Chapitre 13 - Une lumière trop blanche

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L’air accroche dans la gorge.

Pas un vent. Pas une odeur. Une densité. Une pression qui tombe et qui reste.

Le village réagit finalement.

Une cloche sonne quelque part — mais la note est avalée, étouffée. Une alerte sans dents. Un avertissement qui n’arrive pas à crier.

Des volets se ferment. Pas en panique. En réflexe. Le bois glisse, trouve sa place, et le bruit reste coincé dans la pièce avec lui.

Les gens disparaissent derrière les portes comme l’eau disparaît dans la terre : vite, sans laisser de traces.

Rhydan est toujours sur le toit, debout.

Seris est derrière nous, plus loin dans la rue. Pas cachée. Pas pressée. Arc en main. Les yeux levés vers le dôme, comme si elle surveillait une chose qu’elle tient.

Kaito ne bouge presque pas. Un mur.

Rei et Tomas sont déjà en position.

Rei s’est décalée d’un demi-pas, instinctive. Ses oreilles sont dressées. Pas “mignonne”. Prête.

Tomas s’est avancé juste assez pour garder la palissade et la rue dans le même cadre. Son bâton est dans sa main, et sa prise se ferme comme un verrou.

Le chef de Kotico arrive avec quatre sentinelles. Ils restent en retrait, mais ils restent. Le chef a ce visage stoïque de quelqu’un qui comprend trop vite. Les sentinelles, elles, tremblent un peu. Pas honteusement. Sous la pression brute.

Rhydan nous regarde comme on regarde une situation déjà réglée.

Tomas parle le premier. Sa voix est basse, pour nous.

— Ce dôme… vous le sentez ? Ça coupe le son. Ça écrase.

Je tends l’oreille. Les pas d’une sentinelle, au loin, font un bruit mou. Même le frottement des feuilles semble loin.

Tomas désigne la palissade.

Une fine flèche translucide est plantée dans le bois. Un éclat de glace. Presque invisible si tu ne sais pas quoi chercher.

Ça pulse. Un rythme froid.

Plus loin, un autre. Puis un autre.

Pas partout.

Juste assez.

— Regardez… dit Tomas. Ça tient sur des ancrages. Des points fixes.

Il suit du regard la courbe du dôme, comme s’il cherchait la logique dans l’air.

— Et ce n’est pas juste pour enfermer. Ça nous coupe de l’extérieur. Et ça doit bloquer les déplacements de flux… les sauts. Les sorties. Probablement la téléportation.

Rei tourne la tête vers lui, oreilles droites.

— Tu veux dire que je peux pas—

— Teste, dit Tomas simplement.

Rei n’attend pas l’autorisation.

Ses doigts s’ouvrent, et l’ombre s’étire depuis là où elle se tient, comme une main qui cherche une prise.

La lumière perd une nuance. L’air se refroidit d’un rien.

Elle “saute”.

Pas avec ses jambes. Avec l’ombre.

Son corps se floute un instant.

Puis… Un choc.

Pas un bruit.

Un refus.

Comme si l’espace l’avait repoussée.

Rei réapparaît là où elle était, mais son mouvement continue une fraction : elle glisse, s’accroupit, une main au sol. Elle inspire fort, comme si quelque chose l’avait heurtée.

— …Ok, dit-elle, plus grave.

Elle secoue sa main comme si elle avait touché du métal trop froid.

— C’est verrouillé, nya. Ça me renvoie mon ombre.

Tomas hoche une fois.

— Ça confirme.

Kaito se tourne vers le chef. Sa voix reste nette.

— Chef. Avec vos sentinelles. Cherchez ces éclats. Ceux qui pulsent. Repérez-les et essayez de les briser.

Le chef serre la mâchoire.

Un silence court.

Le chef acquiesce. Stoïque. Lucide. Pas héroïque. Juste responsable.

Il fait un geste. Les sentinelles partent en petits groupes, sans courir. Elles longent les murs, regardent les poteaux, les angles, les endroits où le bois est fendu par le temps. Le village devient une fourmilière qui essaie de rester silencieuse.

Seris bouge à peine, mais son regard suit.

Elle surveille la barrière comme on surveille une flamme. Elle n’est pas là pour “nous tirer dessus”, pas encore.

Elle est là pour que la cage reste fermée.

Rhydan, lui, reste sur le toit. Toujours insultant de calme.

Il laisse le village s’agiter comme si c’était un spectacle de rue.

Puis il tourne la tête vers Seris.

— Seris.

— Oui.

— Reste à l’écart. Surveille la barrière. Si elle faiblit, tu stabilises.

Seris incline la tête d’un degré.

— Compris.

Elle se décale alors. Pas vite. Juste assez pour se placer en opératrice : angle sur la palissade, vue sur les poteaux, contrôle sur le dôme.

Kaito se cale devant Éléa. Sans y penser. Ça lui tombe dessus comme un rôle.

Rei fait rouler son ombre entre ses doigts. Ses oreilles restent droites.

Tomas ajuste sa position, bâton devant lui, prêt.

Moi, je tire ma lame plus haut.

Le métal est froid, mais le poids me rassure. Comme une vérité simple au milieu de cette cloche de verre.

Rhydan soupire, enfin.

Comme si on l’avait fait attendre.

— Très bien.

Il remet en place son épaulière d’argent d’un geste presque paresseux, lisse sa tunique, ajuste le plastron comme on ajuste une manche avant une formalité.

Puis il saute.

Il atterrit dans la cour sans bruit inutile. Juste un impact sec dans la terre humide.
Trop propre. Trop facile.

Avec cette façon d’être là qui te rappelle que, pour lui, la hauteur n’est même pas un effort.

Je sens la pression monter, pas dans mes muscles — dans l’air.

Le village retient son souffle, mais même ça n’a pas de son.

Rhydan relève les yeux sur le groupe.

Poli. Tranquille.

Et il fait un pas.

Un seul.

Juste assez pour dire : on y est.

Je serre la garde.

Mon flux se met en place tout seul, dans mon bras, dans mon dos, comme s’il avait compris avant moi ce que je vise.

Protéger.

Kaito bouge en premier. Pas vite. Juste… au bon endroit. Il décale son bouclier, se place entre Rhydan et nous.

Je sais exactement ce que ça veut dire : on gagne du temps. On ne gagne pas un duel.

Tomas prend un angle. Son bâton devant, ses pieds bien posés, comme si la terre elle-même avait une règle.

Rei se tasse. Fatiguée. Mais ça ne l’empêche pas d’avoir ce regard de bête qui mord quand elle doit mordre.

Éléa est derrière, à moitié cachée par Kaito, les mains proches de sa poitrine, comme si elle tenait son propre rythme pour ne pas le perdre.

Rhydan lève juste la main.

Un geste.

— Je vous en prie, dit-il. Montrez-moi votre détermination.

Sa voix passe dans le dôme comme dans de la laine. Elle arrive quand même. Propre. Trop proche.

Je sens un frisson me courir dans le dos. Pas de froid. De pression.

Kaito ne répond pas.

Il attaque.

Son bouclier part comme une porte qu’on claque, lourd et direct, pour prendre l’espace.

Je pars avec lui.

Coordination sans mots.

Comme si on avait déjà fait ça cent fois.

Je vise l’épée de Rhydan, pas son corps. Le but n’est pas de “toucher”. Le but est de verrouiller le terrain. De le forcer à reculer, à céder un angle.

Rhydan ne recule pas.

Il pivote.

Son épée sort de nulle part, enveloppée d’une flamme blanche.

C’est une lumière qui juge.

Il bloque l’attaque de Kaito.

Une frappe sèche, nette. Ça ne sonne presque pas. Le choc est avalé par le dôme — mais je le vois traverser Kaito : ses épaules prennent, ses pieds glissent d’un doigt dans la boue.

Puis il me pare.

Sans effort apparent.

Ma lame glisse sur la sienne, et ma frappe se vide. Comme si l’acier refusait de m’écouter.

Je reviens, seconde frappe, diagonale.

Il incline juste le poignet. Dévie. Toujours propre.

Kaito essaie de le pousser au bouclier, d’écraser l’espace.

Rhydan laisse faire.

Il cède un demi-centimètre, juste assez pour que Kaito pense que ça marche.

Puis il se place ailleurs.

Un pas.

Un pas qui ne devrait pas être possible sur cette boue.

Rei surgit sur le côté, ombre tendue, dague noire au creux des doigts.

Elle ne fait pas la grande attaque. Elle feinte.

Elle disparaît d’un côté, réapparaît de l’autre, à portée de tendon.

Rhydan tourne la tête vers elle.

Comme si elle avait toussé.

Il dévie la pointe de sa dague avec le plat de son épée, un geste minuscule, et Rei manque de trébucher, parce que son attaque vient de perdre son sens.

Tomas claque son bâton au sol.

Je sens la gravité changer, subtile.

Mon corps s’allège un instant. Comme si quelqu’un avait retiré un manteau mouillé de mes épaules.

Et Rhydan… se fait tirer vers un côté.

Pas beaucoup.

Mais assez pour que la boue le “prenne”.

C’est la première vraie ouverture.

Kaito la sent.

Il avance, bouclier en avant, et je plante une frappe au niveau de la garde de Rhydan, pour casser l’angle.

Rhydan se laisse glisser.

Il ne lutte pas contre l’effet.

Il l’accepte, comme un prof qui te laisse finir ton calcul faux pour que tu comprennes toi-même.

Puis il corrige.

Une micro-rotation de son épée, et la flamme blanche brosse mon acier.

Ma lame vibre. Le flux dans mon avant-bras accroche, comme si on essayait de me débrancher. 

Je serre les dents.

Rhydan n’a pas contre-attaqué.

Pas vraiment.

Il a juste déplacé nos attaques, une par une, en nous montrant l’écart.

On est quatre à frapper. Ça devrait le plier.

Mais il a déjà le terrain. Le dôme a étouffé le village, et nous avec. Chaque tentative ressemble à une question. Ses réponses, elles, sont déjà prêtes.

Rei grogne, un son étouffé, plus animal que mot.

Elle retente.

Plus vite.

Elle glisse dans son ombre, tente de passer derrière lui.

Le dôme empêche de sortir du village, mais à l’intérieur elle peut encore.

Elle apparaît dans son dos, dague vers la nuque.

Rhydan ne se retourne même pas complètement.

Il recule juste un talon.

Rei frappe du vide.

Il attrape son poignet.

Pas en force.

En précision.

Et il la projette.

Un mouvement court, propre — mais Rei traverse l’air comme si le sol s’était retiré. Elle percute une façade, épaule la première, lui arrachant un cri de douleur.

Rei tombe sur un genou, puis sur les mains. Une dague d’ombre se dissout. Ses oreilles tremblent.

— Tch…

Je vois la fatigue de la veille dans ses épaules. Dans ce micro-retard. Une fraction qui, face à lui, devient un gouffre.

Tomas tente de l’aider.

Cette fois, il alourdit.

Le sol sous Rhydan semble le tirer vers le bas, comme si la boue devenait de la pierre.

Rhydan baisse les yeux. Un instant.

Puis il plante son épée dans le sol.

La flamme blanche s’étale en ligne. Pas une explosion. Une incision.

L’alourdissement… se casse.

Comme si la lumière avait dit non.

Je sens Tomas tressaillir. Son souffle se coupe une demi-seconde.

Rhydan relève les yeux vers lui, presque aimable.

— Intéressant.

Et là, il commence vraiment.

Il se met en mouvement.

Une série de pas qui ne font pas de bruit, et pourtant mon corps hurle danger.

Il va vers Tomas.

Évidemment.

Le cerveau.

Le contrôle.

Tomas lève son bâton, veut l’écarter, veut gagner du temps.

Rhydan frappe.

Une coupe diagonale.

Tomas met son bâton en travers.

La flamme blanche touche le bois.

Le bois ne brûle pas.

Il… blanchit.

Comme si on avait aspiré sa couleur.

Et la force passe quand même, sans chaleur, sans éclat.

Tomas est arraché en arrière. Deux mètres. Trois.

Il heurte le sol et roule dans la boue, en essayant de garder son bâton. Quand il s’arrête, un genou planté, son poignet tremble vraiment.

Kaito bouge, bouclier haut, pour intercepter si Rhydan pivote sur Éléa.

Je ne réfléchis pas.

Je n’ai pas eu l’occasion de le tester comme ça. Pas pour de vrai.

Pas avec quelqu’un qui peut me tuer en corrigeant ma posture.

Mais si je n’essaie pas maintenant, ça ne servira jamais.

Je cale une respiration.

Et je pousse le flux là où je veux, même si ça grince.

Je mets le flux dans les jambes.

Un petit boost.

Pas un déluge.

Juste assez.

Mes cuisses chauffent. Mes semelles trouvent le sol plus vite. La cour s’approche. Rhydan devient… atteignable.

Je frappe.

Rhydan pare.

Mais cette fois je sens que je ne suis pas à des années-lumière.

Juste… à deux pas.

Je réinjecte dans le bras.

Mon avant-bras se tend comme une corde. Ça chauffe, c’est stable, mais ça demande.

Je frappe de nouveau. Plus lourd. Plus dense.

Il recule d’un centimètre.

C’est ridicule.

Mais c’est une ouverture dans sa politesse.

Je vois Kaito le sentir aussi.

Il le pousse avec son bouclier.

Rhydan glisse sur le côté, et la flamme blanche vient chercher l’arête du bouclier.

Le métal vibre.

Une fissure fine apparaît, une veine blanche dans le métal. Et l’onde passe quand même : Kaito encaisse jusqu’à l’épaule.

Il serre les dents, ne recule pas.

Éléa tend la main, derrière lui.

Une lueur blanche, modeste, rapide.

Kaito inspire, et je vois sa blessure se refermer, sa respiration retrouver une ligne.

Elle le soigne à la volée.

Comme un fil qu’on rattache avant qu’il casse.

Rhydan le voit.

Il n’a pas l’air surpris.

Il enchaîne sur Kaito.

Une coupe horizontale.

Kaito présente le bouclier.

L’impact passe dans tout son corps, et la fissure s’élargit, un bruit de métal qui craque sans son.

Éléa tend sa main vers la fissure, comme si elle voulait “réparer” le bouclier.

Elle hésite.

Elle ne le fait pas.

Elle soigne Kaito.

Parce que c’est lui qui tient.

Je vois son front se plisser, une micro-douleur quand elle force un peu. Elle tient quand même.

Je sens la rage froide remonter.

Pas contre Rhydan.

Contre ce sentiment-là.

L’impuissance.

Je le sais avant de le faire : ça va piquer. Ça va coûter.

Alors je dose.

Pas un torrent. Juste un filet, maintenu. Le minimum pour tenir plus longtemps.

Le flux effleure derrière mes orbites. La mise au point se fait d’un coup, brutale, presque agressive.

Ça picote. Ça m’avertit.

Mais je garde.

Parce que là, j’en ai besoin.

Les bords des choses deviennent plus nets. La flamme blanche de Rhydan n’est plus juste une traînée : je vois le rythme. La façon dont il respire entre deux gestes. Les micro-angles de son poignet.

Rhydan n’est pas à fond.

Je le sens.

Et pourtant il nous neutralise sans gaspiller un geste.

Je me jette.

Je passe sous sa garde. Je vise l’intérieur.

Il dévie.

Je frappe encore. 

Ma lame mord son épée. Ça tremble.

Et pendant une demi-seconde, il est… occupé.

— Maintenant, souffle Tomas, presque sans voix.

Et la gravité pousse Rhydan sur un côté.

Juste assez pour qu’il perde l’axe.

Kaito avance, bouclier en pointe, pour le forcer à reculer.

Rei, à genoux, lance une dague d’ombre en feinte, pas pour toucher, juste pour qu’il regarde.

Rhydan regarde.

Il corrige.

Mais on a repris le tempo.

Une seconde.

Deux.

Éléa profite de ce battement. Elle lève juste la main.

Une lueur blanche file jusqu’à Rei, comme un fil tendu, et se pose sur elle en drapé léger.

Rei inspire, comme si la douleur venait de lâcher prise une seconde.

Tomas a la main qui tremble sur son bâton. Un second fil de lumière accroche Tomas. Un flash bref. Sa prise se resserre.

Elle les remet sur pieds à petit feu.

Et c’est ça qui énerve Rhydan.

Je le vois.

Son calme reste. Mais quelque chose se tend, derrière.

— Vous avez de la ressource, dit-il.

Il jette un regard vers Éléa.

Et mon ventre se serre.

Parce que je sais ce qu’il va comprendre.

Tant qu’Éléa est debout, on se relève. Alors il va la cibler.

Il avance.

Plus vite.

Tomas alourdit Rhydan pour le ralentir.

Rhydan tranche le sol.

La flamme blanche dessine une ligne qui coupe l’effet.

Tomas prend l’impact de la suite dans le torse. Il tombe sur un genou, le souffle vidé.

Rei surgit pour punir.

Elle feinte à gauche, saute à droite, dague vers le flanc.

Rhydan la touche du bout de l’épée, la pointe perce son flanc.

Rei se fige une fraction.

Elle tombe à genoux, le visage dur, les dents serrées.

Kaito se jette, bouclier en avant.

Rhydan frappe.

Le bouclier fissuré cède enfin.

Un morceau se détache et tombe dans la boue, lourd, inutile. La ligne blanche a traversé jusqu’au cœur du métal.

Kaito recule d’un pas.

Il tient.

Mais je vois sa respiration s’accélérer. Courte. Dure.

Éléa lève les mains, soigne à nouveau. Permet à Kaito de tenir plus longtemps qu’il ne devrait.

Son flux est propre, mais je sens qu’elle tire dessus comme on tire sur une corde trop fine.

Rhydan s’arrête.

Juste une seconde.

Il regarde Éléa comme si le reste venait de perdre de l’importance.

Puis il dit, doucement :

— Je comprends pourquoi le Lunarque s’intéresse à elle.

Le “elle” tombe dans la cour comme une pierre.

Éléa blanchit.

Rhydan accélère.

Un vrai changement.

Avant, il corrigeait.

Là, il décide.

Il passe.

Entre Kaito et moi.

Comme s’il y avait un couloir invisible.

Je mets le flux dans les jambes, boost, je tente de le suivre.

Je le vois, à peine, grâce au flux dans mes yeux.

Rhydan ne s’arrête pas. Il glisse sous ma lame.

Il passe au travers de mon espace comme un fil.

Je serre les dents.

— Éléa ! crache Kaito.

Mais le cri ne sort pas. Il reste dans le dôme. Étouffé.

Rhydan est déjà sur elle.

Je vois la main d’Éléa se lever par réflexe. Pas pour attaquer. Pour se protéger.

Trop tard.

Rhydan ne coupe pas.

Il touche.

Le pommeau s’enfonce dans le plexus.

L’air quitte Éléa d’un coup, comme arraché. Ses genoux lâchent avant qu’elle comprenne.

Une frappe propre.

Pas de sang.

Éléa vacille.

Ses yeux se perdent une fraction.

Elle essaie de respirer.

Et elle tombe.

Comme si quelqu’un avait éteint une bougie.

Son corps s’affaisse sur le sol de la cour, sans bruit.

Inconsciente.

Je sens quelque chose se déchirer dans ma poitrine.

Rhydan recule d’un pas… juste assez pour se mettre au-dessus d’Éléa.

Hors d’atteinte.

Comme un professeur qui vient de confisquer ce qui te permettait de tricher.

C’est là que ça s’effondre.

Rei est à genoux, une main au sol, l’autre qui tient une ombre trop fine. Ses épaules montent et descendent vite. Elle ne regarde plus Rhydan. Elle regarde Éléa.

Tomas est à genoux aussi, le bâton planté comme un pilier pour ne pas tomber. Ses lunettes sont de travers. Son souffle est court, haché. Il a ce regard de quelqu’un qui calcule encore alors que le corps refuse.

Kaito est debout.

Mais il tremble.

Son bouclier est fendu, ouvert en ligne blanche. Il le tient quand même, parce que c’est son rôle, mais sa respiration est devenue une lutte.

Moi…

Je me redresse malgré mes jambes qui protestent. Un pas. Puis un autre. La boue tire mes bottes comme si elle voulait me garder au sol. Je serre la garde de mon épée et je fonce. Pas une stratégie. Pas un plan. Juste une rage sèche qui dit : je refuse.

Rhydan tourne la tête vers moi, calmement. Comme si j’étais un bruit de plus dans la cour.

Kaito réagit avant même que je comprenne ce que je fais.

— Aselys !

Son cri n’arrive pas à sortir correctement, avalé par l’air lourd. Mais je le sens dans son corps : l’alarme, l’ordre, la peur.

Je frappe quand même.

Rhydan ne pare même pas vraiment. Il se décale d’un demi-angle. Ma lame coupe du vide, et cette fraction suffit.

Son pied arrive.

Net.

Dans l’estomac.

La douleur n’explose pas : elle m’éteint. Tout l’air quitte mes poumons d’un coup, comme arraché. Mes yeux voient des points blancs.

Je plie.

Je tombe à genoux.

Mes mains touchent la terre humide.

Le flux tourne encore, mais il est instable, comme un fil qu’on secoue. J’ai chaud dans l’avant-bras, froid derrière les yeux, et ma respiration se déchire, irrégulière.

Rhydan ne nous achève pas.

Il n’a pas besoin.

Il se tient là, au-dessus d’Éléa, tranquille, impeccable.

Seris, au loin, garde la barrière. Immobile. Les yeux sur les points d’ancrage qui pulsent, comme si elle tenait tout ça du bout des doigts.

Le village est une cage.

Et nous, on est dedans.

Rhydan baisse les yeux sur moi.

Sur Kaito.

Sur Rei. Sur Tomas.

Puis il parle, presque doucement, comme si c’était une proposition raisonnable.

— Nous pouvons éviter de perdre davantage de temps.

Les mots tombent dans l’air épais. Ils ne claquent pas. Ils s’enfoncent. Comme un couteau dans une viande froide.

Je suis à genoux. Les mains dans la boue. Mes doigts tremblent. Pas de froid. De manque d’air. Mon flux tourne mal, en cercles irréguliers, comme une bête enfermée.

Et puis—

Un froissement.

Pas un pas.

Un… sifflement discret, comme un souffle fabriqué.

Je tourne la tête sans vraiment lever les yeux.

Quelque chose bouge sur l’épaule de Seris.

Une bête. Petite. Une martre, peut-être, mais pas tout à fait. Trop fine. Trop alerte. Une corne au front, comme un éclat d’os poli. Ses moustaches vibrent. L’air autour de son museau se met à frissonner.

Seris baisse les yeux vers lui.

Elle ne dit rien.

Kaito blanchit d’un millimètre. Pas plus.

— …Un Murmureux, souffle-t-il.

La bête s’agite, puis se fige, comme si elle reconnaissait une fréquence. Son souffle change. Plus court. Plus précis.

Et au bout de son museau, l’air se rassemble.

Une sphère.

Une petite boule de vent vibrant, translucide, qui tremble comme une goutte qui ne tombe pas.

Puis la sphère parle.

Pas le murmureux.

Une voix.

Rejouée. Avec l’intonation, le rythme, la fatigue cachée.

— Rhydan. Seris. Retour immédiat. Priorité capitale.

Le timbre est calme. Autorité sans besoin de crier. Quelqu’un qui ne se permet rien.

— Le Soleil a déplacé ses pions. L’équilibre bouge. J’exige votre présence.

Le monde reste suspendu une seconde.

Rhydan ne tourne pas la tête vers Seris. Je vois un micro-pli dans son regard. Comme une irritation qui ne veut pas exister.

Il répond vers le Murmureux.

— Reçu, dit-il. Nous finissons ici.

Il désigne Éléa du menton, presque. Un geste minimal.

— La prêtresse est presque récupérée.

La sphère vibre de nouveau. La voix revient, sans changer de ton.

— Si vous la ramenez, tant mieux. Mais ce n’est plus l’axe principal.

Je sens la phrase comme un coup dans les côtes.

Ce n’est plus l’axe principal.

Kotico. Nous. Éléa. Nous ne sommes… qu’un détail.

La voix continue.

— Vous partez dès que possible. Seris, maintenez vos mesures de prudence si nécessaire, mais ne vous attardez pas.

Rhydan inspire.

Très doucement.

— Compris.

La sphère se trouble. Le message finit. Le vent se défait. Le Murmureux secoue la tête comme si ça lui grattait le museau. Puis il se glisse dans la sacoche de Seris, d’un mouvement nerveux.

Rhydan tourne enfin les yeux vers Seris.

Un échange de deux secondes.

Professionnel.

— Je termine, dit Rhydan. La cage tient ?

Seris hoche une fois.

— Oui.

Rhydan fait un pas vers Éléa. Puis s’accroupit.

Il glisse un bras sous ses épaules, l’autre sous ses genoux, comme on porte quelqu’un qu’on respecte. Sa main ne serre pas. Il ajuste même sa cape pour couvrir un peu ses jambes, par réflexe. Un geste propre. Mesuré. Presque doux.

Et ça me retourne.

Parce qu’elle ne bouge pas.

Parce que sa tête bascule contre son épaule comme si elle était déjà loin.

Rhydan se détourne. Tranquille. Comme si la cour n’était qu’une étape sur une route.

Comme si nous n’étions plus qu’un décor qui respire encore.

Moi, je suis à genoux.

Les mains dans la boue, comme si le sol me tenait.

Ma respiration est courte. Sale.

Je sens le goût de fer au fond de la gorge. Je sens mes yeux qui tremblent encore.

Et Rhydan marche.

Un pas. Un autre.

Éléa bouge juste un peu dans ses bras. Pas parce qu’elle se réveille. Parce que le mouvement la berce.

Non.

Non, non, non.

Ma poitrine se contracte. 

Je sens ma gorge se fermer.

Je veux parler, mais l’air ne passe pas.

Je veux bouger, mais mes jambes ont oublié comment.

Non…

Pas encore.

La phrase sort sans sortir. Elle reste coincée entre mes dents. Je la sens vibrer dans mon crâne, mais elle ne devient pas un son. Le dôme mange même ça.

Je regarde Éléa.

Son visage est pâle. Trop calme. Sans colère. Sans peur.

Elle n’a pas ce froncement entre les sourcils quand elle se force à être brave. Elle n’a pas cette petite tension dans la bouche quand elle veut dire “je vais bien” alors qu’elle ne va pas bien.

Elle est… absente.

Et Rhydan la porte comme un paquet précieux.

Pas cette fois.

Je ne peux pas.

Je ne peux pas… je ne peux pas…

Mon souffle se déchire.

Mes mains tremblent dans la boue. Je sens mes doigts qui cherchent quelque chose à attraper. Une prise. Une corde. N’importe quoi.

Je ferme les yeux une seconde, comme si ça pouvait annuler l’image.

Et là—

Un son.

Court. Violent.

Un crissement, sec, intrusif, comme une lame sur de la pierre. Comme quelque chose qui glisse trop vite et qui refuse de s’arrêter.

Ça traverse le dôme. Ça traverse ma tête.

Je rouvre les yeux d’un coup.

Mon cœur rate un battement.

L’air s’absente un instant, comme si on m’avait frappée sous les côtes.

Je n’ai pas le temps de comprendre.

Je sais juste que ça me transperce.

Que ça n’a rien à faire ici.

Que ça me ramène quelque part que je ne veux pas voir.

Je serre les dents.

Je secoue la tête, comme si je pouvais chasser ça.

Non… non…

Rhydan continue.

Il n’a pas accéléré. Il n’a pas hésité.

Il s’éloigne avec cette lenteur insultante.

Et c’est là que ça claque dans ma vision.

Froid. Blanc. Sans émotion.

Comme une ligne nette au milieu de la panique.

[SYSTEM] Synchronisation : 48%

Je cligne des yeux.

La ligne reste une fraction. Puis elle s’efface.

Je ne comprends pas. Je m’en fiche.

Parce que Rhydan est déjà plus loin.

Parce que l’espace entre Éléa et moi grandit.

Parce que je suis encore au sol.

Pas cette fois.

Je veux me lever.

Je n’y arrive pas.

Mes jambes répondent comme si elles étaient remplies de sable.

Je pousse sur mes mains. Mes épaules crient. Mes côtes serrent.

Je réussis juste à décoller un genou. Une misère.

Et je sens, quelque part sous ma peau, une pression.

Au début, je crois que c’est la panique.

Cette chaleur qui monte, ce feu qui n’est pas un feu.

Mais ce n’est pas chaud comme la peur.

C’est… blanc.

Une chaleur froide.

Je porte une main à ma poitrine sans réfléchir.

Ma peau picote.

Comme si mes nerfs s’éveillaient d’un coup.

Mon ventre se serre. Mes yeux brûlent. Mes larmes sèches.

Je respire, mais ça ne suffit pas.

Je respire encore. Rien.

Je veux crier.

Je ne peux pas.

Je veux courir.

Je suis au sol.

Je peux pas… je peux pas… je peux pas…

La pression dans ma poitrine grossit.

Je sens quelque chose pousser contre mes os, comme si mon corps était trop petit.

Je perds le rythme.

Et ma vision se strie un instant.

[SYSTEM] Synchronisation : 49%

Je vois la ligne au moment exact où mon monde se défait.

Ça me donne envie de rire. Un rire qui ne sort pas.

49. Comme si un chiffre allait m’aider à la sauver.

Et pourtant—

Quelque chose déborde.

Je ne le décide pas.

Je ne le veux pas.

Je ne suis pas en contrôle.

Je suis en train de me noyer.

Mais le flux… bouge.

Je le sens s’ouvrir dans mon thorax comme une porte qui cède sous la pression.

Une vague.

Pas une vague de mer. Une vague de lumière.

Elle s’étale sous ma peau, et ça remonte dans mes épaules, dans mes bras, dans mon cou.

Ça picote jusque derrière mes oreilles.

Je n’arrive plus à distinguer si je tremble de peur ou de ça.

Et la lumière… elle ne reste pas en moi.

Elle sort.

D’abord comme une buée blanche, fine, autour de mes épaules.

Puis comme une aura qui gonfle.

Une lumière froide. Vivante. Pas “jolie”. Pas “pure”.

Quelque chose de… sauvage.

Je sens ma peau tirer, comme si l’air autour de moi changeait de densité.

Mes cheveux se soulèvent un peu.

Le sol vibre sous mes genoux.

Je relève les yeux, parce que je sens un changement dans l’air.

Pas un bruit.

Une réaction.

Rei se redresse un peu, d’un coup, comme une bête qui sent un danger avant de le voir. Ses oreilles se dressent, net. Son ombre recule autour d’elle, comme si elle hésitait à rester collée.

— …Quoi…? Souffle-t-elle, qu’est ce que…

Tomas lève la tête, ses lunettes glissent, il les rattrape par réflexe. Il ne comprend pas. Il calcule déjà.

— Ça… monte, dit-il bas.

Kaito se fige.

Un arrêt total.

Comme si quelqu’un venait de lui couper une jambe intérieure.

Je vois sa mâchoire se serrer. Ses pupilles se dilater.

Et il murmure, presque contre lui-même :

— Cette lumière… c’est…

Il ne finit pas.

Parce qu’il n’y a pas de mot qui sort.

Je vois juste l’échec sur son visage.

Rhydan ralentit.

Un demi-pas.

Comme si quelque chose venait d’entrer dans sa périphérie et qu’il avait besoin d’une seconde pour accepter que c’est réel.

Seris, derrière, se tend.

Je la vois bouger sa main sur la corde. Pas pour tirer. Pour être prête.

Ses yeux quittent le dôme un instant.

Ils viennent sur moi.

Je ne comprends toujours pas.

Tout ce que je vois, c’est Éléa dans les bras de Rhydan, et cette distance qui me massacre.

Et puis la lumière monte.

Comme une colonne.

Un jet blanc qui jaillit de moi sans demander la permission.

Ça me traverse comme une douleur étrange, pas dans les muscles, dans les os.

Ça tire dans mon sternum. Ça comprime mes côtes de l’intérieur. Ça veut sortir plus.

Ma respiration sort en morceaux. Par à-coups. Comme si mon corps cherchait une sortie.

Je n’arrive plus à fermer les doigts.

Je suis là. À genoux. À vider quelque chose que je ne comprends pas.

La colonne grimpe.

Elle touche l’air. Elle touche le dôme.

Et le dôme… réagit.

Je ne le vois pas tout de suite.

Je le sens.

Comme une résistance.

Comme si ma lumière poussait contre une vitre immense.

Et la vitre… commence à fissurer.

Un crissement de verre. 

Il se propage en lignes invisibles, au-dessus de Kotico.

Des fissures courent dans l’air.

Et puis—

Le dôme casse.

Pas en un seul morceau.

En milliers.

Des éclats de lumière se détachent, comme des fragments de miroir qui attrapent l’aube et la démultiplient.

Une pluie de miroirs silencieux.

Et en même temps… le monde reprend du volume.

Les sons reviennent d’un coup, comme si quelqu’un avait retiré la couverture humide.

La cloche du village, étouffée jusque-là, sonne enfin pour de vrai. 

La colonne de lumière tremble, mais elle est toujours là.

Rhydan recule d’un demi-pas.

Un vrai recul. Pas poli.

Un mouvement involontaire.

Et là, je vois son regard changer.

Juste un angle.

Moins “prof”.

Plus… intéressé.

Seris fait un pas de côté. Ses yeux suivent les éclats qui tombent. Elle jauge. Elle se demande si elle doit agir. Elle ne sait pas.

Moi, je ne comprends toujours pas ce qu’il se passe.

Mais mon champ de vision se remplit de texte.

Froid. Neutre.

Inapproprié.

[SYSTEM] Synchronisation : 50%
[SYSTEM] Palier atteint

Je cligne des yeux. Les lignes restent.

Et une autre fenêtre s’impose, comme un panneau lumineux planté dans mon crâne.

[SYSTEM] Compétences ?????? — statut :

• Veille : ???? (Fragment manquant)

• Protection : ???? (Fragment manquant)

• Mémoire : ???? (Fragment manquant)

• Cycle : ???? (Fragment manquant)

• Reflet : ???? (Fragment manquant)

• Silence : ???? (Fragment manquant)

• Sacrifice : ???? (Fragment manquant)

• Retour : ???? (Fragment manquant)

• Lien : Résonance d’âme


[SYSTEM] Compétence déverrouillée : Résonance d’âme

Je les lis.

Mécaniquement.

Comme on lit un panneau de sortie dans un couloir en feu.

Je ne comprends pas. Je n’ai pas de place mentale.

Je suis juste—

Je suis juste en train de perdre Éléa.

Rhydan a repris sa marche.

Plus lente.

Plus prudente.

Mais il s’éloigne.

Et ça me tue.

Je sens mon cœur battre trop fort.

Je sens mes mains trembler.

Je sens le monde se resserrer.

Non…

Pas cette fois.

Je ne peux pas…

Je ne veux pas…

Pas encore—

Et au moment où je sens que quelque chose en moi va se casser pour de bon…

Une voix.

Pas dehors.

Pas dans l’air.

À l’intérieur.

Calme. Ferme.

Sans colère. Sans jugement.

Comme une main posée sur mon épaule pour m’empêcher de me fracasser contre le sol.

« Calme-toi. Tu peux encore la sauver. »

Je reste figée.

Une seconde.

Mon souffle s’arrête, puis revient d’un coup. Un peu plus léger.

La panique ne disparaît pas.

Elle se resserre.

Derrière moi, la colonne se replie, d’un coup, comme un muscle qui se contracte.

La lumière se rabat sur mon corps, colle à ma peau, compacte, froide.

Une aura. Plus étroite. Moins folle.

Ça déborde toujours.

Mais ça déborde dans une direction.

Je relève la tête.

Mes yeux trouvent Rhydan.

Et tout en moi se réduit à une seule chose.

Lui.