Chapitre 7 - Lueur blanche et argentée
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Je me retrouve là, suspendue dans un espace noir.
Pas le noir sans fond des blackouts.
Un noir… habité.
Il n’y a plus de sol sous mes pieds, plus de murs, plus de plafond.
Au-dessus de moi, deux fragments de lune.
Les mêmes que dans ce premier vertige, avant même que je me réveille dans ce monde : cette pleine lune brisée, fendue quelque part entre deux réalités, accrochée dans un ciel qui n’existait pas encore tout à fait.
Entre les deux morceaux de lune, une fissure de lumière tremble, comme une cicatrice lumineuse dans le ciel.
Je baisse les yeux.
Je vois mon corps.
Pas celui d’Aselys.
Le mien.
T-shirt froissé.
Jean trop usé aux genoux.
Sneakers à moitié défaites.
Mes cheveux noirs tombent sur mes épaules comme avant. Mes mains sont les mains que j’ai connues pendant vingt-deux ans : doigts légèrement tachés d’encre de stylo, petite cicatrice sur le pouce droit.
Je respire.
L’air sent vaguement quelque chose de frais, de doux, avec ce silence particulier des nuits où tout le monde dort encore.
— …Ok, murmuré-je. Ça, c’est nouveau.
Ma voix est la mienne.
Pas celle, plus claire, d’Aselys.
Je tourne sur moi-même.
Il n’y a rien.
Rien que ce noir profond, et la lumière des deux fragments de lune qui me surveille au dessus de moi.
Un mouvement, devant.
Je m’arrête.
Quelqu’un se tient à quelques mètres de moi.
Silhouette fine, immobile.
Cheveux blancs.
Oreilles blanches.
Queue blanche qui se balance doucement dans le vide.
Elle porte la tenue que j’ai mise ce matin : la tunique rouge qui descend à mi-cuisse, coincée sous un corset de cuir sombre, le short ajusté qui laisse les cuisses libres de bouger, les lanières qui maintiennent le tout en place, les bottes hautes un peu usées, et la cape sombre qui tombe dans son dos comme une ombre de plus.
Ses yeux me fixent.
Couleur ambre-gris.
Nous nous regardons un moment.
Il n’y a pas de peur dans ses traits.
Juste une curiosité calme.
— …Donc, c’est toi.
Ma voix brise le silence comme un caillou dans un lac immobile.
Elle sursaute à peine, puis un petit sourire lui échappe.
Je sens ma gorge se serrer.
— Je… tu…
Formidable. Vingt-deux ans de vocabulaire, et je bugue sur deux pronoms.
Je fais un pas vers elle.
Elle ne recule pas. Ses oreilles se redressent un peu, sa queue ralentit. Sur son visage, des micro-réactions : surprise, curiosité, intérêt.
— Tu m’entends ? je demande.
Rien.
Pas un mot.
Mais ses yeux s’agrandissent légèrement, et elle incline la tête d’un millimètre.
Comme un oui qui n’a pas le droit de sortir.
La fissure de lumière entre les lunes pulse plus fort.
Je lève les yeux, puis les repose sur elle.
Les mots débordent.
— Je suis désolée, je lâche d’un coup.
Ses sourcils se froncent, à peine.
— D’être là. D’avoir… pris ta place. Ton corps. Ta vie.
Je baisse la tête.
— Je ne sais pas ce qui s’est passé. Je ne sais pas si tu es morte, si tu m’as laissé rentrer, si quelqu’un a décidé ça à ta place. Mais… je ne veux pas te voler ce qui est à toi.
Silence.
Je n’ose pas relever les yeux tout de suite.
Quand je le fais, elle me regarde toujours.
Il y a quelque chose de plus dans son regard. Pas de la colère.
Une tristesse douce.
Et une bienveillance étrange, fragile mais réelle, comme si elle me pardonnait déjà sans savoir encore de quoi.
Elle lève lentement la main.
Paume ouverte, vers moi.
Aucun mot ne sort de sa bouche.
La fissure entre les lunes s’élargit d’un millimètre. La lumière devient plus blanche, plus nette.
Je regarde sa main.
Je tends la mienne.
Mes doigts tremblent un peu.
Deux mains, deux vies, deux mondes tendus l’un vers l’autre dans un vide qui n’existe nulle part.
Nos doigts vont se toucher.
À quelques centimètres près.
Un message s’écrit, mince, au bord de ma vision :
[SYSTEM] – Événement spécial en cours : Convergence intérieure.
Nos mains se rencontrent vraiment.
La paume d’Aselys est chaude contre la mienne, plus solide que tout le reste de ce décor. Au point de contact, la lumière jaillit, d’abord comme une étincelle, puis comme un fil.
Elle remonte le long de son bras, enveloppe tout son corps d’une lueur blanc argenté. Puis, comme un courant qui trouve un nouveau lit, la lumière traverse nos mains jointes et se déverse en moi.
Ça coule sous ma peau, comme si quelqu’un ouvrait un barrage à l’intérieur de ma poitrine. La lueur m’enveloppe à son tour, me recouvre, me traverse, jusqu’à ce que je ne sache plus très bien où elle finit, où je commence.
Deux nouveaux messages clignotent, nets :
[SYSTEM] – Fusion partielle des flux.
[SYSTEM] – Flux lunaire déverrouillé.
La lumière pulse une dernière fois.
Le noir se fissure comme un miroir.
Les fragments de lune explosent en éclats.
La lumière blanche envahit tout.
Je tombe.
Je rouvre les yeux, une sensation froide sur le visage.
Je suis à genoux, des larmes que je ne me rappelle pas avoir versées coulent le long de mes joues.
La pierre froide du symbole lunaire mord mes genoux à travers le tissu.
La salle circulaire est revenue.
Les bougies sont allumées maintenant, sans que je sache quand.
Leurs flammes tremblent, comme si elles avaient vu quelque chose qu’elles n’étaient pas censées voir.
La main de la prêtresse est toujours posée entre mes omoplates.
Elle tremble légèrement.
Je la sens retirer sa paume, comme si elle avait touché quelque chose de trop brûlant.
Mon crâne hurle.
Pas comme une migraine classique.
Plutôt comme si on venait d’ouvrir d’un coup un nouveau canal de lumière à l’intérieur de moi, et que mon esprit essayait désespérément de s’habituer à ce flux supplémentaire.
Je halète.
Kaito est déjà à mes côtés, une main sur mon épaule pour m’empêcher de basculer complètement.
— Aselys !
Sa voix traverse la douleur comme un câble tendu.
Je m’y accroche.
— Je… suis là, je souffle.
Techniquement vrai.
Reste à savoir à combien de pour cent.
Frère Halven s’est approché aussi.
— Prêtresse ?
Je l’entends comme à travers de l’eau.
Elle répond, mais les mots se mélangent. Marées… deux rythmes… courants…
Le monde tangue. La lumière des bougies se dédouble, puis se déforme.
Je veux dire “ça va”, mais aucun son ne sort.
Une nouvelle vague de douleur me traverse la tête.
Tout s’éloigne.
Les voix deviennent des échos lointains.
— Allongez-la.
— Restez là.
— Saeluna…
Un dernier éclair de blanc derrière les paupières.
Puis plus rien.
Je replonge dans le noir, sans lune, sans voix.
Juste le silence.
Je remonte à la surface par à-coups.
D’abord, il n’y a que le bruit de mon propre souffle, trop court, trop rapide. Puis le froid : la dureté d’une pierre sous mon dos, un tissu rêche sous ma joue. Et au milieu de tout ça… une chaleur.
Pas une chaleur qui brûle.
Une chaleur douce, diffuse, comme une lumière qui aurait décidé de passer par la peau au lieu des yeux.
Je n’ose pas bouger tout de suite. Mes paupières sont lourdes. Malgré ça, même yeux fermés, je vois une lueur : blanc argenté, immobile, qui pulse à peine, au rythme de quelque chose qui n’est pas tout à fait mon cœur.
Je fronce les sourcils sans m’en rendre compte.
Cette lumière-là…
Je l’ai déjà vue.
Dans la neige.
Sur des mains qui n’auraient jamais dû être couvertes de tant de sang.
Et, il y a un instant à peine, dans ce vide entre les deux lunes, quand elle m’a enveloppée en partant d’Aselys.
Un frisson me parcourt. Je force enfin mes yeux à se rouvrir.
Le plafond n’existe pas.
Ou plutôt, il est tellement blanc qu’il pourrait tout aussi bien ne pas être là. Une pierre claire, lisse, traversée par un rayon de lumière filtré. Je tourne la tête très légèrement.
Elle est là.
Éléa est assise à côté de moi, sur un tabouret bas. Je suis allongée sur une sorte de couchette étroite, un matelas posé directement sur la pierre. Sa main est suspendue à quelques centimètres au-dessus de ma poitrine, l’autre au niveau de mon front.
C’est de là que vient la lumière.
Un halo blanc argenté coule de ses paumes, comme une brume de lune concentrée. La lueur ne m’éblouit pas ; elle glisse en moi, enroule quelque chose, resserre, puis relâche. À chaque pulsation, le chaos dans ma tête recule d’un pas.
Je reste immobile, à moitié fascinée, à moitié terrifiée.
— …Je sais que vous êtes réveillée, murmure Éléa sans me regarder.
Sa voix est basse, un peu fatiguée. Elle garde les yeux fermés, concentrée.
— Votre flux était complètement chaotique. Si je lâche tout de suite, vous allez vomir, perdre connaissance, ou les deux. Je préfère éviter.
Je cligne des yeux.
— Mon… flux, répété-je d’une voix rauque.
Elle ouvre enfin les paupières.
De près, ses yeux sont encore plus étranges : ce bleu pâle qui accroche la lumière comme une surface d’eau au clair de lune. Ils se posent sur moi, évaluent, vérifient.
La lumière au bout de ses doigts faiblit légèrement, mais ne disparaît pas.
— Le flux, explique-t-elle doucement, c’est l’énergie qui circule en chacun de nous. Personne n’y échappe. Elle a toujours une affinité : plus proche de la terre, de l’eau, de la lumière, de l’ombre… Ça donne des couleurs différentes aux courants intérieures.
Elle marque une courte pause, comme pour vérifier que je suis encore là.
— Normalement, une personne n’en a qu’un, poursuit-elle. Un seul courant, un seul rythme. Même s’il est instable, il reste unique. Chez vous…
Elle fronce légèrement les sourcils, pas parce qu’elle doute, mais parce que ça la contrarie de ne pas avoir de case toute prête.
— …chez vous, il semble qu’il se soit divisé en deux, continue-t-elle. Pas deux flux différents : la même signature, la même affinité, mais en deux courants qui agissent chacun de leur côté. Ils ne coulent pas en harmonie complète. Quand l’un monte, l’autre refuse de suivre. Quand l’un se calme, l’autre s’agite.
Elle esquisse un petit geste du bout des doigts, comme si elle manipulait un fil invisible au-dessus de mon torse.
— Il existe des cas où deux flux cohabitent, ajoute-t-elle à mi-voix. Mais ce sont des cas de possession : deux présences bien distinctes, deux signatures qui s’affrontent, l’une étrangère à l’autre.
Ses yeux se reposent sur moi.
— Chez vous, ce n’est pas ça. Il n’y a pas de force hostile, pas de courant qui cherche à dévorer l’autre. C’est… la même tempête, prise dans deux vents contraires qui se cognent au lieu d’avancer ensemble.
Je laisse échapper un rire sans humour qui ressemble plus à un souffle brisé.
— Oui, je l’ai senti, dis-je. Surtout quand ils ont décidé de se rentrer dedans au milieu de mon crâne.
Elle incline la tête, sérieux revenu.
— C’est la première fois que je vois ça, ajoute-t-elle. Deux rythmes dans un seul corps, qui ne sont ni ennemis ni alignés.
Je déglutis.
Elle a vu plus juste que tout ce que Halven a pu raconter dans la salle de rituel.
— Et… ça va ? je risque quoi? Vous avez l’air de tenir à ce que je ne vomisse pas, ce qui est très gentil, mais…
Je cherche mes mots.
— Est-ce que je vais exploser ? fondre ? Geler ?
Un coin de sa bouche tressaute. Pas tout à fait un sourire. Une fissure.
— Pas aujourd’hui, répond-elle. J’essaie juste de lisser un peu les bords. Que vos deux courants se déchirent moins.
Elle baisse légèrement la main. La lumière se réduit à un fin halo.
— Je ne peux pas harmoniser vos flux, dit-elle. Je ne sais même pas si c’est possible. Mais je peux éviter qu’ils se lacèrent l’un l’autre pour l’instant.
Je ferme un instant les yeux.
La douleur est toujours là, en toile de fond, mais elle a changé de texture. Moins de coups de marteau, plus une pression sourde, régulière. Comme un nouveau courant qui a enfin trouvé par où passer.
Supportable. À peu près.
Quand je les rouvre, Éléa me regarde toujours. Cette fois, quelque chose a changé dans son expression. Comme si elle hésitait.
— Quoi ? je demande.
Elle cligne des yeux, comme surprise de s’être faite surprendre.
— Rien, dit-elle d’abord. Puis elle se corrige. Non. Pas rien.
Elle inspire, profondément, comme quelqu’un qui s’apprête à commettre un petit crime.
— Je ne devrais pas poser ce genre de question, ajoute-t-elle. Ce n’est pas… pertinent pour votre état.
— Vous pouvez essayer, je réplique. Si ça fait partie du traitement, je promets de répondre très sérieusement.
Cette fois, le sourire franchit un peu plus la barrière.
Elle baisse le regard un instant, puis le relève.
— L’extérieur, dit-elle. Hors des murs de la ville. Hors du temple.
Elle tourne légèrement la tête, comme si elle regardait à travers la pierre.
— C’est comment ?
Je reste bête pendant une seconde.
— Vous… n’êtes jamais sortie ? je demande.
Elle secoue la tête.
— Ma mère m’a vendue au temple quand j’étais enfant, dit-elle simplement. Mon flux avait une affinité forte avec Saeluna. Avant ça, nous vivions dans les baraques au bord de la ville. Depuis… je sors quand on a besoin de soins : les docks, la garde, les guildes. Mais je reviens toujours ici.
Elle se reprend, plus sèche :
— Ce n’est pas une plainte. C’est mon rôle.
Je connais trop bien cette phrase-là pour y croire.
Je fixe le plafond une seconde, puis je reviens à elle.
— Dehors, il y a une immense forêt, dis-je doucement.
C’est à peu près tout ce que je connais du dehors, pour l’instant. Alors je m’y accroche.
Les images remontent toutes seules.
— Certains arbres sont plus hauts que la façade du temple. Le chemin disparaissait presque sous les feuilles. Quand le vent passait, tout bougeait en même temps, mais jamais exactement de la même façon. Comme si la forêt respirait.
Je ferme les yeux un instant pour rassembler les sensations.
— Il y a l’odeur de la terre mouillée. La mousse sous les bottes, qui glisse un peu. Les rayons de lumière qui tombent en lignes entre les branches, avec comme de la poussière verte dedans. On entend des choses qu’on ne voit jamais : des oiseaux, des bêtes, des craquements de branches, des courses qu’on devine… mais rien ne se montre vraiment.
Je rouvre les yeux.
Éléa m’écoute.
Et surtout, ses yeux.
Ils ne sont plus lisses. Ils brillent.
Pas comme la lumière de ses mains ; ça, c’est de la magie, de la technique, de la prière. Là, c’est autre chose : une faim calme, un émerveillement retenu.
Exactement la même intensité que j’avais, moi, devant mon écran à trois heures du matin, quand je découvrais une nouvelle zone gigantesque dans un jeu.
— On voyait les deux lunes à travers les branches, j’ajoute. Parfois l’une, parfois l’autre. Parfois les deux en même temps. Et… ça donnait l’impression que le monde continuait très, très loin après ce qu’on pouvait voir.
Je me tais.
Le silence se pose, dense mais pas inconfortable.
Éléa garde les yeux rivés sur moi, comme si elle essayait d’absorber chaque détail pour le stocker dans un coin de sa tête.
— Je comprends mieux pourquoi certains partent, murmure-t-elle finalement.
Sa voix n’a pas changé de volume, mais quelque chose dedans s’est déplacé.
— Pour voir ça. Pour vérifier que ça existe vraiment.
Ses mains ont arrêté de briller sans que je m’en rende compte. Pourtant, la sensation de stabilité reste.
Elle baisse légèrement le regard, comme si elle venait de se rendre compte qu’elle avait trop laissé filtrer.
— Je suis désolée, ajoute-t-elle rapidement. Ce n’était pas… pertinent. Vous devez vous reposer.
— C’était pertinent pour vous, je réponds. C’est le moins que je puisse faire pour vous remercier—
Je n’ai pas le temps de développer.
La porte s’ouvre sans qu’on frappe.
Le bruit sec du bois contre la pierre résonne dans la petite salle.
Frère Halven apparaît dans l’embrasure, robe gris perle parfaitement ordonnée, visage toujours aussi lisse… à un détail près.
Ses yeux.
Ils accrochent immédiatement la scène : moi, redressée à moitié sur la couchette ; Éléa, trop près, trop concentrée, mains encore posées dans l’air comme si la lumière n’avait pas cessé de couler il y a quelques secondes.
Sa mâchoire se crispe.
— Sœur Éléa, dit-il d’une voix beaucoup plus dure que tout ce que je lui ai entendu dire jusqu’ici. Cela suffit.
L’air de la pièce change. Il se densifie, se refroidit.
Éléa se redresse d’un bond, comme une élève prise en faute. Ses mains retombent le long de son corps, ses épaules se referment.
— Frère Halven, commence-t-elle. Son flux…
— Son flux est stable, coupe-t-il. Assez pour qu’elle tienne debout et rentre là d’où elle vient.
Il avance dans la salle, chaque pas résonnant plus fort que nécessaire.
Son regard se pose sur moi une seconde.
— La mercenaire est réveillée. Le temple a rempli sa part, dit-il. Vous pouvez retourner à votre guilde, Aselys des Loups de Braise.
Il y a quelque chose, dans sa façon de prononcer “mercenaire”, qui me donne envie de lui montrer que mes bottes peuvent aussi remplir des visages.
Éléa fait un pas en avant.
— Frère, objecte-t-elle. Ce serait imprudent de la renvoyer tout de suite. Son flux est à peine stabilisé. Si elle subit un nouveau choc sans surveillance, il pourrait—
La gifle part si vite que je ne la vois pas vraiment.
Je l’entends.
Un claquement sec, violent, qui coupe sa phrase en deux. La tête d’Éléa bascule sur le côté sous l’impact. Une mèche de ses cheveux se détache de sa coiffure parfaite.
Elle ne crie pas.
Elle reste figée, la joue rougie, les yeux ouverts.
Mon corps réagit plus vite que ma réflexion.
Je me redresse d’un coup, les pieds déjà au sol, les muscles prêts à bondir. Mon flux, très calmement, décide que c’est un excellent moment pour recommencer à bouillir.
La colère remonte, brute, sans filtre.
Éléa tend aussitôt le bras en travers de moi, sans même me regarder. Sa main me barre le chemin avec une étonnante fermeté.
Halven, lui, a un léger temps d’arrêt.
Juste une fraction de seconde où je vois passer dans ses yeux une surprise froide, presque de la peur : la renarde qu’il vient de traiter comme un dossier de plus n’est pas seulement une patiente sage qui reste allongée.
Puis il se ressaisit, se raidit, se cache derrière son rôle comme derrière un bouclier.
— Ça suffit, lâche-t-il d’une voix froide. Tu as déjà gaspillé bien assez de temps et de lumière sur une épée louée.
Ses yeux reviennent sur moi une fraction de seconde pendant qu’il parle.
“Épée louée”.
Pas “patiente”.
Pas “personne”.
Juste un outil parmi d’autres.
— Tu n’es pas ici pour t’attacher, poursuit-il en se tournant de nouveau vers Éléa. Ni pour bavarder, ni pour nourrir des curiosités inutiles. Tu es un canal. Tu laisses Saeluna passer, et c’est tout.
Chaque mot est une pierre.
Je vois, littéralement, le visage d’Éléa se refermer.
Ce n’est pas juste une expression qui change.
C’est comme si quelqu’un abaissait une série de verrous, un à un : le léger éclat dans ses yeux s’éteint, ses traits se remettent en place, neutres, lisses. L’espace d’un instant, j’ai l’impression de regarder la version d’elle que j’ai vue hier dans le hall : outil de soin parfaitement rangé dans son rôle.
Elle baisse la tête.
— Oui, Frère, répond-elle d’une voix redevenue sans relief.
Pas un tremblement.
Pas une plainte.
Juste l’obéissance.
Elle tourne légèrement la tête vers moi. Ce n’est pas un vrai regard, pas le temps. Juste un mouvement des yeux, un mince éclat qui passe dans le bleu.
Un minuscule signe de tête.
Je ne sais pas si c’est un “pardon”, un “au revoir” ou un “tiens bon”.
Peut-être les trois.
— Retourne dans tes quartiers, ordonne Halven. Tu es consignée. Plus de salle de rituel avant qu’on t’en donne l’autorisation. Et plus de débordements de ce genre.
Éléa incline la tête davantage.
— Bien, Frère.
Elle se détourne, sa robe claire frôlant le sol. Elle franchit la porte sans un bruit. La lumière blanc argenté a disparu depuis longtemps, mais j’ai l’impression d’en voir encore des traces, fantômes, au bout de ses doigts.
La porte se referme derrière elle avec un bruit étouffé.
Il ne reste plus que Halven et moi.
Je le fixe, incapable de lisser mon expression aussi bien qu’Éléa l’a fait. Ma queue doit être hérissée sans que je le veuille ; je sens les muscles de mes épaules protester.
Il ignore soigneusement ma colère.
— Puisque vous tenez déjà debout, dit-il simplement, vous pouvez partir.
Je vérifie par réflexe : mes pieds sont bien au sol, mes genoux tiennent. Il n’y a plus que la migraine, fine ligne de douleur derrière les yeux.
— Ça ira, dis-je. Je suis déjà tombée de plus haut.
Il ne commente pas.
— Votre compagnon vous attend dans le vestibule, annonce-t-il. Le capitaine des Loups m’a assuré qu’il veillerait à ce que vous évitiez… les excès, le temps que votre flux se calme.
“Votre flux”.
De sa bouche, ça sonne comme “votre problème”.
Il se décale légèrement, m’indique la porte d’un geste.
— Le temple a fait ce qui était en son pouvoir, conclut-il. Le reste ne concerne plus Saeluna.
Je serre les dents, mais je ne dis rien.
Je traverse la pièce, chaque pas mesuré. Plus de vertige, juste cette douleur sourde qui pulse, comme un nouveau courant encore trop fort pour le canal.
Quand je passe à sa hauteur, il incline à peine la tête, par pure politesse rituelle.
Le couloir est silencieux de nouveau.
La lumière claire filtre par les ouvertures. Tout est lisse, rangé, parfait.
Je déteste cet endroit pour la première fois.
Au bout du couloir, l’ombre d’une silhouette familière se détache sur le fond pâle.
Kaito.
Adossé au mur, bras croisés, l’air tendu. Il relève la tête dès qu’il m’entend approcher, et je vois ses épaules se relâcher d’un millimètre.
Je franchis les derniers mètres.
Je quitte la fraîcheur contrôlée du temple pour retrouver, avec lui, l’air lourd de la ville.
Et derrière nous, dans une petite pièce blanchie à la lumière de la lune, une prêtresse vient d’apprendre qu’on pouvait lui gifler ses rêves aussi facilement que son visage.
Kaito me fixe alors.
— Alors ? grogne-t-il. Ils t’ont mariée à la Lune ou ils se sont contentés de tripoter ce fameux flux ?
Le ton se veut léger, mais ça sonne surtout comme quelqu’un qui fait l’inventaire pour vérifier si je tiens encore sur mes deux jambes.
Je descends les dernières marches, un peu raide.
— Pas de mariage, je réponds. Juste… un diagnostic.
On commence à s’éloigner du parvis. La place du temple se met lentement derrière nous, avec ses bassins trop calmes et ses murs trop blancs.
Kaito attend. Il ne pose pas de question de suite, mais son silence est clairement étiqueté “raconte”.
Je soupire.
— Ils disent que mon flux est divisé en deux, je finis par lâcher. Deux courants. Pas en harmonie.
Je tourne légèrement la main, comme si je pouvais montrer quelque chose qui n’existe pas.
— Apparemment, c’est… pas vraiment répandu comme problème . Du jamais vu pour eux. Mais pour l’instant, ça s’est… calmé. Stabilisé.
Je cherche un mot qui ne fasse pas trop “rapport médical de l’au-delà”.
— Disons que les deux courants ont arrêté de se foncer dedans toutes les deux secondes. Ça remue toujours, mais ça ne cogne plus partout.
Kaito ne répond pas tout de suite.
On marche dans une ruelle en pente qui redescend vers la ville “du milieu”. Le bruit du port remonte en écho, loin devant.
— Divisé en deux, répète-t-il enfin. Bien sûr. Évidemment. Pourquoi faire simple.
Il souffle par le nez, un rire sans humour.
Il garde le silence encore quelques pas, puis lâche, sec :
— J’aime pas ça.
— Les flux ?
— Les prêtres.
Sa mâchoire se crispe.
— Ceux du Soleil, ceux de la Lune, ceux de n’importe quoi. Tant que ça porte un symbole et que ça croit parler pour une “puissance supérieure”, ça finit par croire que les autres sont des pièces de leur jeu.
Je ne peux pas m’empêcher d’acquiescer.
— Tu n’aurais pas aimé ce que j’ai vu dedans, alors.
Il tourne la tête vers moi.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
J’hésite une seconde.
Puis je lâche :
— La prêtresse qui… s’occupait de moi. Éléa. C’est elle qui m’a rattrapée quand j’ai décroché. Sans elle, je pense que je serais encore en train de hurler dans ma tête.
Le souvenir de la lumière pâle sur ma peau, du flux qui se remet en place, remonte net.
— Et après ça, quand je me suis réveillée… le prêtre l’a giflée.
Je sens Kaito se raidir à côté de moi.
— Pardon ?
On continue de marcher, mais l’air vient de perdre deux degrés.
— Elle voulait me garder un peu plus longtemps, je résume. Pour vérifier que tout tenait. Lui, il a décidé que c’était suffisant pour “une mercenaire”. Il l’a traitée comme… comme si elle avait gaspillé le temps de la déesse pour une épée louée. Puis il lui a mis une claque et l’a envoyée se faire enfermer dans sa chambre.
Je revois le bruit sec, la tête d’Éléa qui part sur le côté, son regard qui se vide à vue d’œil.
La main de Kaito se serre en poing.
— Bien sûr, grogne-t-il. Frapper celle qui n’a pas le droit de répondre. Très pieux, comme réflexe.
On arrive à un croisement. Il s’arrête, pose les mains sur ses hanches, cherche clairement à ne pas faire demi-tour pour retourner au temple juste pour casser quelque chose.
Il relève les yeux vers moi.
— Mais une gifle. Pour avoir fait son travail.
Je hausse un peu les épaules.
— Elle a… insisté. Pour moi. C’est sûrement ça qu’il n’a pas supporté.
Et pas juste “pour moi”, d’ailleurs. Pour quelqu’un qui n’est ni noble, ni temple, ni utile politiquement. Juste une “mercenaire” au regard du temple.
Kaito serre la mâchoire encore un peu plus.
Puis il expire longuement.
Le port commence à apparaître au bout de la rue, en contrebas. La guilde n’est plus très loin.
Il jette un coup d’œil vers moi, plus attentif.
— Et toi ? demande-t-il enfin. Pas ton “flux”, pas leurs belles phrases. Toi. Tu te sens comment ?
La question me prend un peu de biais.
Je cherche dans mon corps avant de répondre.
Les battements de mon cœur sont encore rapides, mais réguliers. Ma tête bourdonne toujours un peu, mais ce n’est plus la douleur brute de tout à l’heure. C’est plus… un arrière-fond.
— Comme si… quelqu’un avait ouvert une nouvelle rivière en moi, je finis par dire. Ça pousse encore un peu sur les berges, mais ça a arrêté de tout casser sur son passage.
Je marque une pause.
— C’est grâce à Éléa. C’est elle qui m’a raccrochée au bord, pas leurs prières.
Kaito hoche lentement la tête.
Sa colère se tasse, remplacée par une autre expression que je commence à connaître : l’inquiétude têtue.
— Tant que tu continues à être ma petite sœur, ça me va, dit-il doucement. Le jour où tu ne seras plus la même, là je commencerai vraiment à paniquer.
Je laisse échapper un soufflement qui ressemble vaguement à un rire.
— Je suis là, Kaito, dis-je. Entière. Et puis je te rappelle que c'est moi l'aînée.
Les mots sortent tout seuls. Ce n’est qu’une seconde après que je réalise ce que je viens de dire. Je n’avais aucune idée de qui est né en premier… et pourtant, ma bouche a répondu comme si elle répétait une vieille réplique déjà jouée mille fois. Un réflexe qui ne vient pas que de moi.
Kaito incline légèrement la tête, accepte la réponse comme une évidence.
— Bien, conclut-il. Dans ce cas, on rentre. On dira à Tonton que les prêtres ont trouvé une façon poétique de dire “on ne sait pas”, et tu manges quelque chose avant de t’effondrer sur une table.
On reprend la marche.
Le bruit du hall de la guilde commence déjà à flotter dans l’air, derrière les autres sons de la ville. Des voix, des rires, le choc des chopes, le grondement rassurant d’un endroit où les choses sont bruyantes, bancales, vivantes.
À côté de moi, Kaito avance en silence.
Je le regarde du coin de l’œil.
Le profil que je vois, c’est celui qu’Aselys connaît par cœur : mâchoire serrée, yeux qui surveillent tout, colère prête à mordre pour protéger ce qu’il lui reste de famille.
Ce qu’il croit être sa famille.
Une pensée s’insinue, plus froide :
Je devrais lui dire.
Qu’à l’intérieur, il n’y a pas que sa sœur. Que la fille qui marche à côté de lui, qui répond à son “Aselys”, qui connaît la sensation de sa main sur son épaule… n’est pas exactement celle avec qui il a grandi.
Qu’il y a aussi Sophia.
Vingt-deux ans d’une vie de l’autre côté d’un écran, dans un autre monde, sous un autre ciel.
Mais quand je tourne la tête vers lui, il me jette un regard rapide, vérifie encore une fois que je tiens debout.
— Si tu vacilles, tu me le dis, d’accord ? grogne-t-il. Pas de “ça va” automatique.
La phrase est brute, maladroite.
Le genre de phrase qu’on ne dépense pas pour n’importe qui.
Je me contente d’acquiescer.
Pas aujourd’hui.
Aujourd’hui, je me contente d’être la sœur qu’il essaie de protéger, même si le costume n’est pas entièrement taillé pour moi.
Je repousserai la vérité à plus tard.
Il fait déjà nuit quand on pousse la porte de la guilde.
La lumière chaude du hall nous accueille comme une vague lente : lanternes suspendues, reflets sur le bois, quelques tables encore occupées. Rien à voir avec le vacarme habituel. Ceux qui restent parlent à mi-voix, une chope à la main, une assiette de ragoût à moitié entamée devant eux. Ça sent la bière, la viande, la fumée et le savon bon marché.
Un endroit vivant.
On franchit le seuil. Kaito referme la porte derrière nous, puis se tourne vers moi.
— Je vais faire le rapport à Tonton, dit-il. Tu montes te reposer. Vraiment te reposer.
Son regard insiste sur le “vraiment”.
— Pas d’entraînement, pas de “je vais juste réfléchir deux minutes”, pas de “je descends au stock voir un truc”. Tu manges quelque chose si tu peux, tu bois, et tu dors.
Je lève les mains, paumes ouvertes.
— D’accord, d’accord. De toute façon, je suis épuisée.
Il me fixe encore une seconde, comme s’il essayait de deviner si je suis en train de lui mentir.
Finalement, il hoche la tête.
— Si tu sens que ça recommence, dit-il plus bas, tu viens me chercher. Même si je dors.
La phrase est brute, mais elle se cale quelque part entre mes côtes.
— Promis, je réponds.
Il pince les lèvres, puis s’éloigne vers le bureau de Tonton, sa silhouette se fondant peu à peu dans le demi-ombre du couloir.
Je reste au pied des escaliers un moment, à écouter le hall respirer.
Puis je monte.
Ma chambre m’accueille avec la même neutralité que d’habitude.
Je ferme la porte derrière moi et me laisse tomber sur le matelas. Pendant deux secondes, je crois que je vais simplement m’éteindre là et me réveiller demain.
Sauf que non.
Mon cerveau, lui, a décidé que la journée n’était pas terminée.
Les images remontent par paquets, comme si quelqu’un s’amusait à rembobiner la journée en accéléré.
D’abord, les visions.
Les feux d’artifice.
Le village. Le ciel qui explose en couleurs. La main de Kaito enfant dans la mienne. Le soldat au soleil barré qui sourit comme quelqu’un qui vient de repérer une proie.
Puis la neige.
Le corps de la femme étendu dans le blanc, le sang qui s’étale, mes mains couvertes de rouge jusqu’aux avant-bras, cerclées d’une lumière argentée. Kaito à genoux, en larmes. Tonton plus jeune qui nous serre tous les deux contre lui.
Je serre les poings sur la couverture.
Ensuite, le vide noir.
Les deux fragments de lune, suspendus au-dessus de moi.
Mon propre corps “d’avant”.
Aselys, en face, en tenue de mercenaire, les yeux ambre-gris plantés dans les miens.
La sensation de sa main dans la mienne.
La lumière qui nous a englouties toutes les deux.
Les messages.
[SYSTEM] – Fusion partielle des flux.
[SYSTEM] – Flux lunaire déverrouillé.
Je lève mes mains devant mon visage.
Elles ont l’air normales. Pas de halo visible. Mais même sans lumière, je sens quelque chose qui pulse doucement sous la peau, comme un courant frais qui n’existait pas avant.
Je déglutis.
Et puis il y a Éléa.
Sa voix en train de m’expliquer calmement que mon flux ne danse pas en harmonie.
Son regard qui change quand elle ose demander : “L’extérieur… c’est comment ?”
Le bleu de ses yeux qui s’illumine quand je lui parle de la forêt, des arbres plus haut que le temple, de la mousse et des rayons de lumière entre les branches.
La façon dont elle m’écoutait, comme si chaque mot pouvait se transformer en souvenir de substitution.
Et ensuite, la gifle.
Le bruit sec.
Sa tête qui part sur le côté.
La mèche de cheveux qui se détache.
Et, pire encore, le moment où elle se referme.
Je revois exactement la seconde où son regard s’éteint, où elle replie ses rêves à l’intérieur comme on replie un drap qu’on n’a jamais le droit de sortir.
Quelque chose chauffe dans ma poitrine.
— “Épée louée”, je marmonne.
Je me redresse un peu sur le lit, dos contre le mur.
— Une épée louée, ok. Ça, c’est moi. Ça, je peux l’encaisser.
Je sens ma queue battre contre le matelas, nerveuse.
— Mais elle, elle a grandi avec eux.
Je réalise que je parle à voix haute, seule, dans une petite chambre qui n’a rien demandé.
Dans mon autre vie, j’ai passé des années à regarder des choses de loin. Des injustices à l’écran, des scandales, des commentaires, des gens qui souffraient sans que je puisse faire grand-chose. Fermer l’onglet, scroller, passer à autre chose.
Ici, quelqu’un vient de frapper la personne qui vient de me recoller les morceaux, à trois mètres de moi.
Je ne peux pas juste… changer de chaîne.
Je passe une main sur mon visage.
C’est une très, très mauvaise idée ce qui est en train de se fabriquer dans mon crâne.
Le temple, c’est une institution.
Ils ont des gardes, des prêtres, des règles, des prisons qui ne disent pas leur nom.
Moi, je suis une mercenaire à moitié étrangère dans son propre corps, avec un flux lunaire qui vient à peine d’arrêter de jouer au yoyo.
Je ferme les yeux un instant.
Kaito, dans le couloir du temple : “Pas d’excès.”
Tonton, dans le bureau : “Repos, stabilité.”
Rei qui me dit “fais pas trop de trucs bizarres pendant qu’on n’est pas là, nya.”
Tomas qui veut des données “si possible sans nouvelles variables dangereuses”.
Je souris, mais ça ne va pas jusqu’aux yeux.
— Désolée, je murmure.
Le mot se perd dans la pièce.
— Désolée, Kaito.
— Désolée, Tonton.
— Désolée, Rei, Tomas. Je vais… faire un truc idiot.
Je reste assise encore quelques secondes, à espérer que l’idée se tasse toute seule.
Elle ne se tasse pas.
Au contraire, elle se solidifie.
Je me lève, et j’attrape mon épée.
Je traverse la chambre à pas lents et attrape le loquet de la fenêtre.
Un courant d’air frais me frappe quand je l’ouvre. La nuit s’invite aussitôt : odeur de mer, de bois mouillé, de fumée qui traîne. Dehors, la ville descend en pente douce vers le port, taches de lumière éparpillées dans l’obscurité.
Au-dessus des toits, les deux lunes veillent.
Entières, celles-là.
Je reste un instant accrochée au rebord, à regarder ce monde qui n’est pas le mien et qui l’est quand même un peu.
Je pense à Éléa, à ses mains couvertes de lumière, à ses yeux qui brillaient quand je lui ai parlé de la forêt, à la façon dont elle a tendu le bras pour m’empêcher de frapper Halven.
— Je refuse de la laisser seule là-dedans.
Je prends une grande inspiration.
Puis j’enjambe le rebord de la fenêtre.
Le bois craque sous mon poids, le vide se devine juste en dessous, la nuit s’ouvre devant moi comme un écran noir avant le début d’une nouvelle partie.
Si c’est une bêtise, j’en assumerai les conséquences.