Chapitre 4 - Retour vers la ville
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Le chef des faux soldats est à genoux dans la poussière, les poignets ligotés derrière le dos. La corde lui entaille déjà la peau.
Il essaye de garder la tête haute, mais les muscles de sa nuque tremblent.
Kaito se tient devant lui, bouclier planté dans le sol, épée encore nue dans la main.
Les autres bandits sont regroupés un peu plus loin, attachés par deux, surveillés par Rei et Tomas.
Le marchand et sa famille se tiennent près du chariot, encore sous le choc, mais hors de portée.
Il fait déjà nuit depuis un moment.
Les deux lunes sont hautes dans le ciel, l’une pleine et éclatante, l’autre plus fine.
Mais la lumière qu’elles déversent sur la route a quelque chose de froid, de presque mystique.
— On va recommencer calmement, dit Kaito. Tu répètes ce que tu as dit, mais cette fois tu mets de l’ordre dedans. Qui vous a envoyés sur cette route ?
Le chef renifle, recrache un mélange de salive et de poussière sur le côté.
— On s’est pas mis là tout seuls, si c'est ça la question, grogne-t-il. On nous a… engagés.
Sa voix accroche sur le mot, comme s’il ne savait plus si c’était une bonne chose ou pas.
— Par qui ? demande Kaito.
Je m’attends à une bravade, un “je dirai rien”. À la place, le type se met à rire. Un petit rire éraillé, fatigué.
— C’est bien le problème, ça. On sait pas. On a jamais su.
Kaito ne bouge pas, mais je vois sa mâchoire qui se contracte légèrement.
— Explique.
Le chef baisse les yeux un instant, cherche ses mots.
— Y a quelques mois, on a été… approchés. On tenait déjà cette partie des bois, on rançonnait les mauvais voyageurs, ce genre de trucs. Une vie simple. Et puis y a ce type qui arrive au camp, bien habillé, propre, qui parle comme quelqu’un d’important. Pas comme un paysan ou un brigand.
Il lève brièvement la tête.
— Il savait qui on était. Combien on était. Quelles routes on connaissait. Il nous a dit : “Vous voulez continuer à voler de la petite monnaie, ou vous voulez être payés pour le faire mieux ?”
Kaito incline la tête, comme s’il l’invitait à continuer.
— Il a posé une bourse sur la table. De vraies pièces. Pas de la camelote rognée. Un acompte, qu’il a dit. Et un plan.
— Quel plan ? demande Tomas derrière moi, voix calme, neutre.
Le chef tourne légèrement la tête vers lui, puis vers Kaito, comme pour vérifier qui est vraiment dangereux dans l’histoire.
Il finit par se concentrer sur le bouclier devant lui.
— “Tester la route”, qu’il a dit. C’est comme ça qu’il appelait ça. Tester. Voir combien de caravanes passent, qui paye sans discuter, qui proteste, qui ose refuser.
— Vous deviez envoyer des rapports ? demande Tomas.
— Ouais. Un gars venait toutes les semaines. Toujours le même. Toujours propre, toujours bien rasé, toujours avec des mots polis et des menaces au fond des yeux. On lui disait combien on avait pris, qui avait râlé, si on avait vu des blasons particuliers.
— Des blasons ? relève Kaito.
— Des marchands de telle maison, des caravanes avec tel signe sur les caisses, ou si on croisait des manteaux de la garde royale, ou.. des mercenaires comme vous.
Comme nous.
Je ne sais toujours pas si j’en fais partie.
— Ces hommes, dit Kaito, ils avaient un nom ? Un symbole ? Une façon de se présenter ?
Le chef secoue la tête.
— Jamais le même visage, répète-t-il. Ils changeaient de manteau, de façon de parler, mais c’était les mêmes yeux. Toujours cette façon de te regarder comme… comme si t’étais un outil, pas un homme.
Ses épaules se voûtent légèrement.
— Quand on posait des questions, il sourit, l’un d’eux. Il a dit…
Sa voix se fait plus basse, presque craintive en répétant les mots.
— “Vous n’êtes que des ombres. Les ombres n’ont pas besoin de savoir qui elles servent. Vous faites ce qu’on vous dit. Si vous êtes attrapés, c’est que vous n’étiez pas dignes.”
Silence.
Le vent se lève un peu, soulève un voile de poussière. Les bandits attachés remuent, mal à l’aise. Même eux ont l’air de ne pas aimer entendre ça à voix haute.
Charmant. Servi avec le sourire, j’imagine.
— Tu les as crus ? demande Kaito.
Le chef hausse un peu les épaules.
— Ils payaient bien. Et ils disaient que ce n’était qu’une phase. Une transition. Qu’un jour, ce serait officiel. Propre. Légal. Et que ceux qui avaient tenu jusque-là auraient droit à leur place “dans la lumière”.
Il grimace.
— Je comprends pas tout. Mais je sais compter. Leur bourse était toujours pleine. Alors, ouais. On les a crus. Le temps que ça dure.
— Tu as parlé de lumière, note Tomas. C’était récurrent ?
Le chef hoche la tête, lentement.
— Ouais. Tout le temps. “La lumière qui reste derrière vous”, “la lumière qu’on vous offre”, “la lumière qui protège ceux qui la méritent”. Et puis y avait cette phrase qui revenait…
Il ferme les yeux, la répète comme on récite une prière apprise de force.
— Maintenant que j’y pense… ils portaient parfois un symbole. Un disque doré, fendu en son centre. Ils faisaient attention à le cacher sous leurs manteaux. Mais quand la lumière tapait dessus… on savait où regarder.
Un frisson me remonte la nuque.
Un symbole qu’on cache, mais qu’on veut qu’on reconnaisse.
Ça me rappelle trop de choses.
Kaito laisse passer quelques secondes, puis reprend.
— Et toi, demande Kaito, à quel moment tu t’es dit que ça finirait mal ?
Le chef lui rend un regard amer.
— Trop tard, souffle-t-il.
Kaito garde le silence. La colère passe, puis se range, comme une arme qu’on ne sort pas.
— Tu donneras plus de détails à la guilde et à la garde, conclut-il. Noms de villages, horaires des rencontres, descriptions des “intermédiaires”. Autant que ta mémoire te le permet. Si tu veux encore servir à quelque chose, c’est le moment.
Le chef ricane, sans joie.
— Servir, hein…
Il baisse les yeux.
— Tant que c’est plus à lui, ça me va.
Kaito fait signe à Rei de reculer le prisonnier avec les autres. Les cordes tirent, l’homme grimace, se laisse entraîner.
Tomas s’avance un peu, se place près de Kaito.
— Ils n’inventent pas, constate-t-il. Trop de détails concordants avec les rumeurs qu’on avait déjà. Trop de prudence dans la structure.
— Tu penses qu’ils disent tout ce qu’ils savent ? demande Kaito sans le regarder.
— Tout ce qu’ils savent, oui. Mais ce qu’ils savent a été soigneusement limité.
Il pousse ses lunettes sur son nez.
— Quelque chose de structuré, organisé, qui utilise des bandits comme expérience… sans jamais leur laisser un seul nom. C’est une très bonne façon de rester invisible.
Génial.
Dans ma tête, le tableau se complète.
Dans mon monde, on parlerait de tests sur des gens remplaçables.
Ici, c’est pareil, avec moins d’ordinateurs et plus de sang.
Rei bâille ostensiblement en se rapprochant.
— On pourra finir de les cuisiner plus tard, nya. Il fait déjà nuit, et le convoi n’avancera pas dans le noir sans se casser une roue. On monte le camp, et on verra la ville demain.
Kaito acquiesce.
Il jette un dernier regard vers les bandits, puis vers le marchand, qui l’observe avec reconnaissance mêlée d’inquiétude.
— On ne bougera pas plus loin ce soir, annonce-t-il. On s’écarte de la route, on monte un campement à distance. Demain à l’aube, on vous escorte jusqu’aux portes de la ville. Après, ce sera l’affaire de la garde.
Le marchand hoche la tête, trop soulagé pour discuter.
Le gamin baille, la main serrée dans celle de sa mère.
Kaito tourne ensuite la tête vers moi.
— Tu peux marcher jusqu’au camp ?
Dans ma tête, la réponse fuse.
Physiquement, oui. Pour le reste, je vais improviser.
À voix haute, je me contente de hocher la tête.
— Oui.
Ma voix est plus stable que je ne le pensais.
Kaito me détaille encore un instant, comme s’il pesait ma réponse plus que mes mots. Puis il se détourne, commence à organiser la formation.
Je reste là quelques secondes, les doigts encore posés sur le fourreau de l’épée, à regarder les autres se mettre en mouvement.
Je me mets en marche, à mon tour.
Le campement ne se fait pas loin de la route, mais assez pour qu’on ne voie plus le chariot depuis l’endroit où on installe le feu.
On choisit une petite clairière, bordée par un rideau d’arbres.
Les chevaux sont attachés à un tronc.
Les bandits ligotés regroupés à l’autre bout, sous bonne garde.
Le marchand et sa famille ont droit à un coin un peu plus abrité, près d’un rocher qui coupe le vent.
Mes compagnons bougent comme une machine bien réglée.
Kaito monte des tentes, Tomas allume le feu, et Rei vérifie les noeuds des prisonniers.
Moi, je me retrouve assise près des flammes, un peu en retrait, les mains tendues vers la chaleur.
La fatigue me tombe dessus sans prévenir, maintenant que l’adrénaline est partie.
Mes muscles ne sont pas plus “à moi” qu’avant, mais ils sont lourds, et ça, je connais.
Kaito finit par s’asseoir en face, son bouclier posé à portée de main.
Il reste silencieux un moment, à regarder les braises.
— Tu t’es bien battue, dit-il enfin. Surtout au début.
Je sens la suite avant qu’il ne la prononce.
— Mais ensuite… on aurait dit que quelqu’un d’autre prenait le relais.
Il laisse la phrase flotter entre nous.
À l’intérieur, je grimace.
Tu serais surpris de savoir à quel point tu as raison.
Je cherche quelque chose à répondre qui ne soit pas totalement mensonger.
— J’ai bougé avant d’avoir le temps d’y penser, dis-je. Mon corps savait quoi faire tout seul.
Ce n’est pas la totalité de la vérité, mais ce n’est pas faux non plus.
Kaito fronce légèrement les sourcils.
— C’est exactement ça qui m’inquiète, murmure-t-il.
Il remue un peu les braises avec une branche.
— Tu tiens… jusqu’au moment où tu ne tiens plus du tout, continue-t-il. Sans prévenir. Un instant tu es là, concentrée, l’instant d’après tu te figes ou tu t’effondres.
J’ai un rire sans joie qui me brûle la gorge.
Bienvenue dans ma vie, version “hard mode”.
Je n’ai pas le temps de chercher une répartie.
Rei nous rejoint d’abord par le bruit.
Un petit trot léger, presque félin, dans les feuilles. Le genre de pas qui sait être silencieux quand il le veut, mais qui choisit de se faire entendre juste assez pour ne surprendre personne.
— Laisse respirer un peu ta sœur, Kaito, nya. C’est pas le moment de jouer au grand frère inquiet.
Le mot me percute. Sœur. Je tourne la tête vers Kaito, puis vers Rei, comme si la phrase venait d’ouvrir une fenêtre que je n’avais pas vue.
Une chaleur étrange remonte de ma poitrine jusqu’à ma gorge.
Bien sûr.
C’est ça.
C’est pour ça que ce corps se détend sans réfléchir à côté de lui.
Rei se laisse tomber à côté de moi, en tailleur, un morceau de viande grillée dans la main, ses oreilles noires légèrement couchées vers l’arrière.
Sa queue balaye l’air derrière elle. À la lumière du feu, ses yeux brillent comme deux morceaux de verre poli.
Kaito ne répond pas tout de suite. Il garde son regard sur les flammes, les lèvres pincées.
Rei m’observe une seconde, penche la tête.
— Tu es encore pâle, note-t-elle. Enfin… plus pâle que d’habitude. Ça tangue à l’intérieur, nya ?
Dans ma tête, la réponse est simple.
Oui. Ça tangue entre deux mondes, deux mémoires, deux vies. Et je suis censée tenir
l’équilibre sur une corde que je ne vois même pas.
À voix haute, je me rabats sur la valeur sûre :
— Ça va.
Rei cligne des yeux, sceptique.
— “Ça va”, répète-t-elle doucement. C’est ton expression préférée, ces derniers temps. Juste devant “je gère” et “c’est rien”, nya.
Kaito laisse échapper un reniflement qui pourrait presque être un rire s’il n’était pas aussi fatigué.
— Elle a une collection limitée, commente-t-il.
Rei lui adresse un regard en coin.
— Tu te moques, mais tu es pas mieux. Monsieur “Je m’en occupe” et “je vais bien”, nya.
Je pourrais apprécier l’échange si je n’avais pas la sensation d’être décortiquée comme un problème à résoudre au milieu du feu de camp.
Rei reporte son attention sur moi.
— Sérieusement, Aselys. Ça fait des semaines que tu tires sur la corde toute seule. On l’a tous vu. Et on est là pour ça, nya. Pas juste pour faire joli.
Les mots s’enfoncent dans mon esprit comme des aiguilles.
Des semaines. Avant moi.
Aselys avait donc les mêmes symptômes que moi, bien avant que j’arrive.
Je sens ma gorge se serrer. Je cherche une excuse simple, quelque chose de banal, d’inoffensif.
— C’est juste… la fatigue, dis-je. Je dors mal, ces derniers temps.
C’est un mensonge paresseux, mais parfois c’est les pires qui passent le mieux.
Derrière nous, la voix de Tomas se fait entendre, claire, posée, beaucoup trop nette.
— Faux.
Je ne me retourne pas tout de suite. Il n’a pas besoin de se rapprocher pour être entendu ; sa manière de parler découpe l’air toute seule.
Il finit quand même par contourner le feu pour venir s’asseoir de l’autre côté, carnet rangé, mains croisées sur les genoux.
La lueur des flammes se reflète dans ses lunettes rondes.
— Tu dors moins longtemps, mais plus profondément, corrige-t-il calmement. Tes cycles sont perturbés, mais pas au point de justifier ce niveau de… disons… dérive.
Je le fixe, un sourcil levé.
— Tu me surveilles pendant que je dors, maintenant ?
— Je surveille tout le monde, répond-il sans ciller. C’est mon travail de récolter des données. Et toi, tu es en train de devenir une anomalie statistique ambulante.
Rei éclate de rire.
— Traduction : il s’inquiète, mais il ne sait pas le dire autrement, nya.
Tomas la fusille du regard, ce qui, avec ses lunettes, lui donne juste l’air d’un hibou offusqué.
— C’est un facteur de risque, rectifie-t-il. Tu as des absences de plus en plus longues. Des réactions anormalement élevées, suivies de chutes brutales de performance. Si tu étais un système, on dirait qu’il devient instable.
— Heureusement, je suis juste une personne, je réplique à mi-voix.
— C’est précisément ce qui rend la modélisation plus délicate, concède-t-il, sans ironie.
Rei soupire, roule des yeux, puis se penche vers moi.
— Ce que Monsieur l’analyste veut dire, nya, c’est qu’on est là pour toi. Pas juste parce que Tonton l’a décidé.
Le mot “Tonton” déclenche un léger vertige. La vision du hall me frôle, comme un souvenir mal rangé.
Je ferme brièvement les yeux.
Et, pendant un instant, le feu devant moi n’est plus le même.
Je suis essoufflée.
Rei, plus jeune, plus légère dans ses mouvements, me met au sol.
— Perdu, ricane-t-elle. Tu réfléchis trop.
Je me relève. Les paumes brûlantes.
Tomas soupire derrière moi, plus jeune aussi, déjà avec ce ton professoral.
— Si tu avais appliqué la théorie, tu aurais anticipé ce mouvement.
Une voix grave coupe court.
— Encore.
Devant nous, un homme aux cheveux pourpres, large d’épaules, bras croisés.
Son regard est sévère, mais pas dur.
Il hoche la tête quand je me replace.
La scène clignote, se superpose aux silhouettes réelles, assises autour du feu dans la forêt.
Une ligne blanche apparaît au bord de ma conscience, comme griffonnée directement sur la nuit :
[SYSTEM] – Synchronisation : 13 %
Je rouvre les yeux brusquement.
Le feu est de nouveau juste un feu.
Rei est en train de croquer dans son morceau de viande.
Tomas repousse ses lunettes sur son nez.
Kaito nous observe sans intervenir, les coudes posés sur ses genoux.
Je prends une inspiration lente.
— Vous dramatisez, dis-je. J’ai eu une journée étrange, c’est tout.
— Tu as eu des semaines étranges, corrige Rei. Aujourd’hui, c’était juste plus visible que d’habitude, nya.
Tomas incline légèrement la tête.
— Je ne sais pas encore ce que c’est. Mais je sais qu’on ne te laissera pas seule avec ça.
Le silence retombe un peu autour du feu.
Les braises crépitent.
Un cheval renâcle au loin, quelqu’un tousse près des tentes.
Les bandits attachés remuent leurs cordes.
La fatigue me rattrape.
— Je vais… essayer de dormir, dis-je.
Kaito hoche la tête.
— Rei, Tomas et moi, on s’occupe des tours, dit-il. Toi, tu te reposes. Vraiment.
Je crois que c’est la troisième fois de la journée qu’il me dit de ne pas faire ça toute seule. Dans mon ancien monde, personne ne se souciait de mon état.
Après la mort de ma mère, mon père était parti travailler à l’étranger.
Officiellement “pour quelques mois”.
Il n’était jamais vraiment revenu.
Des appels espacés. Des messages polis.
Et beaucoup de silence.
Je me lève, les muscles un peu engourdis, et me dirige vers la petite tente qui m’a été attribuée.
L’intérieur est simple : un lit de camp, une couverture rêche, mon sac, mon épée posée à portée de main.
Je m’installe, m’enroule dans la couverture. Le tissu gratte un peu, mais il a une odeur de fumée et de cuir qui n’est pas totalement désagréable.
Je fixe un moment la toile au-dessus de moi.
Si je ferme les yeux ici…
Une partie de moi se met à calculer.
Scénario A : je me réveille dans mon studio. Lumière du néon, vieux PC, tas de vaisselle sale, notifications sur mon téléphone.
Scénario B : je me réveille ici. Deux lunes, corps différent, mercenaires, système qui affiche des pourcentages.
Une pensée grotesque me traverse.
Ce serait vraiment le meilleur cliffhanger du monde de me faire ça pour une seule nuit.
Je laisse échapper un souffle qui ressemble vaguement à un rire.
— …Si je dois choisir, murmuré-je, j’aimerais autant rendre ce corps à sa propriétaire légitime.
Le monde ne répond pas.
Le feu craque au dehors, le vent agite légèrement la toile, quelqu’un change de position en ronflant.
Je ferme les yeux.
Je m’accroche à l’idée – aussi fragile soit-elle – que je pourrais me réveiller demain dans mon lit, avec les murs trop proches et le bruit des voisins.
Et la fatigue finit par gagner.
Le réveil est brutal.
Pas par un cauchemar, ni par un cri.
Par le froid.
L’air du matin s’infiltre par un interstice de la toile, s’écrase contre ma joue.
Le sol sous le lit de camp a la dureté obstinée de la terre. Mon épaule proteste quand je bouge.
Je papillonne des paupières.
Pas de plafond blanc d’appartement.
Pas de néon.
Pas de tas de linge sale dans un coin.
La toile de tente, le bout de ciel encore pâle visible par l’ouverture, l’odeur de feu éteint et de rosée.
Je suis encore ici.
Une partie de moi l’avait su avant même d’ouvrir les yeux.
Le reste accuse le coup avec un temps de retard.
Je me redresse lentement. Mon corps suit sans problème particulier, à part quelques courbatures. La queue remue dans mon dos pour m’aider à garder l’équilibre.
Pas un rêve, donc.
Je sors de la tente.
Le camp est en train de se démonter.
On éteint les braises, on plie les toiles, on resserre les sangles.
Le marchand bâille, le gamin se frotte les yeux.
Les bandits ont l’air encore plus moches qu’hier, ce qui tient presque de la performance.
Kaito m’aperçoit, me fait un signe de tête.
— Bien dormi ? demande-t-il.
J’ai passé la nuit à espérer un changement de serveur, mais merci de demander.
— Assez pour tenir la route, je réponds.
Il ne semble pas totalement satisfait de la réponse, mais il ne pousse pas plus loin.
— On part dans quelques minutes. On veut atteindre la ville avant la nuit.
Le temps de finir de replier le camp, et on se remet en route.
Le convoi s’étire le long de la route comme un petit serpent de silhouettes sombres.
Au centre, le chariot avance lentement, secouant les caisses à chaque pierre.
Le marchand tient les rênes avec une poigne crispée, mais ses épaules se sont un peu détendues.
La femme et le gamin restent proches, comme s’ils n’osaient plus s’éloigner du chariot.
Les bandits captifs marchent à l’arrière, liés par deux, encadrés par Rei et Tomas qui n’ont pas l’air d’avoir envie de plaisanter.
Nous, avec Kaito, on encadre l’ensemble.
Kaito marche à ma gauche, légèrement en avant.
Son bouclier repose maintenant contre son dos, son épée rangée, mais son allure ne laisse aucun doute : il pourrait l’avoir de nouveau en main avant même qu’un bandit ait fini de prendre une inspiration de travers.
Je prends place à côté de lui, presque automatiquement.
La première chose que je remarque, c’est la régularité de son pas.
Ni trop rapide, ni trop lent.
Juste ce qu’il faut pour garder le convoi à bonne vitesse sans épuiser les chevaux.
La deuxième, c’est la façon dont mon propre corps s’ajuste.
Mon pied se cale naturellement sur le même rythme que le sien.
Ma respiration se cale aussi, sans que j’en prenne la décision consciente.
Mes épaules, que je sentais raides depuis le combat, se relâchent d’un cran.
Qu’est-ce que tu fais, exactement ?
Je pose la question à mon corps, aussi absurde que ça puisse paraître.
Pour lui, la réponse est simple : c’est la place habituelle.
Kaito à portée de bras, le reste du groupe à l’arrière, la route devant.
Pour moi, Sophia, c’est juste une nouvelle couche de bizarrerie.
Je marche au pas, en rythme parfait avec quelqu’un que je ne suis censée avoir “rencontré” qu’il y a moins d’une journée.
Kaito jette un coup d’oeil vers moi.
— Si tu commences à chanceler, tu me le dis, prévient-il. Je ne tiens pas à te voir t’écraser à nouveau face contre l’herbe alors qu’on est censés rassurer des civils.
Dans ma tête, la réponse vient avec une lucidité tranchante.
Je ne contrôle même pas à quel point ce corps est “à l’aise” à côté de toi. Alors t’inquiète pas, si je tombe, ce ne sera pas faute d’avoir essayé de l’éviter.
À voix haute, je réponds :
— Je tiendrai.
Sec. Net. Pas de marge pour débattre.
Kaito souffle un peu du nez, un quasi-rire sans amusement.
Il serre brièvement les dents.
— Tu ne te souviens pas de ce que tu dis, quand ça t’arrive ?
Je cligne des yeux.
Je dis des choses ?
Mon silence doit répondre pour moi, parce que Kaito détourne le regard vers la route.
— L’autre jour, en salle d’armes, tu t’es figée en plein exercice. Tu as lâché ton épée, tu as porté la main à ta tête et tu as murmuré…
Il cherche ses mots.
— “Non, pas maintenant. Pas maintenant, stupide crise. Pas ce match-là.”
Son regard revient vers moi, aussi tranchant qu’une lame.
— Tu ne te souviens pas de ça ?
Une part de moi se décompose intérieurement.
Génial.
Non seulement Aselys avait déjà des crises avant moi, mais apparemment, je fais des caméos sans prévenir.
— Je… ne m’en souviens pas, dis-je, finalement.
Kaito reste silencieux quelques secondes.
— C’est bien ce que je craignais, lâche-t-il. La moindre des choses serait de t'en souvenir.
Il ne le dit pas méchamment.
Juste avec cette fatigue inquiète qui n’appartient qu’aux gens qui se font du souci depuis trop longtemps.
Je sens la culpabilité monter, alors même que je n’ai techniquement rien fait.
Pas en tant que Sophia, en tout cas.
Ce n’est pas moi qui t’ai laissé t’inquiéter pendant des semaines.
Mais je ramasse la facture à sa place.
Je serre un peu plus fort la poignée de l’épée à ma hanche.
— Ça n’arrivera plus, dis-je.
À l’intérieur, une voix plus honnête murmure aussitôt : Mensonge. Tu n’en sais rien. Tu n’as même pas le contrôle sur quand ça arrive.
Kaito lâche un petit souffle amusé et triste à la fois.
— Tu dis aussi ça à chaque fois.
Il ne me reproche pas vraiment le mensonge. Il constate juste l’habitude.
On marche encore quelques mètres en silence.
La route est légèrement défoncée par endroits. Les roues du chariot grincent.
Une pierre mal placée dépasse.
Je suis en train de la calculer mentalement, déjà en train de décider si je la contourne par la gauche ou par la droite, quand Kaito réagit avant moi.
— Attention.
Sa main se pose sur mon épaule et me tire légèrement vers son côté, juste assez pour me faire éviter la pierre sans interrompre le rythme.
Le contact est bref.
Simple.
Strictement utilitaire.
Pourtant, c’est comme si mon corps recevait un message : sécurité.
Je ne me crispe pas. Je ne recule pas.
Au contraire, mes muscles se relâchent davantage, comme si ce geste était une scène rejouée mille fois.
À l’intérieur, Sophia hurle doucement.
Je ne laisse jamais personne me toucher comme ça.
Dans le métro, au supermarché, à l’épicerie, je me serais raidie, reculée, peut-être même excusée comme si c’était ma faute.
Ici, ce corps accepte, intègre, remercie sans un mot. Comme si ça l’avait toujours été.
Ma propre peau me trahit.
Je me dégage doucement, pas par rejet, juste pour retrouver ma distance de marche.
Kaito enlève sa main aussitôt, comme s’il ne s’en était même pas rendu compte.
— On ne pourra pas continuer comme ça éternellement, dit-il après quelques pas. À prétendre que ce ne sont que des vertiges, que tu vas “tenir”.
Dans ma tête, la réponse est sèche.
Je ne prétends rien.
Je fais ce que je sais faire : continuer tant que je peux tenir debout.
C’est tout ce que j’ai jamais su faire, devant un écran ou pas.
À voix haute, je reste dans la même ligne.
— Tant que je peux avancer, je ferai avec.
Kaito soupire.
Il tourne un peu la tête, ses yeux accrochant les miens une seconde.
— Tu te bats même quand tu es déjà en train de tomber, dit-il. Tu ignores les signaux. Tu te relèves. Encore et encore.
Je baisse les yeux, incapable de soutenir ce regard trop longtemps.
Parce que c’est la seule chose que je sais faire.
Dans mon studio, dans mes jeux, ici, là-bas… Peu importe le monde, la forme change, mais le schéma est le même.
Je décroche un petit rire amer.
Il reste là, à ma gauche, à portée de main.
Et mon corps continue de marcher comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.
La journée file, longue et monotone.
Le soleil monte, descend, finit par se teinter d’orange.
Les ombres s’allongent.
La fatigue alourdit les pas du convoi.
Et puis, entre deux arbres, au détour d’une légère montée, elle apparaît.
La ville.
D’abord juste une ligne sombre à l’horizon, puis des formes plus nettes : remparts de pierre, tours, silhouettes de toits qui se découpent sur le ciel.
La ville s’étage sur la côte.
En bas, le port : mâts, grues de bois, entrepôts serrés contre l’eau noire.
Au-dessus, la ville basse, dense, bruyante, collée aux remparts, avec des quartiers de bric et de planches là où la pierre manque.
Et dominant le tout, la ville haute, fortifiée, éclairée, où les tours et les bannières regardent la mer de haut.
Je m’arrête une seconde sur le chemin.
Dans mon monde, les “Checkpoint” avaient toujours un signe clair. Une lumière. Un repère.
Ici, ce sera ce panorama-là.
La route derrière moi. Les bandits qu’on traîne encore. Et, devant, une ville qui m’attend.
Je reprends ma marche.
La prochaine étape est là-bas.
