L’air au bord de cette frontière frissonne, et les gouttes de rosée qui tombent des branches ralentissent une fraction, comme si elles hésitaient à entrer.
Comme si même l’eau demandait l’autorisation.
Éléa laisse échapper un souffle.
— Non…
Sa voix se casse au milieu.
Elle comprend. Elle reconnaît.
Elle recule d’un pas, sans le vouloir, comme si son corps voulait sortir avant que son esprit accepte que c’est impossible.
Kaito ne bouge pas.
Mais sa main descend vers son bouclier.
Je tire ma lame.
Le métal sort sans bruit. Le poids se place dans ma paume comme une vérité.
Tomas pivote légèrement. Son bâton se met devant lui, angle prêt.
Rei fait danser l’ombre entre ses doigts, les oreilles toujours droites, la queue invisible dans sa tension.
Rhydan, lui, reste assis. Toujours poli. Toujours tranquille.
— Ce n’est qu’une mesure de prudence, dit-il.
Sa courtoisie est une lame bien rangée.
— Nous ne souhaitons pas… perturber votre village.
Il marque une pause. Regarde nos visages, un par un.
— Nous partirons lorsque nous aurons récupéré ce que nous sommes venus chercher.
Éléa blanchit.
Je sens mon flux se contracter comme un poing.
Et c’est là que je vois le détail.
Sur un poteau près de la palissade — un poteau banal, fendu par le temps.
Une flèche fine. Translucide. Comme un éclat de glace planté dans le bois.
L’éclat pulse, très légèrement.
Le dôme répond à ce point-là.
Comme un nœud.
Comme un clou.
Une voix, derrière nous, posée, sans effort :
— Le périmètre est fermé.
Seris.
Le simple fait d’entendre cette phrase dans cet air épaissi suffit à comprendre : il n’y a plus d’issue.
Rhydan se redresse enfin, très lentement.
Il se lève comme un homme qui n’a aucune crainte que quelqu’un le contredise.
Il ajuste sa manche, comme si le vent avait osé la froisser.
Puis il nous regarde de nouveau.
— Alors.
Il sourit, presque gentiment.
— Qui veut me faciliter la tâche ?
Et Kotico, ce refuge qui avait appris à ne pas attirer l’œil, se retrouve, en une seconde, sous un ciel blanchi, séparé du reste du monde.
