Chapitre 8 - L’espace d’un choix

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Je me laisse glisser de l’autre côté du rebord.
Le bois gémit à peine sous mes bottes. Juste assez pour me rappeler que si je tombe, ce ne sera pas une mort héroïque, mais un joli plat dans la cour derrière la guilde.

Je reste un instant suspendue, bras tendus, souffle retenu.
Puis je lâche.

Une courte chute, l’impact amorti par un auvent, puis par la pierre. Mes genoux protestent, mais je reste debout. C’est déjà ça.

La fenêtre de ma chambre quelque part au-dessus de moi, hors de portée. Derrière, il y a un lit, un toit, une guilde, un frère de cœur qui serait mort d’inquiétude de savoir ce que je m’apprête à faire.

Devant, il y a la ville.
Et un temple.

Je rabats un peu ma cape sur mes épaules, plus par réflexe que par utilité, et je me mets en marche.

Les rues de la ville, la nuit, n’ont rien à voir avec celles de l’après-midi.

Dans la “ville du milieu”, les lanternes sont plus rares. Les échoppes sont fermées, les étals recouverts de toiles sombres. Quelques fenêtres laissent filtrer un carré de lumière jaune, ici ou là. On entend des bribes de conversation, des rires, le bruit sourd d’une chaise qu’on traîne.

Plus bas, vers les docks, montent des échos de voix, de caisses déplacées, de cordages qui grincent. Le port ne dort jamais complètement.

Moi non plus, apparemment.

Je garde le pas léger. Mes oreilles captent chaque bruit : un volet qui claque, une bouteille qui roule, un chat qui détale. Deux fois, je me plaque dans une embrasure de porte quand le halo d’une lanterne de garde balaie le coin de rue. Les cliquetis de métal sur cuir approchent, passent, s’éloignent.

“Repose-toi”, avait dit Kaito.
Trop tard.

Je pourrais me contenter de suivre les rues que je connais : la montée principale vers la ville haute, puis la grande place du temple. Ce serait logique.

Ça commence comme une impression vague, presque absente : une fraîcheur sous la peau, qui se renforce quand je tourne vers la droite, se tasse quand je m’égare vers la gauche. Comme si quelqu’un avait accroché un fil blanc à l’intérieur de ma poitrine et tirait, très, très doucement.

Je m’arrête au milieu d’un carrefour vide.

— C’est quoi cette sensation ? je murmure pour moi-même. Est-ce que c’est lié à ce flux lunaire que j’ai débloqué ?

Évidemment, je ne reçois pas de réponse.

Je respire un coup et décide de faire confiance à ce truc qui a déjà décidé de s’installer chez moi sans demander la permission.

Je prends un escalier étroit entre deux maisons, plutôt qu’une rue trop éclairée. La pierre est froide sous mes semelles. À mesure que je monte, l’air change : moins d’odeurs de bière et de fumée, plus de pierre, d’eau, de savon.

La ville haute.

Les façades deviennent plus lisses, les portes plus grandes, les lanternes mieux alignées, et les pas résonnent un peu plus. Ceux qui marchent à cette heure ont presque tous une cape bien coupée ou une robe de bonne facture.

Je reste dans les marges : ombres de porche, renfoncements, arbres.

Mon flux interne pulse un peu plus fort quand j’aperçois enfin, entre deux toits, la lueur blanche caractéristique des tours du temple. La place de la Nouvelle Lune n’est plus très loin.

Je ralentis.

Le temple, la nuit, ressemble moins à un lieu de culte et plus à une sorte de vaisseau posé en plein cœur de la ville : murs pâles, bassins qui reflètent les deux lunes, façade arrondie comme une coque. L’eau renvoie des éclats argentés sur la pierre, comme des fragments de lumière coincés au sol.

Je reste à distance.
Pas question de débarquer au milieu de la place comme cet après-midi.

Je contourne.

Il y a toujours des limites aux soi-disant “sanctuaires inviolables” : des murs qu’on n’a pas construits assez hauts, des angles mort, comme dans tous les donjons de jeux vidéo : une route alternative que les PNJ sérieux ignorent, mais que les idiots comme moi prennent par réflexe. Pas l’entrée principale, non. Le petit passage moins surveillé, celui que le level designer a “oublié”.

Je trouve un petit escalier qui longe le flanc est du temple, puis une ouverture dans le mur périphérique : pas une vraie porte, juste un passage où les pierres sont un peu effondrées. Personne n’y prête attention en plein jour.

La nuit, c’est parfait pour quelqu’un qui n’a clairement pas rangé le mot “prudence” en haut de sa liste de priorités.

Je passe.

De l’autre côté, le silence change encore. Les bruits de la ville se coupent comme si on avait fermé une porte invisible. Ne restent que mes pas, étouffés sur la pierre, et le léger clapotis d’un bassin pas très loin.

Cette sensation en moi se détend un peu, comme soulagée d’être “arrivée dans la bonne zone”.

Moi, beaucoup moins.

Je longe les murs, cape rapprochée, oreilles à l’affût.

Le cœur du temple dort à moitié : quelques silhouettes passent dans les couloirs internes, robes claires, pas mesurés. De temps en temps, une lampe à huile éclaire une arcade, un pavé, un morceau de jardin intérieur.

Je me faufile dans l’ombre d’une colonnade, le dos contre la pierre.

C’est là que je les entends.

Deux voix, à pas feutrés, approchent par un couloir latéral ouvert sur la cour. Des voix jeunes, ni graves ni autoritaires. Probablement des novices.

Je retiens mon souffle et recule encore de quelques centimètres, jusqu’à disparaître derrière un pilier.

Les deux silhouettes passent à quelques mètres.

Ils portent des robes plus simples que celles d’Halven, ceinture sombre, cheveux encore mal maîtrisés. Ils parlent assez bas pour croire qu’on ne les entend pas, mais assez fort pour que leurs mots accrochent mes oreilles.

— …encore Sœur Éléa, souffle le premier. Tu as vu sa tête quand Frère Halven l’a fait sortir de la salle de repos ?

Le second grimace.

— Je n’ai pas eu besoin de voir. J’ai entendu. Il l’a envoyée au pavillon nord, non ?

— Salle d’isolement, corrige le premier. “Pour réfléchir à sa place et à ses fonctions”. Tu parles. Ça fait la troisième fois cette année.

Ils tournent au coin du couloir.

Je les suis du regard sans bouger.

Leurs voix se répercutent un peu.

— Elle devrait apprendre, continue le second. Avec un flux comme le sien, elle n’a pas besoin de contredire. On lui dit où poser les mains, elle pose les mains. C’est simple.

— C’est simple pour nous, réplique le premier, plus bas. Elle… elle mérite peut-être mieux que quatre murs et du silence quand même.

Leur conversation s’éloigne, emportée par leurs pas.

Je reste collée au pilier encore quelques secondes, le temps de laisser mon flux se calmer d’un cran — en supposant que cette sensation étrange soit bien mon flux. Il s’est mis à vibrer plus vite au nom d’Éléa, comme un écho.

— Pavillon nord, je murmure.

Salle d’isolement.

Ça sonne très exactement comme l’endroit où quelqu’un comme Halven pourrait enfermer quelqu’un qui ne lui obéit pas.

Je m’arrache enfin à mon abri et me faufile jusqu’au prochain angle.

Le couloir se prolonge devant moi, rectiligne, calme. Mon flux me tire vers la droite, vers le fond du temple, là où la pierre sent la nuit froide et l’encens sec.

Et puis, soudain, ça bifurque.

Pas physiquement : le couloir est toujours le même.
Mais à l’intérieur, quelque chose dévie.
Une traction différente, pas en avant, pas vers le pavillon nord.

Sur le côté.

Je m’arrête, les oreilles dressées malgré moi. À ma gauche, une porte plus large que les autres, sans gardes, sans novices qui passent. Juste un battant de bois épais, encadré de pierre claire. Au-dessus, gravé discrètement : un motif de croissant entouré de neuf traits fins.

Mon flux pulse.
Une, deux, trois fois.

…Ok. Ça, c’est encore plus étrange.

Je jette un regard rapide derrière moi — couloir vide — puis je cale ma main sur la poignée. Le battant cède dans un léger souffle de pierre.

La salle derrière est immense.

Pas de bancs, pas de fidèles, pas de chuchotements. Juste un espace circulaire, le sol en pierre sombre, et au centre…

Je reste figée.

Un renard.

Un renard gigantesque, sculpté dans une pierre pâle légèrement irisée. Assis, museau relevé, oreilles pointées vers un ciel qu’il ne voit pas. Derrière lui, neuf queues se déploient comme un éventail figé, chacune courbée avec une précision presque vivante.

Autour du piédestal, plusieurs bassins d’eau noire. La surface est tellement lisse qu’elle ressemble à des trous découpés dans le sol, où la statue se reflète en versions déformées, étirées, comme dans un cauchemar trop calme.

Je referme doucement la porte derrière moi.

L’air ici est différent. Plus lourd, mais pas dans le même sens que la salle de rituel. Ça ne sent pas la prière organisée ni l’encens officiel.

Ça sent… une Source. Un peu comme ces moments où le système écrit ses messages au bord de ma vision. Comme là-haut, entre les deux lunes.

Mon flux réagit avant que je puisse poser un mot dessus. Une vibration sous la peau, un frisson qui remonte le long de l’échine jusqu’à la base des oreilles.

Je m’avance, à pas lents.

Plus je me rapproche, plus ça s’intensifie.
Pas une alarme.
Plutôt une reconnaissance.
Comme si quelque chose dans la statue murmurait : « Enfin te voilà. »

Je m’arrête au pied du piédestal.

De près, le renard a l’air presque vivant. Les yeux sont fermés, mais les paupières sont sculptées avec une douceur étrange, comme si la créature dormait, prête à rouvrir les yeux dès qu’on clignerait les siens.

Je tends la main.

Mauvaise idée. Très mauvaise idée. Liste non exhaustive de choses à ne pas faire pendant une infiltration de temple : toucher les statues mystérieuses.

Mes doigts effleurent la pierre.

La réponse est immédiate.

Une chaleur douce émerge du contact, pas brûlante, pas agressive. Une lueur blanc argenté se met à couler là où ma peau touche le renard, puis remonte le long de mon bras. C’est exactement la même sensation que dans le vide noir, quand la lumière est passée d’Aselys à moi.

Sauf que cette fois, c’est l’inverse.

La statue respire, juste un instant.

La lumière jaillit du renard, descend le long de la patte sculptée, remonte dans ma paume, puis se déverse en moi. Ça ne me traverse pas comme un éclair : ça s’infiltre. Ça coule, ça imprègne, comme de l’eau qui s’insinue dans un tissu déjà saturé mais qui trouve encore de la place entre les fibres.

Mon flux répond.

Il gonfle, se tend, se dilate pour accueillir ce nouveau courant. Ça ne fait pas mal. Pas comme la salle de rituel. C’est juste trop. Trop dense. Trop plein.

La salle disparaît.

Plus de statue. Plus de bassins.

Juste le noir.

Et puis — une voix.

Pas une voix qui parle.
Une voix qui respire.

Et avec elle, des images.

Je cligne des yeux mais je ne contrôle déjà plus rien. Le noir se déchire, remplacé par un ciel nocturne. Deux lunes, entières cette fois, brillent au-dessus de moi. Elles se reflètent dans quelque chose qui bouge lentement : une rivière.

Ou plutôt, je me rends compte que je ne suis pas debout.
Je suis portée.

La vision est floue, secouée, basse. Tout est trop grand, trop haut. Des silhouettes se détachent contre le ciel, immenses, noires. Le monde bascule régulièrement, au rythme de pas précipités.

Je sens une chaleur contre moi.

Des bras me serrent. Une poitrine qui se soulève vite, beaucoup trop vite. La sensation d’un tissu rêche contre ma joue. Une odeur mêlée de fumée, de sueur, et de quelque chose de doux que je ne reconnais pas.

Je lève les yeux.

Un visage flou au-dessus de moi. Des cheveux blancs qui glissent dans le champ. Des oreilles blanches, dressées, tremblantes.

Elle parle.

Les mots n’atteignent pas vraiment ma tête. Juste des sons, brisés par les battements d’un cœur qui cogne tout près de mon oreille.

Derrière, le ciel s’illumine.

Pas avec des feux d’artifice.
Avec des flammes.

Très loin — ou très près, difficile à dire — une statue de renard à neuf queues se découpe sur la nuit. Sauf que celle-là brûle. Les flammes lèchent les queues, montent jusqu’à la tête, dessinent des silhouettes mouvantes sur les murs d’un village que je ne vois qu’en fragments : toits de bois, palissades, ombres qui courent.

Un symbole de soleil barré passe dans un coin de mon champ de vision, sur un bouclier ou une armure. Je n’ai pas les mots. Mais quelque chose, dans le ventre, file en piqué : une peur sans nom, primitive.

La femme aux cheveux blancs accélère.

Nous sommes sur un pont, au-dessus de la rivière. L’eau en dessous reflète les deux lunes, déformées par le courant. Les planches du pont vibrent sous les pas. J’entends des cris, très loin et très proches à la fois.

Elle s’arrête.

Le paysage bascule. Elle se penche au-dessus du rebord. Le bruit de l’eau se fait plus fort. Le froid de la nuit mord un peu plus la peau.

Son visage se rapproche.

Cette fois, je vois mieux : des yeux ambre-gris, cernés, brillants d’une lumière que je connais trop bien. Une mèche de cheveux collée à sa joue, humidifiée par la sueur ou les larmes — ou les deux.

Elle dit quelque chose.

Un dernier mot, qui se perd dans le rugissement de la rivière. Sa voix tremble. Elle pose son front contre le mien une fraction de seconde.

Puis elle me dépose.

Le contact avec ses bras disparaît, remplacé par le bord inconfortable d’un panier. Du tissu sous mon dos. Des parois qui bougent, qui grincent.

Le monde tangue.

Le pont s’éloigne. La silhouette de la femme aux cheveux blancs se réduit, floue, au-dessus de moi. Elle tient encore le rebord du pont, les oreilles plaquées, la bouche entrouverte, comme si elle hésitait à sauter après moi.

Derrière elle, au loin, la statue en feu s’effondre dans un nuage de braises.

L’eau prend le relai.

Le panier dérive, porte mon champ de vision au fil du courant. Les deux lunes dansent sur la surface. La chaleur des flammes recule, remplacée par le froid humide qui s’infiltre partout.

Un dernier éclat de lumière blanche, au-dessus du pont.
Puis tout se dissout.

La vision se déchire d’un coup, comme un rideau arraché.

Un message vient s’écrire proprement au bord de ma vision mentale :

[SYSTEM] – Synchronisation : 40 %

Puis un second, juste en dessous :

[SYSTEM] – Fragment de flux lunaire acquis.

Je cligne des yeux.

La salle revient.

Je suis toujours debout au pied de la statue. Ma main est posée sur la pierre froide. Sauf que… la statue ne vibre plus. La sensation de Source familière s’est atténuée, comme si elle avait cédé une part de sa lumière.

Mon cœur tambourine.

Je retire lentement ma main, comme si j’avais peur que la pierre se mette à me parler à voix haute. Aucun mouvement. Juste le renard sculpté, imperturbable, les neuf queues immobiles.

Je réalise que je tremble.

— Génial, je murmure entre mes dents. Super moment pour débloquer le DLC “trauma bébé”.

Ma voix se perd dans l’espace vide.

Mon flux, lui, pulse encore, mais différemment. Plus profond. Comme si un nouveau courant venait de se connecter à l’ensemble. Ça tire un peu derrière les yeux, mais ça ne casse rien.

Je prends une longue inspiration.

Ce n’est pas le moment de m’écrouler en crise existentielle au pied d’un renard sacré. Éléa est enfermée quelque part dans ce temple, et chaque minute de plus ici, c’est une minute de trop.

Je recule de quelques pas, jette un dernier regard à la statue.

— Merci pour le souvenir, je murmure.

Puis je me faufile hors de la salle, referme la porte derrière moi, et laisse mon flux me tirer de nouveau vers le nord.

Cette fois, il bat au même rythme que la décision qui me tient debout.

Trouver Éléa.
La sortir de là.

Le reste — les paniers sur les rivières, les villages en feu, la femme aux cheveux blancs — attendra.




Le nord du complexe, vu de l’intérieur, n’a rien à voir avec la façade accueillante côté place.

Là-bas, tout est arrondi, baigné de reflets d’eau, pensé pour que les fidèles se sentent inspirés.
Ici, c’est plus… utilitaire.

Les bâtiments sont plus bas, plus massifs. Moins d’arcs décorés, plus de murs pleins. Quelques portes, peu de fenêtres. Les jardins intérieurs ont disparu, remplacés par des bandes de gravier et deux ou trois arbres tristes qui font de leur mieux sous la lumière des lunes.

Je laisse mon flux me guider par petites touches. Il se fait plus présent à mesure que je m’enfonce vers ce qui doit être l’aile nord. Pas une certitude, mais une impression de “oui, continue”. J’ai l’impression qu’il sait où j’ai envie de me rendre.

Au bout de quelques minutes à zigzaguer entre des annexes silencieuses, je tombe dessus.

La bâtisse ne paye pas de mine.

Rectangulaire, pierre claire sans décoration, juste un toit légèrement incliné. Une lanterne unique près de l’entrée jette un rond de lumière jaune pâle sur les marches. Pas de bannières, pas de symboles. Si on ne savait pas, on pourrait croire à un simple entrepôt.

Sauf que l’entrée est gardée.

Un prêtre est adossé au chambranle, robe gris perle, cordon bien noué à la taille. Il tient une lanterne d’une main, l’autre pend négligemment le long du corps. Son regard n’est pas tourné vers la cour, mais vers le vide, un peu au-dessus de l’horizon, avec cette expression particulière des gens qui s’ennuient ferme.

Il bâille sans essayer de le cacher, puis remonte sa robe d’un geste automatique pour ne pas marcher dessus. Ses yeux font vaguement le tour de l’espace devant lui une fois toutes les trente secondes, plus par réflexe que par vigilance réelle.

Je reste tapie dans l’ombre d’un renfoncement, à bonne distance.

— Bien sûr, ils la gardent, je murmure entre mes dents.

Je ne peux pas juste marcher jusqu’à lui, sourire gentiment et demander “je peux emprunter votre prêtresse, c’est pour un kidnapping sympathique”.

Je laisse mon regard balayer les environs.

La bâtisse est adossée à un bout de mur périphérique. À gauche, une étroite bande de gravier avec quelques touffes de plantes maigres. À droite, un petit espace où la pierre a laissé place à de la terre battue. Un arbre y pousse, seul, un tronc pas très gros mais tordu, branches qui s’étendent vers le bâtiment comme des doigts maigres.

Je lève les yeux.

Sur le flanc du pavillon, pas très haut, une fenêtre.

Pas grande, mais visible. Une lueur faible filtre à travers.

Et surtout : les volets ne sont pas complètement fermés. Un battant reste entrouvert de quelques centimètres, comme si quelqu’un n’avait pas pris la peine de vérifier deux fois.

Mon flux pulse d’un coup, plus fort.

Je ne sais pas si c’est parce que c’est la pièce d’Éléa… ou parce que mon cerveau vient de cocher la case “occasion stupide à saisir”.

Je regarde le garde.

Il bâille de nouveau, se frotte la nuque, se replace contre le chambranle. Toute son attention est tournée vers la porte. Il ne lève jamais la tête.

Je regarde l’arbre.

Les branches les plus basses sont à ma portée. L’une d’elles, plus épaisse, s’avance dans la direction de la fenêtre, sans l’atteindre tout à fait, mais presque.

Il manque… deux mètres, à vue de nez.

J’inspire profondément.

— Évidemment, je chuchote. Pourquoi est-ce que ce plan ne pourrait pas inclure de l’escalade nocturne au-dessus d’un sol en pierre ?

Je recule encore d’un pas dans l’ombre, jusqu’à ce que le garde ne soit plus qu’une silhouette floue au bord de mon champ de vision.

Mon flux se calme à nouveau, comme si l’idée d’approcher d’Éléa par la fenêtre lui semblait parfaitement naturelle.

Je jette un dernier coup d’œil à la porte, à la lanterne, au prêtre à moitié endormi.

Je ne passerai pas par l’entrée principale.

Je vais faire le tour.

Et si la lune a décidé de me donner un nouveau courant, autant voir jusqu’où il est prêt à me suivre.

Je contourne le pavillon en restant le plus près possible du mur, hors du cône de lumière de la lanterne.

L’arbre est de l’autre côté, là où personne n’a jugé utile de mettre un joli chemin pavé ou une fontaine.

Juste de la terre tassée, des cailloux, et ce tronc tordu qui fait de son mieux.

Je lève les yeux vers la branche la plus épaisse, celle qui s’avance vers la fenêtre entrouverte.

Deux mètres de vide à combler, peut-être un peu plus.

Parfait.

— Ok… j’espère que t’es toujours là, Aselys, je murmure à moi-même, à voix si basse que même mes oreilles ont du mal à m’entendre. Parce que je sens que ton corps va devoir rattraper les décisions stupides de mon cerveau.

Mon flux remue, comme une réponse silencieuse. Rien de clair, juste une impression de “vas-y”.

Je pose une main sur l’écorce.

Elle est rugueuse, froide, avec par endroits des plaques plus lisses où la mousse s’est installée. Mon pied trouve un appui, puis un autre. Le tronc n’est pas si large, mais assez pour supporter mon poids.

Je grimpe.

Les premières prises sont faciles : des nœuds, une branche basse, une rainure dans le bois. Mes muscles se rappellent les entraînements de la guilde, les parcours improvisés derrière les hangars.

Je m’agrippe à la première grosse branche.

Elle oscille un peu sous moi, un mouvement lent, lourd. Pas de craquement alarmant, juste un avertissement : “je te supporte, mais ne fais pas la maligne.”

Je me hisse à califourchon dessus, souffle court.

D’ici, je vois beaucoup mieux.

La fenêtre est là, plus haut, battant entrouvert comme une paupière fatiguée. Un filet de lumière pâle s’en échappe. La branche sur laquelle je suis s’avance dans sa direction, sans atteindre tout à fait le mur.

En bas, le garde est toujours appuyé contre sa porte, lanterne à la main. Il se gratte l’oreille, regarde vaguement la cour. S’il levait la tête maintenant, il verrait une renarde assise dans un arbre comme si c’était normal.

Il ne lève pas la tête.

Je retiens un rire nerveux.

— Bon. Plan : ne pas mourir.

Je me relève doucement, ma main à plat sur le tronc. Je commence à m’avancer sur la branche, mon corps gardant l’équilibre de façon naturelle.

Le bois gémit un peu plus à chaque pas. L’écorce accroche le cuir de mes bottes. Le monde se réduit à trois choses : le frottement du bois sous moi, le souffle régulier du garde en bas, le battement de mon cœur dans ma poitrine.

Plus j’avance, plus la branche s’affine.

Je commence à sentir sa flexion sous mon poids, une oscillation lente.

Quand elle descend, je retiens un peu mon avancée. Quand elle remonte, je gagne quelques centimètres, portée par l’élan.

Une petite synchronisation instinctive.

Je m’arrête enfin.

Je ne peux pas aller plus loin sans transformer la branche en catapulte.

La fenêtre est là, à portée de saut.

Enfin… à portée de bon gros pari idiot, plus précisément.

Je jette un coup d’œil en bas.

Le garde a bougé de quelques pas, juste assez pour se dégourdir les jambes. Il tourne lentement sur lui-même, regarde la cour, puis lève la lanterne… dans la direction opposée à moi.

Merci.

Je me prépare à sauter, ma queue se met à battre lentement derrière moi, m’aidant à garder mon équilibre malgré ma position.

— Allez, je souffle. Un, deux…

J’attends que la branche termine une descente et commence à remonter.

…trois.

Je pousse.

Le vide me prend un instant au ventre, cette seconde suspendue où ni l’arbre ni le mur ne me réclament encore.

Puis la gravité se rappelle à moi.

Je tends les bras.

Mes doigts claquent contre la pierre, ratent une première prise, accrochent enfin le rebord de la fenêtre. Mes phalanges protestent, ma poitrine heurte le mur dans un “ouf” étouffé.

La branche derrière moi se soulève brusquement, allégée, puis revient en place avec un bruit de feuilles agitées.

En bas, le garde se redresse.

Je reste plaquée contre la paroi, ne bouge plus.

La lanterne s’agite un peu. Il scrute la cour, fronce les sourcils. Le halo jaune balaie le pied du mur, le tronc de l’arbre, les cailloux.

Pas plus haut.

— …vent stupide, marmonne-t-il finalement, avant de se rasseoir plus confortablement contre le chambranle.

Je laisse l’air sortir de mes poumons très lentement.

Mes bras tremblent.
Mais ils tiennent.

Je cale un pied dans une aspérité de la pierre, puis l’autre. À la force des bras et des abdos, je me hisse jusqu’à avoir le buste au niveau de la fenêtre.

C’est seulement à ce moment-là que l’intérieur de la pièce m’apparaît.

La salle d’isolement n’a rien d’une chambre.

Juste quatre murs trop blancs, un sol de pierre nu, un matelas posé dans un coin avec une couverture soigneusement pliée dessus. Une petite table, une cruche d’eau, une coupe de bois vide. Par terre, des lignes de craie ont été tracées, puis partiellement effacées, comme des cercles de prière recommencés trop de fois.

Éléa est assise au sol, dos contre le mur opposé à la fenêtre, les genoux repliés, les mains posées à plat de chaque côté. Ses cheveux sont toujours parfaitement tirés, mais une mèche claire colle encore à sa joue, souvenir rouge diffus de la gifle d’Halven.

Elle ne prie pas.
Ses bras sont serrés autour de ses jambes, tirées contre sa poitrine, le front enfoui dans le creux qu’ils forment. Ses épaules sont rentrées, tout son corps replié sur lui-même, compacté, comme si, en devenant assez petite, elle pouvait finir par disparaître des yeux du temple.

La bande de lumière des lunes coupe la pièce en deux : un rectangle pâle au sol, et une bande d’ombre où elle s’est instinctivement installée.

Je me hisse juste assez pour m’accroupir dans l’embrasure, un pied sur la pierre intérieure, l’autre encore accroché au rebord extérieur. Mon corps bouche la fenêtre, et mon ombre se découpe dans la pièce, tranchée net par la lumière des lunes derrière moi.

Mon ombre vient se superposer à la sienne.

Le mouvement de la lumière suffit.

Éléa sursaute, relève brusquement la tête vers la fenêtre.

Ses yeux accrochent d’abord la silhouette sombre dans l’encadrement : cape qui flotte un peu avec le courant d’air, oreilles dressées, queue qui bat lentement pour équilibrer mon centre de gravité, les mains agrippées au rebord.

Un intrus sorti de la nuit.

Ses lèvres s’entrouvrent.

— …Aselys ?

Ma gorge se serre un peu.

Je reste dans l’embrasure, accrochée à la pierre, et laisse la lumière me dessiner plutôt que d’envahir la pièce.

— Salut, dis-je. Désolée pour l’entrée théâtrale, la porte avait l’air… occupée.

Je fais un petit signe de tête en direction du mur, côté entrée.

Éléa se relève à moitié, s’appuyant sur le mur pour garder l’équilibre.

— Qu’est-ce que vous faites ici ? souffle-t-elle. Si quelqu’un vous voit… Vous ne devriez pas…

Elle se reprend, secoue la tête, comme si elle essayait de recoller les morceaux de protocole éparpillés par la surprise.

— Vous n’avez pas le droit d’être ici, corrige-t-elle. Vous allez avoir des ennuis.

Je hausse une épaule, et laisse un petit sourire me tirer la bouche.

— Peut-être. Mais seulement si on me prend.

Sa bouche s’ouvre, se referme. Ses yeux descendent vers mes mains, puis remontent à mon visage, comme si elle cherchait des traces du chaos de tout à l’heure.

J’enchaîne avant qu’elle retrouve tous ses réflexes de prêtresse modèle.

— Tu voulais savoir à quoi ressemble l’extérieur, dis-je doucement. Tu te souviens ?

Ses doigts se crispent légèrement contre la pierre.

Je décroche une main du rebord, lentement, et la tends vers elle, paume ouverte, comme dans ce vide entre les deux lunes quand Aselys m’a tendu la sienne.

La lumière des lunes glisse sur ma peau, dessine chaque ligne de la paume.

— Si tu souhaites vraiment en savoir plus sur ce monde, pourquoi ne pas venir le découvrir avec moi ?

Le silence se tend entre nous.

Les yeux d’Éléa se fixent sur ma main tendue.
Son regard change.

La lassitude, la neutralité apprise se fissurent. Une lueur passe — quelque chose de vivant, d’effrayé et d’avide à la fois. Ses yeux brillent, comme quand je lui ai parlé de la forêt. Mais cette fois, ce n’est pas un paysage lointain qu’on lui décrit.

C’est une porte.

Je vois la question entière dans son regard : Est-ce que j’ai vraiment le droit d’accepter ça ?

Ses doigts frémissent, à peine, mais restent serrés contre la pierre.

La lueur ne s’éteint pas.
Elle hésite, suspendue entre l’ombre et la bande de lumière.

Je garde la main tendue vers elle, immobile, le cœur battant au même rythme que mon flux.

Ses yeux quittent ma main pour s’accrocher à mon regard.

Un instant, je vois exactement ce qui se passe en elle : la peur, la loyauté forcée, l’habitude de dire non à tout ce qui ressemble à un désir. Et, dessous, quelque chose qui pousse très fort contre les barreaux.

Ses doigts se décollent enfin de la pierre d’un millimètre.

Je ne bouge pas.

Dans ce silence, il ne reste plus que ça : sa main collée au mur de sa prison, la mienne ouverte devant elle, et la distance entre les deux — juste l’espace d’un choix.

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