Chapitre 14 - Lame contre Flamme

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Rhydan est presque arrivé à la hauteur de Seris.

Éléa pend dans ses bras, inconsciente, trop légère, trop molle. Son visage ballotte contre le manteau blanc, comme si elle n’était qu’un détail.

Seris est à deux pas, arc déjà à moitié levé. Elle n’a pas bougé d’un millimètre depuis que le dôme a craqué. Calme. Glaciale.

Sauf que ses doigts bougent. À peine.

Au-dessus de nous, les éclats de la barrière flottent encore. Et Seris… les “range”. Pas tous. Mais elle en repositionne certains avec son flux : un éclat triangulaire se retourne et vient se caler sur un autre, deux autres fragments se mettent à vibrer en symétrie, comme des pièces qu’on verrouille à la dernière seconde.

La dôme se referme sur Kotico au même rythme.

Et l’effet immédiat : l’air redevient plus lourd.

Je le sens dans ma gorge. Dans mes poumons. Chaque inspiration accroche, comme si la magie avait rendu l’air rugueux.

Moi, je fixe Rhydan comme si il n’y avait que lui sur la place.

 Le temps joue contre nous, alors je décide de passer à l’action.

Flux dans les jambes.

Une impulsion nette. Propre.

Je n’ai pas le temps de dégainer.

Je n’ai pas besoin.

Le sol se dérobe sous mes bottes et j’arrive déjà sur lui.

Deux pieds en avant.

Je le prends de court, lui aussi. Je vois sa paupière se resserrer. Je vois Seris pivoter, légèrement surprise.

Mes semelles frappent son torse.

Je n’essaie pas de le blesser . Pas vraiment.

Je m’appuie sur lui.

Je pousse.

Mes jambes se tendent comme des ressorts, et je me sers de son corps comme d’un mur.

Rhydan glisse de quelques pas, forcé.

Et dans le même mouvement, mes mains accrochent Éléa.

Son poignet, sa manche, je ne sais pas. je la décroche, net, avant qu’il ne puisse resserrer.

Le poids d’Éléa vient dans mes bras.

Rhydan perd la prise.

Je me réceptionne quelques mètres en arrière.

Je recule encore de deux pas, par réflexe, pour la distance.

puis Je pose Éléa au sol. Délicatement.

Sa tête repose sur le côté, ses cheveux s’étalent.

Je me redresse, et je sens l’air me mordre les poumons.

Seris a déjà son arc en main. 

Elle me vise et arme.

Flèche posée.

La corde se tend avec un petit bruit sec.

Elle va tirer.

Mais au même moment, Rhydan lève une main, sans même tourner la tête.

Un geste simple. Un ordre silencieux.

Seris s’arrête net.

Et Rhydan parle, cette fois, comme s’il confirmait le rôle de chacun :

 — N’interviens pas. Maintiens ce que tu peux. Répare la barrière.

Seris ne discute pas. Elle baisse son arc, et continue de replacer les éclats par touches.

— D’accord.

Une pause, minuscule.

— Mais on est pressés.

Rhydan jubile. Je le vois à son sourire. Trop large. Pas humain. Le sourire de quelqu’un qui vient de trouver un nouveau jouet.

Il était désarmé pour porter Éléa.

Maintenant, il n’a plus besoin de faire semblant.

Sa main va à son épée.

Il la sort lentement, comme s’il voulait que je voie chaque centimètre.

La flamme blanche s’allume au fil du métal.

Une lumière propre. Un sifflement sec. Une chaleur qui ne réchauffe pas.

Seris recule d’un pas, ses doigts gardent ce maintien partiel du dôme. Et la pression dans l’air reprend du terrain.

Rhydan me regarde enfin comme un adversaire.

— Ne te consume pas trop vite. Amuse-moi… avant de tomber.

Je serre les dents.

Je dégaine.

Le cuir de la garde accroche ma paume. Mon flux répond. Il coule, puissant, impatient.

Je me mets en garde.

Rhydan avance d’un pas.

Et le combat commence vraiment.

Je pars la première.

Je sens mon flux déborder, prêt à éclater de partout.

Alors je ne fais pas d'économie.

Je le lâche partout à la fois : jambes, bras, yeux — chaque fibre de mon corps prend sa part.

Face à un boss, il y a plusieurs façons de jouer. La prudence. L’usure.

Mais face à lui il n’y en a qu’une seule de viable : Le burst.

Si ça passe pas, je suis morte.

Si je ne le fais pas, je suis morte aussi.

Je mise tout. Je fonce.

Je suis sur lui avant même que mon cerveau finisse la décision.

Premier choc : métal contre métal.

La chaleur blanche me lèche les doigts au contact. Pas encore une brûlure. Juste un avertissement.

Je force.

Je frappe haut, puis bas, puis je casse l’angle.

Rhydan recule.

Un pas.

Deux.

Il recule parce que je le harcèle, sans pause, sans respect du tempo. Parce que, malgré la pression dans l’air, je m’arrache au sol avec une brutalité qui ne devrait pas tenir.

Je vise l’épaule.

Ma lame passe.

Touche.

Une entaille courte. Une ligne rouge s’ouvre sur sa peau.

Rhydan cligne des yeux. Une vraie surprise, minuscule, mais là.

Mon cœur s’emballe. Je viens de prouver que c’est possible.

Je peux le toucher.

Alors j’essaie d’enchaîner. Trop vite.

Je veux le refaire. Je veux le briser.

Je charge.

Rhydan se replace, calme. Il s’adapte.

Il ne lutte pas contre ma puissance. Il la rend inutile.

À chaque entrée que j’imagine, il est déjà là.

Un pas. Un ajustement. Et je frappe du vide.

Sa flamme blanche dessine des limites. Des zones où je n’ai pas le droit d’entrer.

Chaque approche me coûte.

Je paye d’abords avec ma peau.

Une brûlure sur l’avant-bras quand sa lame frôle. La chaleur blanche mord, sèche, punitive, et ça grimpe dans le bras.

Je grogne.

Mais je continue.

Un impact aux côtes. Tout se contracte à l’intérieur.

Je refuse de reculer.

Une brûlure au niveau du flanc.

Une coupure à la cuisse. Fine.

Rhydan sourit. Il a repris le contrôle. Il dicte le rythme.

Au-dessus, Seris continue son travail. Les éclats du dôme pivotent et se calent, un par un, et à chaque correction l’atmosphère change : plus dense, plus résistante.

Tout semble ralentir. Sauf lui.

Je force des ouvertures qui n’existent pas.

Je surconsomme.

Le flux se répand dans chaque muscle. Ça vibre sous ma peau.

Je vois tout trop net, trop vite. Les fragments de la barrière renvoient des reflets tordus : ma silhouette en dix versions, une aura blanche, une fille qui a l’air de s’acharner.

Je sens Kaito quelque part sur le côté. Un ordre bas, avalé par le vent.

Une ombre qui glisse contre un mur, une autre proche d’une charrette. Rei, sûrement. Je ne la vois pas vraiment.

Tomas est au niveau de la palissade, il a l’air d’installer une chose sur le bois. Je ne comprends pas. Je n’ai pas le temps.

Je n’ai que Rhydan.

Mon flux me réclame quelque chose.

Une fatigue brutale. Des picotement dans les muscle. ça tape derrière les yeux..

Je serre les dents.

Je dois continuer.

Je tente une charge de trop.

Mon pied glisse un rien.

Rhydan va—

« Pied droit. »

La voix s’impose. Étrangement familière… et elle connaît mon corps mieux que moi.

Mon rythme saute. Une micro-coupure. Et je me raccroche à l’ordre.

Je plante mon appui. Je sens le sol. 

« Souffle. »

Je ralentis. Je respire bas. Mon cœur se calme juste assez.

Ma vision se recale.

« Sur le côté. »

Je décale sur le côté au lieu d’avancer. Un pas simple. Contrôlé.

Rhydan tranche là où j’aurais été.

Sa flamme blanche passe près de ma tempe. Chaleur sèche.

« Reste bas. »

Je plie les genoux. Je laisse mon centre de gravité tomber. Je deviens plus petite. Plus stable.

« Regarde ses pieds. »

Je regarde.

Son transfert de poids. Sa hanche qui annonce. Son talon qui trahit.

Je cesse de frapper “plus”.

Je frappe “juste”.

Rhydan feinte en haut.

Je ne monte pas.

«Maintenant. »

Je pars à contre-temps.

Une impulsion courte, maîtrisée.

Je glisse sur le côté.

Ma lame remonte, compacte.

Il ferme l’angle. Je ne force pas.

Je contourne.

Et je touche sa joue.

Un trait fin. Sang qui perle.

Rhydan recule.

Une étincelle dans ses yeux. Ça l’amuse. Comme si ça rendait le jeu meilleur.

Je suis debout. Tremblante.

Je veux continuer.

Je veux profiter de l’ouverture.

Je veux—

Il inspire. Puis il lâche, presque neutre :

— Dommage.

Je le vois dans ses épaules. Dans ses doigts. Dans cette façon de redevenir parfaitement calme.

La flamme blanche diminue.

Il abaisse l’épée.

Le fourreau avale la lame. Le son est net.Tout s’arrête.

Je reste figée, lame levée.

Pourquoi ? Il abandonne ?

Je ne comprends pas.

Je fais un pas vers lui.

Mes jambes tremblent.

Et le contrecoup arrive.

Une douleur énorme me prend de l’intérieur.

Comme si mon flux se retournait pour réclamer sa dette.

Mon ventre se plie. Ma colonne se crispe. Mes organes deviennent du feu froid.

Un filet chaud coule de mon nez.

Du sang.

Je le vois tomber sur ma main, sur la garde, sans que mon cerveau arrive à le traiter.

La lumière autour de moi faiblit. Elle vacille, se replie, devient un simple voile pâle.

Mes jambes lâchent.

Je tombe à genoux.

J’hurle.

Pas un cri de guerre. Un cri qui sort tout seul.

J’ai l’impression que ma tête va exploser, que mes muscles vont se déchirer, que mon sang bouillonne dans mes veines.

Je serre la boue entre mes doigts comme si ça pouvait m’empêcher de partir en morceaux.

Mon souffle se casse. Je vois des points blancs. Je vois le monde osciller.

Je n’arrive pas à lever la tête.

Je n’arrive pas à suivre.

Rhydan ne me regarde plus comme une anomalie amusante. Il me regarde comme une adversaire.

Il est debout. Détendu. Dangereux. Puis incline la tête vers moi.

— Je te félicite. Ça faisait longtemps qu’on ne m’avait pas poussé aussi loin.

Sa voix est calme. Pas chaleureuse. Presque… satisfaite.

Et il conclut, presque poliment :

— Tu mérites mieux que la boue. Je t’emmène au Lunarque.

Mon ventre se tord plus fort. Je ne sais même pas si c’est la douleur ou la rage.

Seris souffle, agacée.

— Rhydan. On n’a plus le temps de jouer. Le Lunarque attend.

Rhydan sourit sans la regarder.

— Je sais. Je prends juste ce qui est utile.

Il avance.

Pas vite. Juste assez pour que je comprenne qu’il va me prendre comme il a pris Éléa.

Je tente de me lever.

Mes jambes refusent. Mes muscles tremblent. Le monde se déforme au bord de ma vision. Je respire court, et chaque inspiration accroche le froid comme du verre.

«On n’est pas seules. » 

La voix résonne derrière mon front.

Et soudain… une ombre apparaît sous moi.

Noire, sale, dense malgré l’aube.

Elle s’écarte en cercle, vorace.

Je n’ai pas le temps de comprendre : la boue disparaît, mon estomac se retourne, l’air change, et je suis aspirée.

Tout pivote dans mon champ de vision, puis se recale ailleurs.

Puis je réapparais, à quatre ou cinq mètres plus loin, à côté de Rei.

Je retombe sur les mains. Mes doigts s’enfoncent dans la terre. La douleur me coupe le souffle. Je crache du sang.

Rei est là, yeux brillants, respiration rapide. Elle me regarde une seconde, et son sarcasme habituel n’a pas la place de sortir.

— Tu bouges pas d’ici, dit-elle. Maintenant, c’est notre tour d’intervenir, nya.

Et elle disparaît.

Une ombre qui se déchire. Un claquement.

Au même moment, Kaito surgit dans mon champ de vision.

Il a Éléa sous le bras, portée comme on porte quelqu’un qu’on refuse de lâcher. Sa main libre tient son bouclier. Il court vers Tomas, qui est proche d’une charrette.

Je vois Tomas à peine. Juste sa silhouette, ses lunettes, son calme presque insultant au milieu du chaos. Il ne regarde pas Rhydan. Il regarde l’espace, les angles, comme s’il voyait déjà le résultat.

Seris pivote.

Elle vise Kaito.

La corde chante.

La flèche s’élève, puis explose en gerbe d’éclats translucides. Une pluie. Une zone entière condamnée.

Kaito lève le bouclier.

CLANG.

Le ciel se met à le mitrailler. Les impacts font vibrer l’air. 

Kaito bloque ce qu’il peut. Le reste le traverse.

Un éclat mord son épaule. Il ne crie pas. Un autre se plante dans son flanc. Il serre les dents, continue, plus lent, mais il continue.

Je vois le sang sur sa tunique. Je veux bouger.

Mon corps refuse.

Rei passe à l’action en attaquant Seris.

Elle se téléporte à droite, puis à gauche. À chaque réapparition, une dague d’ombre part. D’un angle différent. Sans pause. Juste pour gêner. Pour voler des demi-secondes.

Seris subit d’abords.

Elle recule sous la pluie d’angles, forcée de bouger, forcée de garder ses lignes propres. Une dague d’ombre passe près de sa joue. Une autre rase son épaule. Pas mortel. Juste… insupportable.

Puis elle s’adapte.

Elle ne suit plus Rei du regard : elle lit les endroits où l’ombre va se déchirer. Elle place ses tirs à l’avance. 

lle transforme la place en piège.

Et quand Rei réapparaît sur un angle trop franc, Seris contre-attaque—vite, sec.

Une gerbe d’éclats part. Pas pour tuer. Pour couper la ligne.

Alors l’ombre de Rei se lève.

Pas un mur solide : une plaque noire, fine, qui se dresse d’un coup comme une vague figée. Les éclats s’y écrasent, s’y perdent, et le “mur” se déchire… puis se reforme ailleurs, un battement plus tard.

Seris marque une micro-pause. Surprise, juste une fraction. Puis elle reprend.

Rhydan, lui, change d’objectif.

Il laisse Seris gérer la chatte noire et se met à courir vers Kaito. Pour briser les espoirs. Pour reprendre Éléa.

Il accélère.

Et là… le piège se referme.

Une pierre s’allume sur la palissade. Des traits nets, géométriques, s’écrivent dessus.

La gravité se tord.

Rhydan est propulsé de côté. Pas doucement. Avec une force qui le surprend.

Il heurte la palissade.

Le bois gémit. Sa cape se plaque. Son corps est cloué comme si le monde penchait brutalement vers ce point.

Rhydan plante un pied. Résiste. Il ne panique pas.

Mais il est bloqué.

Tomas le tient.

Je le vois : ses doigts tremblent à peine, mais ses épaules sont raides, sa respiration mesurée. Il “compte” dans sa tête. Il ajuste la pression, millimètre par millimètre. Calme de professeur… sauf que ce qu’il enseigne, c’est comment retenir un monstre.

Rhydan teste la gravité. Une fois. Deux.

Il comprend vite.

Il ne craint rien, mais il ne peut pas se libérer seul sans perdre du temps.

Ses yeux glissent vers Seris.

— Seris.

Un seul mot. Un appel.

Seris pivote aussitôt, vise Tomas.

Elle tire.

Rei réagit.

Des murs d’ombre se dressent, plus épais, plus hauts. Ils avalent des éclats, se déchirent, se reforment. Rei se téléporte encore, encore, harcèle Seris de dagues d’ombre, oblige Seris à défendre et tirer en même temps.

Seris ne s’énerve pas.

Elle attend sa chance.

Elle observe Rei.

Puis elle la force à choisir.

Une flèche part bas, presque invisible. Rei la voit trop tard. Elle se retrouve devant un choix : lever un mur pour Tomas… ou se sauver elle.

Une fraction de seconde.

Rei protège Tomas.

L’éclat la touche.

Une morsure froide qui la fait grimacer. Son ombre vacille. Elle serre les dents.

— Tch… nya.

Elle ne tombe pas. Mais je sens que ça lui coûte.

Kaito arrive enfin près de Tomas, Éléa toujours sous le bras. Il pose Éléa derrière eux, contre la charrette. Il a le souffle court. Du sang sur l’épaule. Du sang sur le flanc.

Il se retourne vers Rei.

— Va chercher Aselys.

Rei disparaît dans son ombre.

Elle réapparaît sur moi, tout de suite.

Ses yeux accrochent les miens.

— On y va, nya.

Elle m’attrape, et l’ombre m’enveloppe comme un cocon, instable, qui tremble sous l’aube.

Je sens mon estomac se retourner à nouveau. La promesse de mouvement.

Puis Seris tire.

Un éclat blanc se plante dans l’ombre.

Il pulse et mon corps se fige.

Un froid qui mord sans douleur, un froid qui ordonne.

Sous moi, la boue blanchit en motifs translucides. Ça grimpe en filaments glacés autour de mes jambes, ça serre, ça verrouille.

L’ombre de Rei m’enveloppe… puis je sens la traction se casser.

Rei part.

Et moi, je reste. Lourde. Inutile.

Elle réapparaît près de Tomas, seule, haletante.

Je reste clouée, à genoux, ridicule, la bouche ouverte sur un souffle cassé.

Panique pure.

Humiliation.

Je vois Rhydan encore plaqué à la palissade, et je le vois sourire.

Comme s’il attendait l’erreur.

Kaito se tourne vers Rei, rapide.

— Commence la téléportation. Maintenant.

Puis vers Tomas, plus bas, plus sec :

— Récupère Aselys.

Rei lève les mains.

Et je comprends enfin ce qu’ils ont fait pendant que je me battais.

Des “taches” d’ombre dans le village.

Des ancres.

Comme des points noirs qui refusent l’aube, cachés sous des seuils, derrière des tonneaux, au pied des palissades. Des petites saletés fixées au monde.

Rei les appelle.

L’ombre répond.

Elle glisse depuis le village en filets rapides, comme de l’encre qui coule sur la pierre. Elle se rassemble sous le groupe, au centre. Ça gonfle. Ça tourne. Ça devient une masse mouvante, un sable noir, une vague qui lèche leurs bottes.

Ça les aspire lentement.

Pas assez vite. Pas encore.

Tomas serre la mâchoire.

Il doit lâcher Rhydan pour venir me chercher.

Je le vois peser. Mesurer. Choisir.

Il lâche.

La gravité qui cloue Rhydan disparaît d’un coup.

Rhydan se redresse aussitôt.

Libre.

Et il court.

Directement sur eux.

Je vois la distance. Je vois la vitesse.

Tomas tend la main vers moi.

La gravité m’attrape.

Je suis tirée dans la boue.

Traînée.

Le sol me râpe les genoux, les paumes. Mon corps refuse, mais il bouge quand même. Je glisse mètre après mètre vers eux, aspirée comme un poids mort.

Kaito se place en bouclier devant Tomas et Rei.

Seris tire sur eux, sans se lasser.

Des éclats frappent le bouclier. Un. Deux. Trois.

Kaito encaisse.

Il en dévie autant qu’il peut. Se concentrant sur les éclats blancs qui ont bloqué la téléportation.

J’arrive enfin à leur niveau.

Rhydan est trop proche.

Tomas attend.

Je le vois : il ne panique pas. Il attend le point exact.

Et quand Rhydan entre dans la trajectoire… Tomas active autre chose.

Une deuxième pierre gravée.

Dans le sol, sur l’axe de charge. Gravure discrète, presque invisible sous la boue.

Elle s’allume.

La gravité se referme sur Rhydan, mais cette fois vers le bas, comme si la terre voulait l’avaler.

Rhydan résiste. Il reste sur ses jambes. Il ne tombe pas. Il pourrait presque avancer.

Mais il est ralenti.

Juste assez.

Un pas qui devient lourd. Une demi-seconde volée.

Assez pour que l’ombre sous nous monte jusqu’aux chevilles, puis aux mollets. Ça aspire plus fort. Ça tremble.

Rhydan lève la tête vers moi, malgré la gravité qui le tire.

Son ton reste courtois. Presque enthousiaste.

— Avec un tel flux… tu aurais pu rejoindre les Veilleurs.

Seris, déjà en train de reculer d’un pas, rappelle sans émotion :

— On n’a plus le temps. Le Lunarque attend.

Kaito prend un dernier éclat sur le bouclier.

CLANG.

Rei maintient l’ombre.

La vague noire nous avale jusqu’aux genoux, puis à la taille.

Mon halo pulse. Et l’ombre s’illumine une fraction de seconde.

Rei se fige un instant.

— Hein…? Nyaa… c’est quoi ça ?

Je sens la bascule.

Le monde se penche.

L’ombre se referme complètement.

Kotico s’efface d’un coup, comme si quelqu’un avait tiré un rideau. Plus de palissade. Plus de boue. Juste ce noir dense, vivant, qui colle à la peau et avale le son.

Et l’ombre perd sa forme.

Je tombe.

Pas vers le bas.

Dans tous les sens à la fois.

Mon estomac se retourne sans trouver un axe. Le haut, le bas, l’avant… tout se mélange. J’ai l’impression que mon corps se plie autour d’un point qui n’existe pas. Mes bras flottent, cherchent une prise et ne rencontrent que de l’ombre.

L’ombre de Rei n’ouvre pas un passage. Elle s’arrache.

Ça tire, ça se déforme, ça se déchire en rubans noirs qui vibrent comme des tendons. Par instants, ça coule comme de l’encre chaude. Puis ça accroche, ça gratte, ça devient poussière, comme si je tombais dans une cendre vivante.

Mon aura réagit. Une pulsion blanche traverse l’espace.

Une onde, fine, qui coupe le noir sans l’éclairer vraiment. Comme un battement qui n’appartient à rien de vivant.

Ma peau se hérisse.

— …pas… normal… nya—

La voix de Rei arrive en morceaux. Étouffée, déformée, comme si quelqu’un tirait dessus. Je sens sa présence près de moi. Une main sur mon bras. Ses doigts serrent. Glissent. Reviennent.

La douleur du contrecoup ne me lâche pas.

Ma conscience glisse. Chaque seconde se décolle de la suivante.

Elle se tord en moi, à l’intérieur, comme si mes organes essayaient de se nouer pour empêcher mon flux de s’échapper. Ça brûle et ça écrase en même temps. J’ai le goût du fer dans la bouche. Je sens encore le sang qui a coulé de mon nez. Je veux fixer quelque chose… mais mes pensées n’accrochent plus.

Je respire mal.

Rei serre plus fort.

— J’… je reconnais pas le… chemin, nya. C’est pas… c’est pas moi qui—

Sa phrase se brise.

Une traction m’arrache à la trajectoire de Rei, douce et violente à la fois.

Mon flux répond… et en face, quelque chose répond aussi. Ça accroche. Ça tire.

Pas par son ombre.

Autre chose.

Un rire me frôle. Aigu, léger. Comme un enfant qui se cache derrière un rideau.

Je dérive dans cette direction malgré moi.

Rei grogne, lutte, essaye de me garder.

— Hé… non… non… reste là…!

L’ombre de Rei perd son autorité.

Elle n’ouvre plus : elle subit. Comme une corde qu’on tire de l’autre côté. Ça la rend fine, instable, pleine de nœuds.

Une pulsation blanche traverse l’espace.

Pas comme une lumière. Comme un choc. Une ligne qui fait vibrer le noir.

Rei réagit.

Je la sens se crisper, comme si ses ombres ne lui répondait pas complètement

— …tch… c’est quoi ça, nya…?

Je voudrais répondre.

Ma voix ne sort pas correctement. Le son devient un souffle sans direction.

Des silhouettes apparaissent et disparaissent.

Kaito surgit sur ma gauche — ou ce qui ressemble à “gauche” ici. Je le vois une seconde, net, comme une image arrachée au monde : son bouclier, son visage tendu, la tunique tachée de sang… puis il se dilue. 

— Aselys— !… Rei— !… Tomas— !

Sa voix arrive étirée, comme un fil qu’on tire trop. Les mots se cassent avant d’atteindre mon cerveau. Mais je sens l’ordre. Je sens la peur contenue. Je sens qu’il refuse de lâcher, même ici.

Tomas apparaît à son tour, très brièvement. Un éclat de lunettes, une main levée, un calme forcé. Il “regarde” l’espace comme s’il pouvait le mesurer.

— Ce n’est pas… une erreur… c’est une… attraction…

Il disparaît au milieu de sa phrase, aspiré par une déformation du noir.

Je le revois une seconde plus tard, plus loin, serrant Éléa contre lui comme un poids précieux. Éléa est une tache pâle, immobile, sa tête basculée. Puis tout se dissout encore.

Je tends la main.

Mes doigts attrapent du vide.

Une pulsion blanche traverse encore, plus forte. Le noir vibre, comme une toile tendue qu’on pince.

Je sens mon flux répondre, un battement faible, involontaire. Comme si quelque chose en moi reconnaissait ce rythme.

Dans ma tête, la voix remonte.

«Ça nous appelle. »

Je déglutis. Ma gorge est sèche.

Je vois Rei.

Son visage apparaît à une distance impossible, comme si on l’avait collé devant moi pendant une seconde. Ses yeux brillent, et ses mains sont tendues vers moi.

— Je te lâche pas… nya… je te lâche pas…

Puis l’espace se plie et elle glisse, comme si le noir la repoussait.

Sa prise sur mon bras devient une prise au poignet. Puis au bout des doigts.

Je tends la main vers elle.

Mes doigts n'effleurent rien.

Je sens sa panique me traverser.

Je bascule.

Je passe à travers une frontière sans bord. Un changement de texture. Comme si je quittais l’ombre de Rei pour dériver dans quelque chose qui n’est à personne.

Rei hurle mon nom.

Ou je crois.

Le son se brise.

Kaito réapparaît, plus près, puis s’éloigne aussitôt. Je le vois se tourner, comme s’il essayait de courir dans le vide, de nous rejoindre. Il n’y a pas de sol. Il n’y a pas de direction.

Je tente de le saisir.

Je manque.

Je pense à Éléa.

Je la vois un instant, flottant près de Tomas. Sa peau trop pâle. Ses lèvres entrouvertes. Un mouvement infime de sa poitrine.

Je tends la main vers elle aussi.

Je ne touche pas.

Il n’y a pas de combat. Il n’y a pas de choix héroïque.

Juste une impossibilité physique de rester ensemble.

Le noir s’élargit entre nous, sans distance mesurable, mais définitive.

Et puis… quelque chose apparaît.

Au fond.

D’abords un point lumineux au milieu du noir.

Puis une sphère blanche.

Elle pulse.

Une onde blanche traverse l’espace au même rythme, sans éclairer — juste pour marquer la cadence.

Et avec la lumière, une voix, un chuchotement d’enfant, léger, presque rieur :

— …Milliana…

Je n’arrive pas à savoir si ça vient d’en face… ou de moi.

Je vois Rei se tourner vers la lumière.

— …non… non, non… je connais pas… ça… nya…

Kaito apparaît, une seconde, le visage dur. Il suit la direction de la sphère. Ses yeux se plissent.

— Qu’est-ce que…?

Sa voix se déforme, avalée par un battement.

Tomas, plus loin, garde Éléa contre lui. Il observe la sphère comme un problème. Comme si comprendre était la seule prise possible.

— Elle… grossit, souffle-t-il. Elle se rapproche.

Je le sais aussi.

Parce que la sphère grandit.

Chaque pulsation la rend plus présente. Plus large. Elle prend de la place dans le noir, comme si le noir devait lui céder.

Je n’ai pas l’impression d’aller vers elle.

J’ai l’impression qu’elle vient.

Une pulsation.

La sphère grossit. Ma peau frissonne. Mon halo répond faiblement.

Une autre.

Le noir se teinte d’un blanc absent, comme une présence qui remplace la nuit au lieu de l’éclairer.

Rei essaie de résister. Je la sens tirer, comme si elle voulait corriger la trajectoire. Mais il n’y a plus de trajectoire. L’ombre est étirée, contaminée, impuissante.

— Je… je choisis pas… ça… nya…!

Sa voix tremble.

Kaito tente de donner des ordres, mais ses mots se cassent au milieu des pulsations.

— Restez— …ensemble— ! Rei— Tomas— !

Rien ne colle.

La sphère pulse plus fort.

Je sens la pression douce sur mon sternum devenir plus claire. Plus insistante. Ça me tire, calmement, comme si j’avais déjà dit oui.

Je pense à Rhydan.

À Seris.

Au combat.

Tout ça paraît soudainement… petit. Pas insignifiant. Mais déjà loin.

La sphère pulse encore.

La douleur est toujours là, violente.

Mes côtes se serrent. Mon ventre se tord. Mes muscles se vident. Je sens mon corps arriver à sa limite. Comme si tout en moi capitulait.

Je saigne encore du nez. Je le sens. Mais je n’ai plus la force pour essuyer.

Mes paupières deviennent lourdes.

Je tente de rester consciente. Je pense à Kaito. À Rei. À Tomas. À Éléa.

Je les vois par flashes.

Kaito, visage tendu, qui essaie de garder la ligne même sans sol.

Rei, ombres qui tremblent autour d’elle, yeux fixés sur moi comme si elle refusait de me perdre.

Tomas, Éléa contre lui, sa main crispée.

Puis le noir les avale à nouveau.

La sphère est grande maintenant.

Elle remplit presque tout.

Elle pulse et chaque battement me traverse. Pas dans la peau. Dans l’âme. Comme si quelque chose me reconnaissait.

Je n’ai plus de force.

Je tombe.

La douleur gagne. La fatigue écrase. Ma lumière vacille, une dernière fois, puis s'éteint.

Ma conscience se met à glisser.

Je mélange des images : une ruelle de ville moderne, un arrêt de bus, des néons flous, et mon bureau avec mon ordinateur. Puis Éléa qui sourit, Kaito qui dit mon nom avec une expression inquiète, Rei qui rit avec son tic de langage “nya”, Tomas qui tente de m’expliquer ses calculs, et Tonton, son expression serieuse, sa présence rassurante.

La sphère pulse encore.

Et dans ce blanc qui envahit, la voix enfantine resurgit, plus claire, presque joyeuse.

— Milliana. Tu m’as manquée.

Mon cœur rate un battement.

Je veux comprendre.

Je n’ai plus le temps.

Le noir se referme derrière mes paupières.

Juste avant le noir complet, je sens la sphère battre une dernière fois, énorme, proche, inévitable.

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