Chapitre 5 - Le hall des loups
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Le soleil est en train de tomber quand on aperçoit enfin la ville.
Les remparts se découpent en noir sur le ciel orangé, les tours sont comme des dents de pierre plantées face à la mer. Au-delà des murailles, j’aperçois les reflets des deux lunes sur l’eau du port : des mâts serrés comme une forêt de bois sombre, des silhouettes de navires, des toits de tuiles qui descendent en cascade vers les docks.
La ville est clairement coupée en deux. En bas, une ville basse serrée, agglutinée autour des quais : maisons étroites, ruelles trop proches, fumée qui monte de dizaines de cheminées. Plus haut, sur une légère hauteur, une ville haute mieux alignée, murs plus propres, tours mieux entretenues, quelques toits d’ardoise qui brillent encore dans la lumière du soir.
Et autour des remparts, comme une ombre collée à la pierre, un enchevêtrement de cabanes, de tentes, de baraques faites de planches récupérées : un bidonville qui s’accroche au pied même de la ville sans jamais vraiment en faire partie.
Je sens la fatigue dans chaque fibre. Pas la fatigue d’une “longue journée à l’épicerie”. Une lassitude lourde, profonde, qui se loge dans ce corps étranger : jambes encore raides du combat, dos douloureux d’avoir dormi sur la terre, paupières lourdes après une nuit trop courte et une journée trop pleine.
Mais il y a un détail que je ne peux pas ignorer : autour de moi, ils ont l’air… contents.
— On arrive, souffle Kaito à côté de moi.
Sa voix se fait plus basse, plus détendue. Il a toujours l’armure, la poussière, les traits tirés, mais dans sa façon de regarder les remparts, il y a clairement un “chez nous”.
Le convoi ralentit à l’approche des portes. Les gardes de ville se redressent, jettent des coups d’oeil rapides : au cheval, aux cargaisons, aux silhouettes. Puis l’un d’eux nous reconnaît.
— Les Loups de Braise, hein ? lance-t-il avec un demi-sourire. Encore revenus entiers.
— Entiers, confirme Kaito. Et avec de quoi remplir un rapport.
Les Loups de Braise. Le nom me frappe plus que je ne veux l’admettre. Une partie de moi réagit comme si elle venait d’entendre le nom d’une guilde déjà connue. L’autre se contente de noter : ok, donc c’est comme ça que “nous” sommes catalogués ici.
Kaito échange quelques mots avec les gardes, que j’écoute à moitié. Pendant ce temps, il leur confie les bandits : explication rapide, transmission des prisonniers, promesse d’un rapport plus complet à la guilde et à la garde. Les faux percepteurs disparaissent derrière les portes latérales, encadrés par des lances.
Le marchand descend de son chariot pour nous serrer la main, la voix encore un peu tremblante. Il remercie Kaito, puis moi, puis Rei et Tomas, en trébuchant sur les mots. Sa femme incline la tête, le gamin agite la main avec un sourire timide.
On les regarde s’éloigner vers la file des arrivants, mêlés à d’autres voyageurs qui attendent leur tour.
Seulement après ça, nous passons les portes à notre tour.
Quand les battants se referment derrière nous, la ville nous avale.
À l’intérieur, c’est la fin de journée qui respire.
Les ruelles sentent le pain chaud, la fumée, les restes de poisson du port, les torchons
mouillés qu’on tord dans les arrière-cours. Des enfants courent encore entre les stands, poursuivis par des mères qui crient qu’il est l’heure de rentrer. Les tavernes allument leurs lanternes une à une, des rires commencent à couler par les fenêtres ouvertes.
Kaito marche en tête, et, très vite, j’ai une sensation étrange.
Je connais le chemin.
Pas avec des noms de rues ou des plans précis. Mais à chaque croisement, quelque chose en moi sait ce qui va se passer.
On approche d’un carrefour, et avant même que Kaito ne tourne, une petite voix intérieure constate calmement : là, il va prendre à droite.
Et il le fait.
Je ne sais pas si c’est mon corps qui anticipe ses habitudes, ou si c’est… autre chose.
— On ne prend pas l’avenue principale ? je demande, plus par réflexe que par vraie curiosité.
— Trop de monde à cette heure, répond Kaito. Et tu détestes ça.
“Tu”.
La petite bombe à retardement habituelle. Tu détestes ça. Est-ce que c’est moi ? Est-ce que c’est elle ? Ou est-ce qu’on partage officiellement ce trait ?
On s’enfonce dans une ruelle plus étroite. Je remarque les pavés un peu plus usés au centre, les rigoles sur les côtés, les cordes à linge tendues au-dessus de nos têtes.
Par moments, j’ai l’impression que c’est mon corps qui mène la danse : mes épaules se tournent juste assez pour éviter un passant, mes pas slaloment entre deux trous dans la chaussée que je n’avais pas vus consciemment.
À d’autres, c’est mon cerveau de Sophia qui déroule un genre de déjà-vu malade. Je suis déjà passée là. Je connais ce coin.
On passe devant une boulangerie qui finit de sortir des miches du four ; la chaleur et l’odeur de pain me frappent en pleine figure. Mon ventre réagit avant ma tête.
Un peu plus loin, une enseigne d’échoppe pend au-dessus d’une devanture éclairée : un gros chou à la crème stylisé, posé sur une lune en croissant, avec un filet de vapeur gravé dans le bois pour suggérer qu’il est encore chaud.
Le patron derrière le comptoir, à l’intérieur, me fait un signe par la fenêtre :
— T’en as mis du temps, Lame Blanche ! Faudra venir tester la nouvelle fournée !
Ma main répond par un vague geste familier qui n’a rien à voir avec ma façon de saluer dans mon monde.
À chaque coin de rue, une petite preuve de plus : cette ville est gravée dans les réflexes d’Aselys.
Moi, Sophia, je n’y ai jamais mis les pieds. Mais son corps, lui, se déplace ici comme dans un lieu qu’il pourrait traverser les yeux fermés.
Alors je fais ce que j’ai commencé à apprendre depuis mon arrivée : je ne lutte pas trop. Si je force, je trébuche. Si je me laisse un peu porter, ça tient debout.
On tourne une dernière fois, et le bâtiment apparaît.
Ce n’est pas le plus grand de la rue, ni le plus décoré. Mais il a une présence.
Une façade haute, en pierre sombre, renforcée de poutres épaisses. Des fenêtres à carreaux diffusent une lumière chaude, presque dorée. Une enseigne pend au-dessus de la grande porte : une tête de loup au museau légèrement relevé, entourée de flammes stylisées.
Probablement le quartier général des Loups de Braise.
Kaito souffle, comme si un poids invisible quittait enfin ses épaules.
— Ça fait du bien de revoir la devanture, murmure-t-il.
Je ne réponds pas. Mes yeux sont accrochés à la porte. Ou plutôt à la poignée.
Parce que ma main est déjà en train de se tendre vers elle.
Ce n’est pas une décision consciente. C’est un geste de retour à la maison.
Mes doigts effleurent le bois rugueux, marqué de coups. Puis ils se referment sur la poignée froide.
Et là, le monde se casse en deux.
Pendant une fraction de seconde, je ne suis plus au coucher du soleil. Je suis… ici, mais pas maintenant.
La lumière change de tonalité. Le bois sous ma main est plus lisse, moins marqué, comme s’il avait quelques années de moins. Les bruits de la rue derrière moi deviennent flous, étouffés, comme si quelqu’un avait baissé le volume.
En revanche, les sons qui viennent de l’intérieur sont cristallins.
Des rires jeunes. Des voix plus aiguës. Une chaleur différente.
Et je me rends compte que je ne suis plus en train de regarder la porte de l’extérieur.
Je vois à travers des yeux plus bas, plus proches du sol. Je sens mes oreilles se dresser tout en haut de ma tête, ma queue battre l’air dans mon dos. Mes mains — plus petites, un peu râpeuses de poussière — se tendent vers la poignée avec une impatience joyeuse.
Je bondis jusqu’à la porte, presque en courant, le coeur battant trop vite, un rire coincé dans ma gorge.
— Attends-moi, idiote !
La voix vient de derrière moi. Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir qu’un garçon aux cheveux noirs est en train d’essayer de me rattraper, ses pas précipités résonnant sur les marches.
— Si Tonton nous voit courir dans les escaliers, on va encore…
Trop tard.
La porte s’ouvre à la volée, frappe presque le mur intérieur.
Le hall m’explose au visage : odeur de bière, de cuir, de feu de bois. Des têtes se tournent. Une voix grave claque quelque part à gauche :
— HEY ! J’ai déjà dit pas de sprint dans le hall, bande de terreurs !
Je pouffe de rire et me cache instinctivement derrière le garçon, agrippant sa manche comme si c’était un bouclier humain.
— C’est ma faute, Tonton, c’est moi qui…
Tout se fige.
Le “je” reste suspendu dans ma gorge. Le mot “Tonton” résonne dans le vide comme un écho qui cherche à se recoller à quelqu’un.
La vision tremble, les couleurs se diluent. Le hall se dissout, remplacé petit à petit par la lumière du soir et les bruits étouffés de la ville actuelle.
Une ligne blanche apparaît au bord de ma conscience :
[SYSTEM] – Synchronisation : 16 %
Mon coeur rate un battement.
Puis le monde se recolle.
La texture du bois redevient celle du présent. Les voix d’enfants s’éteignent, remplacées par le brouhaha lointain du hall réel.
Je réalise que je suis restée immobile, la main serrée sur la poignée, le buste légèrement penché vers l’avant.
— Aselys ? Ça va ? demande Kaito derrière moi.
Je pourrais dire : “non, je viens de voir à travers les yeux de ton ancienne colocataire de traumatismes communs”.
Je pourrais dire : “ton toi-enfant vient de m’appeler idiote pour la deuxième fois de la journée”.
À la place, je respire. Une fois. Deux fois.
— …Oui, ça va, je réponds. J’étais juste… perdue dans mes pensées.
C’est vrai. Elles sont juste de plus en plus peuplées de moments que je n’ai pas vécus.
Je serre un peu plus la poignée.
Cette fois, c’est moi qui décide de la tourner.
La porte s’ouvre.
Le hall me tombe dessus comme une vague.
Lumière chaude, feu de cheminée, tables en bois occupées par des groupes bruyants. Des cartes étalées, des dés qui roulent, des chopes qui s’entrechoquent. Des armures posées contre des chaises, des manteaux de cuir, des bottes crottées.
Des regards se tournent vers nous, s’attardent sur Kaito, sur moi, sur Rei et Tomas qui nous suivent, puis se détournent avec l’aisance de ceux qui ont l’habitude de voir entrer des mercenaires couverts de poussière.
Je connais cet endroit.
C’est la première pensée qui me vient.
Pas “c’est joli”, pas “c’est impressionnant”.
Juste : je l’ai déjà vu.
Dans le feu de mes migraines. Dans ces flashes qui me prenaient devant mon écran, entre deux parties. Dans ces nuits où je me réveillais en sueur avec l’impression d’avoir couru entre ces tables sans pouvoir retenir un seul visage.
Maintenant, l’image est nette.
Le mur au fond avec les trophées. Le panneau de missions, avec ses fiches accrochées n’importe comment. La grande table à droite où quelqu’un rit trop fort en mimant un troll.
Chaque détail tombe à sa place dans ma tête comme les pièces d’un puzzle qu’on aurait enfin retournées du bon côté.
Je franchis le seuil. On referme la porte derrière nous.
Le monde extérieur se coupe.
Pendant un instant, tout est trop : bruit, chaleur, odeurs.
Mais au milieu de ce trop, il y a une sensation têtue :
Je suis dans un endroit que je n’ai jamais foulé. Et pourtant, tout au fond, quelque chose murmure :
Bienvenue à la maison.
Je laisse Kaito prendre l’avant.
Il échange quelques tapes sur l’épaule, des salutations rapides. Rei répond avec un sourire en coin, Tomas lève deux doigts en guise de salut minimaliste.
Moi, je me contente de suivre, de mettre un pied devant l’autre au milieu de ce chaos organisé. On traverse le hall, on contourne la grande table de l’histoire de troll, puis on arrive au pied d’un escalier qui monte vers l’étage.
— Tonton doit être dans son bureau, dit Kaito. Il attend le rapport.
“Tonton”.
Le mot fait vibrer un reste de vision au fond de mon crâne, mais elle ne remonte pas complètement. Juste un écho de promesse brûlée sur fond de flammes.
— Ouais, confirme Rei en haussant les épaules. Il a râlé toute la semaine parce qu’il n’avait pas de nouvelles fraîches, nya.
— Il va être satisfait, commente Tomas. Les données de cette mission sont… nombreuses.
Je les suis dans l’escalier.
Chaque marche craque d’une façon qui déclenche un réflexe dans mes jambes : ici on fait attention, là on allonge un peu le pas.
Deuxième étage, on tourne à gauche, couloir. À droite, un mur couvert de cadres : vieux croquis de la compagnie, cartes jaunies, quelques trophées étranges. Mon épaule évite automatiquement un coin de meuble qui dépasse un peu trop.
Kaito s’arrête devant une porte.
Deux coups, secs.
— Entrez.
La voix est grave, légèrement rauque, mais chaude, comme un feu qui aurait vécu longtemps.
Kaito ouvre.
Le bureau de ce “Tonton” sent la cire et la paperasse.
Une grande carte du royaume couvre la moitié d’un mur, plantée d’épingles de couleur. Un manteau de cuir usé est accroché à un porte-manteau, juste à côté d’une vieille épée dont le fourreau a beaucoup vécu. Le bureau lui-même est un champ de bataille de parchemins, de plumes, de sceaux, avec juste assez de place au centre pour poser les avant-bras.
L’homme assis derrière l’encombrement lève les yeux.
Il est massif, large d’épaules, la barbe poivre et sel, les cheveux couleur rouge pourpre ramenés en arrière avec un ruban un peu fatigué. Une cicatrice lui barre la tempe jusqu’au sourcil.
Ses yeux sont bruns, mais plus que la couleur, c’est leur façon de nous regarder qui frappe : pesante, attentive, comme s’il comparait ce qu’il voit avec une version plus jeune qu’il a connue trop longtemps.
Quand son regard passe sur Kaito, il se détend légèrement. Quand il arrive sur moi, il accroche un instant de plus.
— Vous voilà enfin, dit-il en laissant filer un léger soupir de soulagement. Entiers, en plus. Ça, c’est une bonne nouvelle. Fermez donc la porte, qu’on parle tranquilles.
Kaito s’exécute. Le “clac” de la poignée ressemble à un signal : le reste du monde recule d’un pas.
— Rapport, demande Tonton.
Kaito résume. Pas comme on raconte une histoire, mais comme quelqu’un qui trie les faits :
— Convoi arrivé au point prévu. Intervention des faux percepteurs, armures et insignes contrefaits, comportement agressif. On a confirmé qu’ils prenaient des “taxes” sous menaces. Intervention déclenchée quand l’un d’eux a tenté de saisir la fille du marchand.
À “fille du marchand”, quelque chose serre ma gorge. Mon corps se souvient de la façon dont sa main tremblait.
— Le chef ? demande Tonton.
— Neutralisé. Il est en cellule, au poste de garde. Ils vont recouper avec les plaintes de ces dernières semaines.
Kaito marque une petite pause. Je sens l’instant où le rapport simple bascule vers autre chose.
— Aselys a eu un malaise avant que tout commence, ajoute-t-il. Une absence. Pas comme d’habitude.
Tonton se penche légèrement en avant.
— “Pas comme d’habitude” ?
Je suis appuyée contre le mur, un peu en retrait. La question me traverse quand même.
Kaito continue, sans enjoliver, sans m’enfoncer :
— Elle s’est figée un moment, comme si quelque chose venait de la frapper de l’intérieur.
Ensuite, elle a bougé très vite. Au début. Deux neutralisations propres en quelques secondes. Puis elle a raté un mouvement presque basique et a failli se faire ouvrir l’épaule. Rei et Tomas ont compensé.
— Précision initiale remarquable, intervention suivante catastrophique, commente Tomas, posé, à ma gauche.
Rei, assise de travers sur une chaise dans un coin, laisse pendre une jambe dans le vide. Sa queue de chat remue paresseusement derrière elle.
— Tu as enchaîné comme si tu dansais une chorégraphie que tu connaissais par coeur, nya, puis d’un coup… petite biche sur de la glace. C’était beau à voir, mais aussi un peu flippant, avoue-t-elle.
Je serre les dents. Merci pour l’image.
Tonton ne dit rien pendant quelques secondes. Sa chaise grince quand il se redresse un peu plus.
— Approche, Aselys.
Il n’a pas besoin de hausser la voix. Mes pieds avancent.
Je me retrouve face à lui, à portée de main. La cicatrice sur sa tempe est plus nette de près.
Il me regarde longtemps. Pas comme un commandant qui évalue une recrue. Plutôt comme quelqu’un qui cherche la fissure dans un visage qu’il connaît par coeur.
— Depuis quand ? demande-t-il enfin.
— …Depuis quand quoi ? je tente.
— Depuis quand tu as ces absences. Ces moments où tu te bloques. Où tu poses la main sur ton front comme si quelque chose frappait de l’intérieur.
Sa voix est basse.
Il sait qu’il se passe quelque chose. Peut-être pas quoi, mais il a repéré le motif.
Mon premier réflexe, c’est de fouiller une mémoire qui n’est pas vraiment la mienne. Depuis quand ça dure, pour elle ?
Je n’ai pas de date précise. Juste une sensation qui ressemble beaucoup à la mienne : des maux de tête qui traînent “depuis toujours”, des flashes trop vieux pour être vraiment datés.
Pour Aselys comme pour Sophia, ça remonte probablement aussi loin qu’on se souvienne.
Je pourrais mentir. Dire “c’est juste aujourd’hui”. Dire “la fatigue”.
Mais avec ce qu’il a déjà vu, ça sonnerait creux.
Je baisse un peu les yeux. Mes doigts jouent avec la garde de mon épée.
— Ça arrive… de temps en temps, je finis par dire. Des migraines. Des sortes de flashs. Ça finit toujours par passer.
Le “toujours” passe. Le “bien” manque.
Je sens son regard se faire plus lourd encore.
— Tu ne m’en as jamais parlé, dit-il.
Ce n’est pas un reproche crié. C’est juste une phrase constatée, qui tombe au milieu de la pièce comme un caillou dans l’eau.
Je me crispe.
Une image me frappe de plein fouet.
Je ne suis plus dans ce bureau. Je suis au milieu de la fumée.
Je vois des maisons en flammes autour de moi, le ciel rougi, les silhouettes qui courent. L’air sent le bois brûlé et la suie.
Je sens des bras puissants qui m’enserrent, me soulèvent comme un paquet trop léger. Contre mon épaule, il y a un autre corps, un peu plus lourd : Kaito, enfant, inconscient, la tête appuyée contre ma clavicule.
Le monde tangue.
L’homme qui nous porte — Tonton, plus jeune, Pas de poils blancs dans sa barbe, moins de rides autour des yeux — s’agenouille, le souffle court.
Je sens sa main serrer nos épaules, une à droite, une à gauche, comme s’il voulait nous fixer dans la réalité.
— Je vous laisserai plus jamais seuls, murmure-t-il, la voix cassée. Plus jamais. Ni toi, ni lui. Je vous le jure.
Son serment résonne en travers de ma poitrine, comme si je l’entendais et le recevais en même temps.
La vision explose.
Retour au bureau. À la carte, aux papiers, à l’odeur de cire.
Un message discret apparaît au bord de ma conscience :
[SYSTEM] – Synchronisation : 19 %
Je m’empêche de sursauter. Mais un micro-mouvement a dû passer quand même, parce que Tonton fronce les sourcils.
— Je te demande pas de tout me dire, reprend-il. Tu as le droit à tes secrets. Mais pas si ça met ta vie, ou celle des autres, en danger.
Sa voix est un peu plus dure, maintenant. Pas cruelle. Solide.
Je relève un peu la tête, parce que si je me recroqueville, il verra tout.
— Je… ça va, dis-je. Ça ne m’empêchera pas de tenir une lame.
Il me fixe encore une seconde. Puis son regard glisse de moi vers Kaito, Rei, Tomas.
Il inspire profondément.
— Très bien. On va faire simple, tranche-t-il. Demain, repos. Pas de mission. Tu restes à la guilde, tu respires, tu dors, tu parles à quelqu’un si tu en as envie.
Il pointe Kaito du menton :
— Kaito, tu gardes un oeil sur elle. Si elle s’effondre encore sans raison, tu me le dis.
— Compris, répond Kaito.
— Vous deux, ajoute Tonton en désignant Rei et Tomas, vous évitez de la transformer en expérience vivante de vos théories foireuses. Au moins jusqu’à ce qu’on y voie plus clair.
Rei lève les mains, faussement outrée.
— On voulait juste l’empêcher de tomber la tête la première, nya.
— C’est déjà ça, grogne Tonton.
Il se renfonce dans sa chaise.
— C’est tout pour aujourd’hui. Allez manger quelque chose, lavez-vous, dormez. Demain, on parlera contrats.
Kaito incline la tête. Rei se laisse glisser de sa chaise, Tomas ferme son carnet.
Je recule d’un pas, puis un autre.
La poignée de la porte est fraîche sous ma main quand on sort du bureau.
L’étage donne sur une galerie qui surplombe le hall principal.
Quand on referme la porte derrière nous, le bruit de la salle remonte, porté par la balustrade : chopes qui claquent, chanson approximative, protestations amusées.
Je devrais suivre Kaito tout de suite.
Mais mon regard est attiré vers le bas.
Devant le feu, l’espace s’est dégagé. On y a placé une chaise, et dessus, un mercenaire torse nu qui regarde sa propre plaie avec un mélange de fatalisme et d’ennui.
Juste devant lui, debout, il y a elle.
Même de là-haut, sa tenue détonne : tissu clair, propre, broderies de croissants de lune et de cercles, manches longues qui couvrent ses poignets. Pas d’ouverture inutile, rien de suggestif. Tout est maîtrisé.
Ses cheveux blonds sont tirés en arrière dans une coiffure impeccablement ordonnée. Son visage est lisse, calme, neutre.
Elle pose les mains au-dessus de la plaie du mercenaire.
Une lumière pâle se met à pulser entre ses doigts.
Pas un éclat dramatique. Une lueur douce, régulière, comme la lumière de la lune qui se dépose sur de l’eau.
Je m’attends à voir de la ferveur, ou de la fierté.
Tout ce que je vois, c’est… un vide bien rangé.
Pas le vide de quelqu’un de brisé. Le vide de quelqu’un qui a appris à ranger son âme dans un coin pour faire le travail.
À côté d’elle, un homme en tenue du temple prend des notes sur un carnet.
Il a un insigne en forme de disque lunaire au bout d’une chaîne, et une bourse bien pleine à la
ceinture.
— Les soins pour ce genre de blessure nécessitent un don supplémentaire, dit-il au mercenaire avec un sourire purement professionnel. Le temple a ses exigences. Nous ne pouvons pas maintenir la présence de notre prêtresse sans compensation adéquate.
“Notre prêtresse.”
Il ne la regarde même pas.
Le mercenaire grogne, parle de “compter ça sur la part de la compagnie”. L’homme hoche la tête, chiffre, note, additionne.
La jeune femme, elle, ne dit rien. Ses mains continuent de briller. Son visage ne bouge pas.
Juste avant que la lumière ne s’estompe, ses épaules se contractent à peine. Un geste minuscule, que personne ne semble voir d’en bas.
Moi, si.
Je connais ce masque-là. Je l’ai porté derrière une caisse. Gardé pendant des heures devant un écran, en vocal avec des joueurs qui ne sauront jamais mon vrai nom.
La différence, c’est qu’elle, elle n’a même pas de pseudo derrière lequel se cacher.
— On descend ? me demande Kaito à mi-voix.
Je sursaute légèrement. J’avais oublié qu’il était resté à côté de moi.
— Oui, je te suis, dis-je.
Ma voix est stable. Dedans, c’est moins propre.
En commençant à marcher, je marmonne presque sans m’en rendre compte :
— …Elle est comme moi.
Je ne sais pas si quelqu’un entend. Je ne suis pas sûre de le vouloir.
On descend.
Je ne saurais pas dire exactement ce que j’ai mangé ensuite. Il y a eu une table, des bols, quelque chose de chaud et salé, des bouts de conversation qui me passaient au-dessus de la tête. Mon corps a décidé que c’était suffisant, qu’il fallait remplir le réservoir.
À un moment, Kaito se lève.
— Allez, viens. Tu tombes de fatigue.
Je le suis à travers les couloirs, en silence.
Les bruits de la salle commune s’estompent derrière nous, remplacés par le craquement du bois et le souffle lointain du vent contre les volets.
On s’arrête devant une porte plus étroite, au bout d’un couloir.
— Ta chambre, dit-il.
Je fronce légèrement les sourcils.
La sienne, je corrige intérieurement.
— Tu veux que je reste ? demande-t-il, hésitant. Juste le temps que tu t’installes. T’as fait une drôle de tête chez Tonton.
Je secoue la tête.
Je ne veux pas de témoin pour ce que je vais devoir affronter dans ce miroir.
— Ça ira, dis-je. Je… te remercie.
Il me regarde encore un moment, partagé entre l’envie de respecter ma demande et celle de tenir sa promesse silencieuse de “ne plus jamais la laisser tomber”.
Puis il recule d’un pas.
— Si ça recommence. Les absences, les malaises, tout ça. Tu viens me voir. Ou tu vas voir Tonton. Ou… quelqu’un. Mais tu le gardes pas pour toi toute seule, d’accord ?
Je hoche la tête.
— D’accord.
Il pose la main sur le montant de la porte, comme s’il voulait ajouter quelque chose, puis renonce.
— Bonne nuit, Aselys.
— Bonne nuit.
Je pousse la porte.
Elle se referme derrière moi avec un “clac” doux.
Le silence tombe.
La chambre n’est pas grande.
Un lit simple, une commode, une chaise, un coffre au pied du lit. Une petite table avec un bol en terre cuite et un broc d’eau. Un crochet où pend une vieille cape. La fenêtre est fermée, mais laisse passer une lumière douce et argentée : les deux lunes, quelque part là-dehors.
Je fais quelques pas.
Le plancher gémit. Ça sent le bois, un peu la sueur, un peu la fumée… et quelque chose que j’identifie de plus en plus clairement comme “elle”.
Je m’approche de la fenêtre.
Les carreaux ne sont pas parfaitement lisses. Ils déforment légèrement le reflet.
Mais assez pour que je me voie. Pour la première fois vraiment.
Cheveux blancs. Pas le blanc de la vieillesse, ni celui d’une décoloration ratée. Un blanc argenté, qui capte les reflets froids des lunes. Ils descendent jusqu’au milieu du dos, un peu emmêlés par la route, mais disciplinés par l’habitude.
Deux oreilles triangulaires émergent du sommet de mon crâne, couvertes de fourrure. Elles bougent légèrement, captant les bruits du couloir.
Un visage plus fin que celui que je connais. Joues moins creusées, peau plus hâlée, marquée par le vent et le soleil. Une petite cicatrice,
presque invisible, au coin de la lèvre. Une autre, légère, près de l’oeil.
Mes yeux…
Je m’attendais à retrouver les miens.
Ils sont plus clairs. Quelque part entre l’ambre et un gris chaud. Quand la lumière les touche, ils accrochent une lueur étrange, comme un reflet de lune sur une lame.
Je baisse le regard.
Le corps suit.
Plus musclé que le mien. Pas massif, mais solide. Épaules entraînées, taille fine. Des bandages sur un avant-bras, des traces plus claires là où une armure a frotté pendant des années. Une cicatrice blanche sur la hanche, juste visible au-dessus de la ceinture.
Dans mon dos, la queue se balance doucement, lourde et incroyablement réelle.
Je reste un long moment à fixer ce reflet.
Si je plisse les yeux, je peux presque superposer Sophia : cheveux noirs jusqu’aux épaules, cernes, néon d’épicerie, hoodie trop grand, dos voûté.
À la place, j’ai Aselys. Renarde blanche. Mercenaire. Lame Blanche.
Ce n’est pas moi.
Et pourtant, chaque fois que je bouge un doigt, elle bouge aussi. Chaque fois que je fronce les sourcils, la petite cicatrice près de l’oeil se plisse d’une manière qui est déjà un peu mienne.
Je me détache enfin de la vitre et m’assois sur le bord du lit.
Le matelas grince, pas très confortable, mais honnête.
Je laisse mes pensées se mettre en file, comme des lignes de texte :
Noir. Message [SYSTEM]. Import. Synchronisation. Match pro, crise, victoire, blackout. Voix qui m’appelle “Aselys”. Vent, herbe, deux lunes. Kaito, combat, bandits. Ce corps qui sait bouger avant moi. Rei et Tomas qui me rattrapent quand je calcule trop. La route. La ville. La guilde. Tonton, le serment dans les flammes. La prêtresse, en bas, avec ses mains qui brillent pour tout le monde sauf pour elle-même.
Je pince l’arête de mon nez.
— …Ce n’est pas un rêve, murmuré-je. Ça a trop de poids pour ça.
Les rêves ne laissent pas de courbatures. Ils ne remplissent pas des bottes de poussière.
Alors quoi ?
Je suis morte ? Je suis dans un coma ? Ou est-ce que tout ça… était déjà là, en parallèle, depuis le début ?
Le mot que j’ai tenté d’éviter remonte tout seul :
Isekai.
Si c’était un pitch sur un forum, ce serait ridicule :
“Gameuse introvertie se retrouve coincée dans le corps d’une renarde mercenaire dans un autre monde.”
Sauf que là, il n’y a pas de bouton “Quitter”.
Et surtout, il y a un problème majeur :
ce corps n’était pas libre quand je suis arrivée.
Aselys existait avant moi. Elle a grandi ici. Elle a couru dans ce hall. Elle a pleuré dans les bras de Tonton. Elle a saigné, saigné encore, jusqu’à ce que ses mains soient couvertes de petites cicatrices blanches.
Moi, je suis Sophia. Vingt-deux ans, caissière à temps partiel, stratège de l’ombre pour joueurs pros, experte en anxiété sociale.
Et maintenant, on se retrouve… à deux, là-dedans.
Un corps ? Une âme fendue ? Je ne sais pas.
Mais je sais une chose : faire comme si j’étais la seule légitime serait malhonnête.
Je me laisse tomber en arrière sur le lit. Les planches protestent, la poussière me chatouille le nez.
Je fixe le plafond.
Je ferme les yeux.
— Si tu es là… dis-je à mi-voix, sans savoir à qui je parle exactement… je ne veux pas te voler ta vie.
Le silence me répond.
Je tourne la tête sur le côté.
— Mais je ne veux pas disparaître non plus.
Je ne sais pas si quelqu’un m’écoute.
Une renarde blanche endormie quelque part au fond, une déesse de la lune, un système qui a décidé que tout ça avait un sens…
Mais quelque part, très loin derrière le bruit de mon propre coeur, j’ai l’impression d’entendre un souffle qui n’est pas le mien.
Rien de clair.
Juste… la sensation de ne pas être seule dans ce corps.
Je m’accroche à ça comme à une corde tendue dans le noir.
Puis la fatigue me rattrape enfin, et le monde s’éteint une deuxième fois.
Cette fois, sans écran de chargement.