Chapitre 6 - Entre ombres et lunes

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Le matin commence avec le bruit de la vie dans le hall.

Chaises qu’on traîne, couverts qu’on repose un peu trop fort, éclats de voix encore enroués, armures qu’on décroche des supports. 

Ça sent le pain grillé, le métal huilé, la sueur et le savon bon marché. 

Une odeur de guilde éveillée.

Je viens à peine de sortir de ma chambre. 

Mes yeux ne sont pas encore habitués à la lumière, mais ici, on dirait que le jour a démarré sans m’attendre.

Rei et Tomas ont envahi une table comme une équipe en préparation de raid.

Il y a des sacs ouverts, des cartes pliées, des sangles, des gourdes, et au milieu… un petit déjeuner qui se fait piétiner par la logistique.

Rei mâche bruyamment en serrant une boucle. Elle a déjà un sac sur l’épaule, comme si elle allait partir avant la fin de sa phrase.

Tomas a son carnet ouvert, sa plume en main, et il boit sans arrêter d’écrire. Je décide officiellement que c’est une forme d’art.

Je m’approche de la table, encore à moitié endormie.

— …Vous partez ?

Rei se tourne vers moi, un sourire déjà accroché au visage.

— Ça se voit tant que ça, nya ?

Elle tapote son sac du bout des doigts.

Je répète, un peu plus éveillée :

— Vous partez longtemps ?

— Quelques jours. Quatre, cinq… si ça se passe bien.

Son sourire se tord un peu.

— Plus si ça se passe mal, nya.

Quatre ou cinq jours.

Mon estomac se serre sans mon consentement explicite.

Rei hésite une seconde, puis me pointe d’un air accusateur, mais gentiment.

— Pas d’ennuis pendant qu’on n’est pas là. Promis ? Nya.

Je cligne des yeux.

— Je… vais essayer.

Tomas relève à peine la tête.

— Essaie surtout de dormir.

Rei rit, et vient me tapoter l’épaule — rapide, léger.

— En vrai, on s’inquiète. Voilà. Nya.

Je souris malgré moi.

D’habitude, je respire mieux seule. Là… non.

Leur présence fait écran. Un bruit doux entre moi et tout ce que je ne comprends pas encore.

Et d’un coup, ils vont disparaître quelques jours.

Tomas jette un coup d’œil à la lumière qui filtre par les fenêtres.

— On y va. Deux jours jusqu’à Riveclaire. Je veux pas finir la route dans le noir.

— Très juste, nya, grogne Rei.

Tomas referme son carnet.

 — Quand on revient, tu me racontes tout. Les absences. Les douleurs. Ce qui déclenche. Tu notes, si tu peux.

Rei grimace, puis me fait un clin d’œil.

 — Et tu évites de mourir. Ça aussi, note-le. Nya.

— C’est… noté, je réponds.

Ils partent. Rei me salue de la main. Tomas lève son carnet comme un au revoir minimaliste.

La porte se referme.

Le hall ne change pas. Et pourtant… il paraît plus grand, tout de suite.

Plus vide.

Je souffle doucement, comme pour ne pas me laisser happer par ce silence… puis je monte l’escalier vers l’étage.

Kaito est dans le bureau de Tonton. Ils voulaient sûrement parler du rapport d’hier. 

Je pourrais frapper comme une personne normale.

À la place, j’arrive devant la porte du bureau au moment précis où une phrase filtre par l’entrebâillement.

Mes pieds, évidemment, choisissent cet instant précis pour être parfaitement silencieux.

Je reste immobile, l’oreille tendue malgré moi.

— …je n’aime pas ça, dit la voix de Tonton.

Sa voix n’a pas la dureté d’un chef. Elle a l’inquiétude d’un homme qui protège les siens.

— Le chef des bandits a décrit un protocole. “Tester la route.” “Mesurer qui paye.” “Noter les blasons.” Ils prenaient de l’argent, oui… mais surtout, ils récoltaient des informations.

Kaito répond, plus bas :

— Il a dit qu’ils recevaient un homme dans leur camp. Toujours propre. Toujours poli. Il parlait d’une “transition”. De quelque chose qui allait devenir… officiel.

Un papier bouge. Une plume qu’on repose. On dirait presque une réunion de guerre.

Tonton reprend :

— Officiel… répète Tonton, et le mot sonne comme une menace.

Il reprend, plus sec.

— On a déjà eu ce discours. Nord. Est. Et maintenant ici. Toujours la “lumière”. Toujours la même promesse : obéis, et tu seras récompensé. Résiste, et tu n’es “pas digne”.

Kaito répond après une seconde, la gorge serrée.

— Et ils avaient parfois un signe, d’après le chef. Un disque doré barré. Caché sous un manteau, mais pas totalement. 

Je retiens ma respiration.

Kaito murmure :

— Les rumeurs sur les prêcheurs… ceux qui parlent d’Helion comme d’un soleil “pur”, qui doit guider tout le monde… tu crois que…

Un frisson me traverse l’échine, brutal.

Helion.

Tonton ne répond pas tout de suite. Quand il le fait, sa voix est plus basse que le reste du monde.

— Je ne sais pas s’ils servent Helion ou s’ils l’utilisent comme excuse. Mais une lumière qui écrase au lieu d'éclairer, c'est pas une bénédiction. C'est une arme.

Il marque une pause.

— Et s'ils s’approchent de Grisport… ils s’approchent d’elle.

Mes doigts glissent sur le bois.

Elle.

Je n’ai pas le temps de comprendre à qui ce pronom appartient.

Une image me tombe dessus sans prévenir.

Au-dessus de nous, la nuit s’illumine.

Je lève la tête vers une pluie de feux d’artifice : bouquets rouges, bleus, dorés qui se déchirent au-dessus d’une place noire de monde.

La nuit sent la foule, la fumée, quelque chose de sucré vendu sur des bâtons.

Une petite main serre la mienne.

— Regarde, Aselys !

La voix de Kaito, plus jeune, juste à côté.

La chaleur de son épaule contre la mienne, l’excitation dans la tension de ses doigts.

Je pivote légèrement, et mon regard glisse vers le bord de la place.

Là, en retrait de la foule, un homme en armure.

À sa hanche, quelque chose capte la lumière : un disque doré, à moitié couvert par sa cape.

Il se tient à côté d’un chariot chargé de caisses et de tubes de feu d’artifice, les mains croisées dans le dos, comme s’il ne faisait que monter la garde.

Son regard accroche le mien.

Un sourire s’étire alors sur ses lèvres.

Trop long, trop maîtrisé, sans la moindre chaleur.

Mon estomac se serre.

La vision se déchire net.

[SYSTEM] – Synchronisation : 25 %

Je reviens au couloir, sonnée, le monde une demi-seconde en retard.

Toujours devant le bureau de Tonton.

Le bois sous mon pied grince quand je cherche mon équilibre.

Lourd, net, coupable.

Silence instantané de l’autre côté de la porte.

Je n’ai que le temps d’un battement de cœur pour choisir.

Je saisis la poignée, ouvre la porte comme si de rien n’était.

— Rei et Tomas sont partis à l’instant, dis-je, comme si c’était la seule chose qui m’ait occupée jusque-là.

Tonton relève la tête vers moi.

Kaito s’est déjà écarté du bureau, comme s’il s’apprêtait à tourner en rond dans la pièce.

Pendant une fraction de seconde, leurs regards vont de mon visage à la porte, puis reviennent — précis, tranchants.

La question ne sort pas. Elle flotte entre nous : qu’est-ce que tu as entendu ?

Je garde mon visage le plus neutre possible.

— Hm, fait Tonton. Bien. Avec un peu de chance, ils seront loin quand la pluie tombera pour de bon.

Il range un papier dans la pile, comme si rien ne s’était passé cinq secondes plus tôt.

— Entre, Aselys. Je voulais justement te voir.

Je referme la porte derrière moi. 

Mon cœur bat encore plus vite que pendant l’embuscade d’avant-hier.

Kaito m’observe un instant, puis se rassoit sur la chaise devant le bureau, l’air un peu trop sérieux pour qu’on parle juste de la météo.

Je prends la chaise libre à côté.

Tonton pose les coudes sur le bureau, croise les doigts devant son visage.

— Bon. Maintenant que la maison s’est un peu vidée… parlons de toi.

Tout en moi se crispe.

— De… moi ?

— De ce qui t’arrive, corrige-t-il.

Kaito se penche légèrement vers moi.

— On ne peut pas juste faire comme si c’étaient de simples “migraines”, dit-il. Pas après ce qui s’est passé sur la route.

Je détourne le regard.

— Je me suis battue. J’ai tenu.

— Tu t’es très bien battue au début, réplique Kaito. Et très mal juste après. On ne va pas refaire le combat ici, mais tu sais aussi bien que moi que ce n’était pas normal.

Je n’ai aucune envie de le contester là-dessus.

Tonton soupire.

— Écoute, Aselys. On n’est pas des prêtres. On sait se battre, on sait lire une carte, on sait négocier des contrats. Mais ce que tu décris…

Il coupe sa phrase d’un geste bref. Les mots lui échappent.

— …ça dépasse ma vieille carcasse.

Son regard se durcit un peu, puis retombe. Pas de faiblesse. Plutôt… une fatigue.

— Alors on va demander l’avis de gens dont c’est le travail de mettre des mots sur ce genre de choses.

Mon ventre se serre.

Je crois déjà comprendre où il veut en venir.

— Le Temple de la Nouvelle Lune, annonce-t-il.

Le nom tombe au milieu de la pièce comme un caillou dans un bassin.

Je sens Kaito se raidir à côté de moi.

— Tonton…

Il ne répond pas tout de suite.

Ses doigts se resserrent, puis se desserrent sur le bois du bureau, comme s’il cherchait à ne pas casser quelque chose.

Son regard file vers Kaito — une fraction de seconde — puis revient sur moi.

— Je sais, dit-il simplement.

Il y a un poids derrière ces deux mots.

Quelque chose qu’on n’explique pas devant moi.

Il reprend, plus bas :

— J’aurais préféré une blessure nette. Un truc qu’on voit, qu’on soigne, qu’on surveille.

Il secoue à peine la tête.

— Mais là, tu décroches. Tu reviens… et je te vois tenir debout par habitude, pas par force.

Un silence.

Pas un silence confortable. Un silence de décision.

— Ils ont des rites, des lectures, des façons de “voir” ce qui se passe dans la tête des gens qui nous échappent complètement, continue-t-il.

Il avale sa salive, comme si le mot lui restait en travers.

— Je n’aime pas ça. Mais je préfère te déplaire… que te perdre.

Kaito croise les bras, pas convaincu.

— Tu sais très bien qu’ils adorent coller des étiquettes mystiques sur tout ce qu’ils ne comprennent pas.

— Oui, réplique Tonton, sans s’emporter. Et c’est précisément pour ça que je veux voir quelle étiquette ils choisiront… et ce qu’ils feront avec.

Il me désigne d’un mouvement du menton.

— On n’est pas obligés de les croire. Mais on peut les écouter.

Son regard accroche celui de Kaito, une demi-seconde de trop.

— Et tu l’accompagnes. Tu veilles sur elle.

Kaito se tait, mâchoire serrée.

Je regarde tour à tour leurs visages.

Temple.

Prêtres.

Symboles.

Dans mon monde, les prêtres, c’était des gens qu’on croisait surtout aux enterrements, dans quelques cérémonies ou au détour d’un reportage.

Pas exactement ceux à qui j’aurais pensé confier mes bugs de cerveau.

Ici, il va falloir que je laisse des gens m’examiner pour me dire si je suis cassée ou non.

— C’est… pour aujourd’hui ? je demande.

— Pour cet après-midi, précise Tonton. Tu as la matinée pour respirer, manger, faire semblant de te reposer. Ensuite, Kaito t’accompagnera au temple de la ville haute.

Il me lance un regard appuyé.

— Et tu ne t’enfuis pas en route.

— Je ne fuis pas, je réponds.

À l’intérieur, une petite voix commente : Je ne saurais même pas où aller si je voulais le faire.

Tonton se renfonce dans sa chaise.

— Bien. Alors on fait comme ça.

Kaito et moi sortons quelques instants plus tard.

Quand la porte se referme derrière nous, je sens encore sur ma nuque le poids du mot qu’ils n’ont pas prononcé à voix haute. 

Danger.

L’après-midi arrive plus vite que prévu.

Ou alors c’est juste moi qui passe le temps en boucle entre :

“je suis dans le corps d’une renarde blanche”,

“des fanatiques du dieu Soleil posent leurs pions autour de la ville”,

“on va confier mes crises à des religieux que je ne connais pas”.

À un moment, Kaito toque à ma porte.

— Prête ?

Je noue la ceinture de ma tenue, ajuste ma cape sur mes épaules, vérifie machinalement la position de mon épée. 

Autant avoir au moins l’illusion d’être prête.

— Autant que possible, je réponds.

Nous descendons ensemble. 

Le hall bruisse toujours de voix, mais cette fois, je ne m’y attarde pas.

On sort.

L’air extérieur sent la pierre chaude, le sel et le bois mouillé des quais.

Depuis la guilde, la ville se déploie en pente douce vers le port. Des maisons serrées les unes contre les autres, des toits de tuiles, des fumées qui montent en filets gris.

— On monte, annonce Kaito.

Mon corps sait déjà ce que ça veut dire.

Nous quittons les rues de la ville basse, celles où on entend encore les cris des marchands et le brouhaha des marins, pour commencer à grimper vers la ville haute.

Au fur et à mesure, le pavé devient plus régulier.

Les façades se font plus propres.

Les portes plus larges.

Je jette un regard en arrière.

Le port s’étale en contrebas.

Lignes de quais et silhouettes de navires. La mer, au-delà, renvoie un éclat pâle, étouffé sous un plafond de nuages.

Dans mon crâne, une question tourne.

Je la laisse sortir, en essayant de paraître vague, comme quelqu’un qui révise des choses déjà apprises :

— Rappelle-moi… Les temples, ici… c’est surtout la Lune, non ?

Kaito me lance un regard de côté.

— Tu fais vraiment semblant d’écouter pendant les cours ou tu es en train d’inventer un nouveau type de migraine ?

— Juste… rafraîchir, je marmonne.

Il soupire, mais répond quand même.

— Ici, Saeluna règne sur les toits.

Le nom me fait quelque chose dans la poitrine. 

Comme une note de musique que je reconnais sans savoir d’où. 

Ça sonne… juste. Rassurant, même.

— “Dame de la Nuit”, poursuit-il. Déesse de la Lune, des cycles, des marées, des chemins entre la veille et le rêve.

Il désigne le ciel couvert, là où les astres existent sans se montrer.

— Dans cette région, presque toutes les grandes fêtes tournent autour d’elle. Le port vit au rythme des courants et des marées, alors ça aide.

Je hoche la tête, comme si ça m’était revenu.

— Et… le Soleil ?

Kaito serre légèrement la mâchoire.

— Helion.

Le nom tombe, et l’air se tend.

— Frère de Saeluna. Dieu du Soleil, de la lumière, des serments, de la vérité mise en plein jour.

Il marque une hésitation.

— On raconte qu’ils se sont querellés. Certains disent que c’est pour ça que le jour et la nuit se sont séparés. D’autres que les saisons changent quand ils se tournent le dos.

Il hausse imperceptiblement les épaules.

— À Grisport et autour, il n’a jamais eu de vraie place. Les gens d’ici préfèrent une lumière qui laisse encore un peu d’ombre.

Je laisse le silence durer un peu.

— Mais plus au sud, c’est différent. Certaines villes ont des temples d’Helion. Et à Valenor, la capitale, les deux cultes cohabitent… en se surveillant.

— Et ceux qui ont monté cette histoire de droit de passage… Tu penses que c’est le culte d’Helion ?

— Ceux-là…

Il cherche ses mots.

— Disons qu’ils ont une façon de parler qui ressemble plus aux vieilles histoires sur Helion. Une lumière plus… exigeante. Comme si la lumière devait diriger, et que le choix n’était qu’un obstacle.

Si quelqu’un décide que le choix est un problème à résoudre, alors personne n’est en sécurité. Pas même ceux qui pensent être du bon côté.

Nous arrivons enfin dans un quartier plus ouvert.

Les rues cessent d’être des couloirs étroits pour devenir de véritables allées. 

De grands bâtiments de pierre claire se déploient autour d’une place où l’air semble plus frais.

Au centre, un bassin circulaire reflète le ciel. L’eau est parfaitement immobile, comme si quelqu’un lui avait donné l’ordre de se tenir tranquille.

Au fond de la place, le Temple de la Nouvelle Lune.

L’architecture est sobre, sans excès.

Pas de statues géantes, pas de dorures.

Des murs pâles, presque blancs, veines grises dans la pierre.

Une façade arrondie, comme un croissant posé à l’horizontale.

Des arcs sculptés au-dessus des portes, évoquant les phases de la lune.

Sur les côtés, des bassins plus petits renvoient des éclats de lumière, même en plein jour, comme si la surface de l’eau gardait le souvenir des nuits passées.

Je ralentis sans m’en rendre compte.

Quelque chose, dans l’air, change.

Le bruit de la ville recule.

Les pas des passants semblent plus feutrés.

Même ma propre respiration paraît… plus tranquille.

C’est comme entrer dans une pièce où quelqu’un a baissé le volume général du monde.

— Tu le sens ? demande Kaito.

Je hoche la tête.

— C’est… calme.

— C’est le but, répond-il.

Il désigne le temple.

— Les prêtres disent que Saeluna étire le silence, ici. Que les pensées sortent du chaos et se remettent à suivre un rythme normal.

Ce serait bien que ça marche aussi pour les miennes.

Je regarde la façade.

Une petite part de moi a envie de faire demi-tour.

L’autre… est trop fatiguée pour refuser une chance, même minime, d’y voir plus clair.

— On y va ?

Kaito acquiesce.

— On y va.

Il avance le premier vers les marches du temple.

Je le suis, le cœur serré, les oreilles dressées sans que je le décide.

Le Temple de la Nouvelle Lune ne nous attendait clairement pas avec des fleurs.

À peine le pied posé sur les marches, je sens les regards.

Des prêtres en robe claire, des novices avec des ceintures plus sombres, quelques fidèles en retrait. 

Tous ont ce même réflexe : un coup d’œil à mon visage… puis aux oreilles blanches sur ma tête.

Certains détournent les yeux aussitôt, comme pris en faute.

D’autres insistent un peu trop, avec un mélange de curiosité et de crainte.

Un homme s’avance vers nous. 

Cinquantaine, silhouette droite, robe gris-perle parfaitement taillée, tissus superposés comme une tenue d’apparat. Son pendentif lunaire est lourd, officiel.

Il a le sourire réglé de quelqu’un qui négocie plus qu’il ne prie.

— Loué soit le regard de Saeluna sur vos pas, dit-il en joignant les mains. Mercenaires des Loups de Braise, si je ne m’abuse.

Il dit mercenaires comme d’autres diraient chiens mouillés sur mon tapis.

Kaito incline légèrement la tête, sans s’écraser pour autant.

— Kaito. Guilde des Loups de Braise. Voici Aselys.

Je vois son regard glisser. Nos noms ne l’intéressent pas. Mon apparence, si.

— Frère Halven. Haut-prêtre de Saeluna, pour ce district.

Il nous détaille encore un instant, son regard revenant, malgré lui, à mes oreilles.

— Que nous vaut votre visite ?

— Des symptômes qui dépassent les compétences d’un simple soigneur, répond Kaito, sec mais poli. Absences, migraines. On nous a dit que le temple pouvait, au minimum, poser des mots sur ce genre de choses.

Frère Halven ne grimace pas, mais son sourire se raidit légèrement.

— Il est vrai que Saeluna, Dame de la nuit, éclaire parfois ce qui se passe dans l’ombre de l’esprit.

Voilà. Le jargon commence.

— Nous n’avons pas coutume de faire de ce… service un banal examen de routine pour les mercenaires, ajoute-t-il.

Kaito ne bronche pas.

— Ce n’est pas un examen de routine, dit-il. Elle s’est effondrée en mission.

Le “elle” claque un peu, et pour une fois, je ne peux pas lui en vouloir.

Les yeux de Frère Halven reviennent sur moi, plus attentifs.

— Depuis quand ces… dérèglements ?

Depuis toujours, a envie de répondre une voix en moi.

Depuis que j’ai commencé à voir des halls qui n’existent pas, des visages que je ne connaissais pas.

À la place, je laisse sortir quelque chose de moins dangereux :

— Depuis… longtemps. Et plus fort, ces derniers temps.

C’est suffisamment vague pour ne pas mentir complètement.

Halven hoche lentement la tête, comme s’il validait une ligne dans un registre invisible.

— Nous pouvons… observer, dit-il enfin. Voir si vos flux suivent encore un cycle normal ou si quelque chose d’autre les perturbe.

Un frisson me remonte le dos. 

Observer les flux. 

Traduction : regarder dans ma tête sans la découper. Du moins je l'espère.

— Suivez-moi.

Il se tourne, sa robe effleurant le sol.

Nous le suivons à travers un couloir silencieux.

Les sons de la ville ont disparu.

Ne restent que nos pas, étouffés par les dalles, et le léger glissement du tissu contre la pierre.

Des ouvertures laissent entrer une lumière douce, filtrée par des voilages clairs.

Sur les murs, des symboles de croissants, des cercles incomplets, des dessins de marées stylisées.

L’air est frais, mais pas froid.

La sensation de calme se renforce, mais elle vient avec une autre note : celle du contrôle.

Tout ici est pensé. Rangé. Lisse.

Nous arrivons devant une porte en bois sombre, cerclée de métal pâle.

— Salle de contemplation, commente Frère Halven. Nous y pratiquons les lectures des flux.

Il ouvre.

La pièce est circulaire.

Le sol est en pierre claire, poli à force de passages. 

Au centre, un grand symbole de lune stylisée gravé à même la roche, rempli d’une matière légèrement plus sombre. 

Tout autour, une série de bougies sont disposées en cercle, pour l’instant éteintes.

— Placez-vous au centre, indique Halven. Les pieds sur la ligne de la Nouvelle Lune.

Je regarde le symbole.

Une partie du motif représente un croissant fin, presque invisible. 

Une autre partie, plus pleine, semble émerger de l’ombre.

Je choisis la ligne sombre qui se devine à peine, comme un contour dissimulé.

Toujours commencer par ce qu’on ne voit pas, murmure quelque chose en moi.

Je m’avance.

— Vous, restez à l’écart du cercle, dit Halven en s’adressant à Kaito. Votre présence influencera moins le rituel à cette distance.

Kaito serre la mâchoire, mais obtempère. 

Il se cale contre le mur, bras croisés, à portée de voix.

— Que dois-je faire ? je demande.

— Vous tenir tranquille, répondre honnêtement, et laisser venir ce qui viendra, énumère Halven comme s’il récitait une phrase apprise par cœur.

En clair : ne rien contrôler, ne rien cacher, et espérer que ça ne dérape pas trop. 

Génial.

— Je vais aller appeler une prêtresse pour canaliser la lumière de Saeluna, ajoute-t-il. Elle se concentrera sur vos flux.

Une prêtresse.

Il ne précise pas laquelle.

Mon cœur, lui, a déjà une hypothèse.

Frère Halven joint les mains, ferme les yeux un instant.

— Restez là.

Il sort, la porte se referme sans bruit.

Le silence se densifie.

Je me retrouve seule, debout sur un symbole gravé au sol, avec Kaito en ombre portée près d’un mur.

— Ça va ? demande-t-il doucement.

Je hausse les épaules.

— Tant qu’ils ne décident pas de vérifier si mon cerveau flotte bien dans son bocal, ça va.

Sa bouche tressaille, un presque-sourire.

— Je suis là.

Ce n’est pas une promesse de me sauver de quoi que ce soit, mais c’est autre chose :

un support.

La porte s’ouvre de nouveau.

Deux silhouettes entrent.

Frère Halven, d’abord.

Et derrière lui… la prêtresse d’hier soir.

Même tenue claire, brodée de croissants discrets.

Même cheveux blonds tirés en arrière sans une seule mèche qui dépasse.

Même visage calme, neutre, parfaitement composé.

De près, c’est encore pire.

Ses yeux ont une couleur étrange, un bleu très pâle, presque argenté. 

Des yeux qui pourraient briller si on les laissait faire, mais qu’on a appris à éteindre.

Elle s’arrête au bord du cercle.

Nos regards se croisent.

Une fraction de seconde seulement.

Mais c’est suffisant.

Dedans, la même fatigue polie que je voyais dans mes yeux, certains soirs, avant d’aller bosser.

— Prêtresse Elea, dit Frère Halven. Voici Aselys, Mercenaire, sujette à des visions et des absences.

La prêtresse incline simplement la tête.

— Je comprends.

Sa voix est douce, sans aspérité.

Si on la laissait chanter, elle pourrait être magnifique.

Là, elle reste sur une seule note, contrôlée.

— Placez vos mains le long du corps, demande-t-elle en s’adressant à moi. Fermez les yeux quand je vous le dirai. Respirez normalement.

Je déglutis.

— Ça… va faire mal ?

Elle hésite une seconde.

— Pas physiquement, dit-elle honnêtement.

Super.

Frère Halven recule d’un pas.

La prêtresse s’avance, entre dans le cercle.

Quand elle franchit la ligne de lune gravée au sol, l’air change encore. 

Un frisson me remonte le long des bras, comme si mes poils — et ma fourrure — se hérissaient à l’unisson.

Elle se place derrière moi.

Je sens sa présence dans mon dos, à quelques centimètres.

— Fermez les yeux, murmure-t-elle.

Je m’exécute.

L’obscurité derrière mes paupières n’est pas complète. Il y a une lumière rougeâtre persistante, celle du jour filtré.

— Respirez.

J’inspire.

J’expire.

Ses mains se posent au niveau de mes épaules, sans vraiment toucher. Juste au-dessus, à quelques millimètres de ma peau.

La sensation est étrange.

Un poids sans contact, une chaleur diffuse qui ne sait pas encore où se poser.

— Saeluna, murmure-t-elle. Toi qui vois les marées cachées et les chemins entre les nuits… éclaire ce qui s’est perdu.

Sa voix change légèrement.

Elle reste douce, mais prend une profondeur qui ne vient pas d’elle seule.

Je sens un frisson glisser le long de ma colonne.

Pas un frisson de peur.

Un frisson… d’être observée de l’intérieur.

— Ses flux sont agités, note doucement Frère Halven depuis le bord.

— Oui, répond-elle. Comme deux courants qui ne suivent pas le même cycle.

Super, vous venez de décrire ma vie depuis mon arrivée dans ce monde.

La prêtresse avance une main, la pose cette fois délicatement sur le haut de mon dos, entre les omoplates.

La chaleur arrive.

Pas brûlante, pas invasive.

Une chaleur lente, qui traverse la peau, puis atteint quelque chose de plus profond.

Au début, ce n’est qu’une présence.

Puis… ça touche quelque chose.

Je ne saurais pas dire quoi.

Une cicatrice invisible.

Une fissure ancienne.

Le contact déclenche une onde qui se diffuse vers le haut, vers ma nuque, puis vers mon crâne.

Je retiens un gémissement.

— Ne résistez pas, dit-elle doucement. Restez avec moi.

Trop tard.

Quelque chose vient.

La lumière derrière mes paupières s’efface, et le froid prend sa place.

Je suis sur le pas d’une porte.

Une femme me tire par le bras, le visage blême, les mains trop rapides, la respiration trop courte.

— Dépêchez-vous… dépêchez-vous, vite.

Sa voix est trop aiguë, trop pressée.

Elle nous entraîne dehors. 

Kaito est collé à moi, petit, le souffle court.

Son regard cherche le mien.

[SYSTEM] – Synchronisation : 27%

Je cligne des yeux. Et tout bascule.

La neige monte jusqu’aux genoux.

Un souffle de fumée passe, et l’odeur du feu s’invite dans ma gorge.

Dix silhouettes. Armures de cuir et de métal.

Sur leurs torses, un soleil barré.

La femme se place devant nous, jambes écartées dans la neige, épée nue.

Pas de cri héroïque. Juste une courte respiration, et la décision.

Elle attaque.

Les lames claquent. Les pas déchirent la neige.

Chaque mouvement est une seconde gagnée pour nos vies.

[SYSTEM] – Synchronisation : 29%

La scène saute.

La femme est à genoux. La neige autour d’elle est rouge, comme si la terre saignait à travers l’hiver.

Ils ne sont plus que cinq, maintenant.

Mais c’est suffisant : ils ont gagné.

L’homme au sourire malaisant avance et lève son épée.

La femme tourne la tête une dernière fois. 

Vers Kaito. Vers moi.

Ses lèvres bougent. Le son sort à peine.

— Je vous aime… Fuyez.

Et l’épée traverse son torse.

Je sens le choc dans ma poitrine, comme si on venait d’y planter une lame.

Mes yeux brûlent. Mes joues se mouillent.

Je pleure avant de comprendre pourquoi.

[SYSTEM] – Synchronisation : 31%

Je hurle — mais aucun son ne sort.

Et je suis déjà ailleurs. 

Un voile de brume argentée m’enveloppe, furieux, total, qui avale tout le reste.

Mon bras bouge tout seul, trop vite, trop précis. 

Ma main se plante dans la gorge de l’homme.

Le sang jaillit, chaud, épais.

Ses yeux s’écarquillent. 

Ses pupilles tremblent, cherchent une explication, n’en trouvent aucune. 

Puis plus rien.

Ça devrait suffire. Ça devrait calmer quelque chose.

Mais la colère reste là, entière.

[SYSTEM] – Synchronisation : 33%

Un flash. La vision se contracte.

Je suis à genoux dans la neige.

Autour de moi : des corps. Leur sang a teinté le blanc en rouge sombre.

Le monde est silencieux, sauf les sanglots.

Kaito est à genoux aussi, sur le corps de la femme.

Il secoue. Il supplie. Encore et encore, comme si insister pouvait la ramener.

— MAMAN !

Et moi, je reste là, figée, tremblante, coupable, les larmes chaudes sur les joues, la brume argentée autour de moi comme un linceul trop vivant.

Je sens encore la rage dans mes doigts, et je n’arrive pas à la lâcher.

Elle n’a plus de cible. Alors elle se retourne.

Elle se change en poids, en faute, en nausée.

Parce que je suis vivante. Parce qu’elle ne l’est plus.

Au bord du chemin, à l’orée de la forêt, Tonton surgit, essoufflé.

Il arrive comme quelqu’un qui a couru trop longtemps sans respirer. 

Il voit. Il comprend. Et son visage se décompose.

Il tombe près de nous et nous enferme dans ses bras.

— Je ne vous laisserai plus jamais seuls… Plus jamais.

[SYSTEM] – Synchronisation : 35%

[SYSTEM] – Palier de synchronisation atteint.

[SYSTEM] – Événement spécial débloqué.

La tristesse, la colère, la culpabilité se mêlent et brûlent d’un seul coup.

Tout se déchire.

Il ne reste plus que le Noir.

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