Chapitre 1 - Une silhouette de plus dans le décor

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La ville brille.

Des milliers de fenêtres découpent la nuit en petits rectangles jaunes et blancs, alignés comme un gigantesque damier suspendu dans le ciel. 

Les phares des voitures tracent des lignes rouges et blanches sur les avenues, les néons clignotent au-dessus des bars et des restaurants, et quelque part, au milieu de tout ça, je me demande combien de gens sont en train de vivre quelque chose d’important.

Un rendez-vous.

Une dispute.

Une promesse.

Moi, je traverse juste la rue.

Le feu piéton passe au vert et la foule se met en mouvement d’un seul coup, comme si quelqu’un avait appuyé sur “Play”. Les chaussures claquent sur l’asphalte, les sacs balancent, les manteaux se frôlent. 

Ça sent le bitume humide, la friture d’un fast-food à l’angle, et un parfum trop fort porté par quelqu’un que je ne vois pas.

Je baisse les yeux.

Devant moi, il n’y a plus que des jambes. Des jeans, des collants, des pantalons de costume. Des baskets usées, des chaussures en cuir brillantes, des semelles qui glissent un peu sur les bandes blanches du passage piéton.

Je marche au milieu de tout ça, mes propres pas noyés dans ceux des autres.

Mes chaussettes blanches dépassent à peine de mes chaussures, et ma jupe rouge se balance au rythme de mes mouvements. 

Si quelqu’un devait se souvenir de moi, ce serait peut-être comme “la fille à la jupe rouge qui regardait ses pieds”.

Mais personne ne regarde.

Les gens filent, la tête penchée vers leurs écrans, leurs écouteurs vissés dans les oreilles, ou simplement le regard perdu au loin, déjà arrivés ailleurs dans leur tête.

Et moi, au milieu, je suis juste... un pixel dans le décor.

Un coup de vent soulève un peu ma jupe, m’oblige à refermer ma veste. Mes cheveux noirs s’agitent autour de mon visage, et pendant une seconde je lève les yeux.

Entre les immeubles, un bout de ciel se laisse voir. Quelques étoiles étouffées par la pollution lumineuse. Rien d’extraordinaire. Pourtant, j’ai ce réflexe idiot : chercher la lune.

Elle n’est pas là. Ou alors cachée derrière un immeuble. 

Je hausse imperceptiblement les épaules et redescends le regard vers le trottoir.

Le feu commence à clignoter, puis passe au rouge. Une voiture s’impatiente déjà. Je rejoins le trottoir, aspirée dans le flux. 

Si je disparaissais là, tout de suite, personne ne remarquerait qu’il manque une paire de jambes. Ça ne me surprendrait même pas.

Je remonte la rue jusqu’à l’épicerie, celle qui fait l’angle avec la petite place. Le néon au-dessus de la vitrine clignote encore, “OUVERT” en lettres rouges. 

L’intérieur est déjà familier avant même que je pousse la porte : lumière blanche un peu agressive, rayons trop serrés, musique pop en fond, trop faible pour couvrir le bip des caisses.

Je m’arrête une seconde devant la porte vitrée.

Dans la vitre, je vois une fille aux cheveux noirs, yeux cernés, manteau trop fin pour la saison. J’ai l’air ordinaire. Le genre de visage que les gens oublient sans effort.

Si je n’étais pas moi, je ne me remarquerais pas.

Je pousse la porte. La petite clochette au-dessus tinte.

— Salut Sophia, t’es là, parfait, lance une voix depuis la caisse.

C’est le patron, déjà installé derrière son registre. 

Il me fait un signe de la main sans vraiment me regarder, concentré sur un client qui pose ses bières et ses chips sur le tapis roulant.

— Bonsoir, je réponds par réflexe.

Je passe derrière le comptoir, attrape mon tablier et mon badge. “Sophia – employée”.

C’est écrit noir sur blanc, bien lisible. Ironique. Mon nom n'est jamais aussi visible qu'ici, et pourtant, c'est là qu'il compte le moins.

Je noue le tablier autour de ma taille, remonte mes manches.

— Tu peux commencer par le rayon boissons, il reste des cartons à vider au fond,

ajoute le patron sans lever les yeux.

— Compris.

Je me glisse entre les rayons, j'évite un gamin qui court avec un paquet de gâteaux dans les bras. Sa mère lui crie de ne pas courir. Il ne m’adresse pas un regard. 

Je ne suis qu’une silhouette de plus avec un tablier vert.

Au fond, contre le mur, les cartons m’attendent sagement, empilés. J’en ouvre un du bout du cutter, le bruit du carton qui se déchire se mélange au bip régulier de la caisse.

Une bouteille après l’autre, je remplis les étagères. Les étiquettes tournées du bon côté, alignées. Tout bien droit, bien propre. 

Travail facile. Travail que n’importe qui pourrait faire. 

Si demain je ne viens pas, quelqu’un d’autre sera ici à ma place, à aligner les mêmes bouteilles, au millimètre près.

Je le sais.

Le patron le sait.

Le monde entier s’en fiche.

C’est un boulot pour payer le loyer, l’électricité... et la connexion internet.

Surtout la connexion internet.

Je cale une dernière bouteille, recule d’un pas pour vérifier le rayon. Pas parfait, mais suffisamment pour que personne ne s’en plaigne.

Le patron encaisse un dernier client. Dès que l’homme tourne le dos, il me lance :

— Je vais faire un tour à l’arrière, tu gères ?

— Oui.

Je prends sa place derrière le comptoir. Le scanner est froid sous ma paume. Une femme pose quelques courses, je les fais passer en silence.

Bip. Bip. Bip.

— Ça vous fera 12,40, s’il vous plaît.

Elle tend sa carte, les yeux déjà rivés sur son téléphone. Sa main frôle la mienne sans me voir. Elle tape son code, reprend sa carte sans lever la tête.

— Bonne soirée, dis-je.

— Merci.

Déjà partie.

Quelques clients plus tard, le magasin se vide un peu. Les pas se font plus rares, la musique de fond redevient audible. 

Je m’appuie brièvement contre le comptoir, regarde l’heure sur la petite horloge au-dessus des paquets de chewing-gums.

Encore un peu, et je pourrai rentrer.

Je pourrais dire que je suis épuisée par ce travail. Ce serait faux. Physiquement, je tiens. C'est mon cerveau qui sature du mode automatique.

Sourire poli.

Dire bonjour.

Dire bonne soirée.

Rendre la monnaie.

Ranger les rayons.

Ça remplit les heures. Ça ne remplit pas la vie.

J’ajuste mon badge. “Sophia”. Personne ne m’a appelée par mon nom. Je suis “mademoiselle”, “excusez-moi”, “pardon”, “la caissière”.

Je crois que ça me rassure un peu.

Parce que de l’autre côté de l’écran, il y a un endroit où les gens m’appellent par mon nom.

Pas “Sophia”.

L’autre.

Celui qui compte vraiment.

Je chasse cette pensée pour l’instant. Si je commence à compter les heures avant la fin de service, la soirée va me paraître encore plus longue.

Une nouvelle cliente arrive. Je redresse le dos, souris machinalement.

Bip. Bip.

Une journée de plus à cocher dans le calendrier du “monde réel”.

La partie intéressante ne commence qu’après.

La montre accroche mon regard à nouveau. Les aiguilles ont fini par faire leur travail. Le patron revient de l’arrière-boutique, essuie ses mains sur un torchon.

— Tu peux y aller, Sophia. Merci pour ce soir.

Je détache mon badge, le pose à côté de la caisse.

— Bonne soirée, je réponds.

Il hoche la tête, déjà distrait par quelque chose sous le comptoir. Je retire mon tablier, le plie et le pose à sa place habituelle. Personne ne remarque ce genre de détails, mais mes mains ont besoin de gestes précis.

Je traverse le magasin en sens inverse, passe devant les rayons que j’ai rangés. Rien ne trahit mon passage, et c’est exactement le principe.

La clochette tinte quand je pousse la porte.

L’air de la rue me frappe au visage, plus frais, légèrement humide. La nuit a définitivement avalé le ciel, ne laissant que les lampadaires, les enseignes et quelques fenêtres tardives éclairer les rues. 

Les voitures font un bruit de fond continu, comme la respiration de la ville.

Je tire un peu sur mon manteau, qui n’est jamais aussi chaud que j’aimerais, et je mets mes écouteurs. La musique démarre dans mes oreilles, une playlist que je lance toujours à ce moment précis de la journée. Pas forcément des morceaux que j’adore, mais des sons qui couvrent les pensées trop bruyantes.

Les paroles se mélangent au bruit des pneus sur l’asphalte. 

Je prends la rue qui descend vers l’arrêt de bus. Les pavés sont un peu irréguliers, j’évite machinalement les petites flaques qui renvoient des fragments de néon.

Je pourrais rentrer à pied, ce n’est pas si loin.

Mais le bus, c’est dix minutes où je n’ai rien à faire d’autre qu’attendre. Et j’ai besoin de ces dix minutes.

Il y a déjà quelques personnes à l’arrêt. 

Un type en costume qui regarde le tableau d’affichage comme si ça allait faire venir le bus plus vite, une lycéenne qui scrolle sur son téléphone, un homme plus âgé qui a posé un sac de courses à ses pieds.

Je m’installe un peu en retrait, le dos contre le panneau publicitaire. 

L’affiche parle d’un parfum que je n’achèterai jamais. Une femme parfaite y sourit à un horizon que je ne vois pas.

Je sors mon téléphone de ma poche.

L’écran s’allume, m’éblouit une seconde. Quelques notifications m’attendent déjà.

Groupe “raid night” :

• T’as vu le patch note ?

Un autre message, juste en dessous :

• Je crois que mon build est mort là, non ?

Encore un :

• Aselys, tu peux regarder ? J’ai peur de tout casser.

Je sens mon cœur faire un petit saut. Ce n’est pas grand-chose. Juste un léger changement de rythme. Mais ce n’est pas désagréable.

Je fais glisser mon doigt, j’ouvre l’application du jeu. Le logo apparaît, puis la page de mise à jour. Le fameux patch note.

Je commence à faire défiler.

Changements sur les compétences, nerfs, buffs, lignes de texte en police serrée. Des chiffres partout. Pour beaucoup de joueurs, c’est une liste de mauvaises surprises.

Pour moi, c’est un puzzle.

Dégâts réduits de 10 % sur la compétence X.

Temps de recharge augmenté sur l’ultime Y.

Nouvel effet de contrôle sur Z.

Mon cerveau se met en route tout seul. Je vois déjà les contournements possibles. Les combinaisons alternatives. Ce qu’il faudra jeter. Ce qui deviendra meta.

Une notification pop-up apparaît en bas de l’écran.

Vesper : 

• T’es là ? T’en penses quoi, honnêtement ? Si je dois tout changer, j’aimerais pas faire n’importe quoi...

Le pseudo “Vesper” est accompagné d’une petite icône de casque, symbole d’un joueur que je connais depuis longtemps sans jamais l’avoir entendu rire autrement qu’en texte.

Je tape une réponse rapide avec les pouces.

Aselys :

• J’ai pas encore tout lu, mais à première vue, ton build tient encore. On verra ça en détail ce soir.

Les trois petits points apparaissent presque aussitôt.

Vesper :

• Ok, je te fais confiance.

Je range le téléphone dans ma main sans l’éteindre tout de suite. L’écran éclaire mes doigts d’une lumière blanche et bleutée, contraste avec la nuit autour.

Ici, à l’arrêt de bus, personne ne sait que je suis “Aselys”.

Personne ne sait que quelque part, des gens attendent mes réponses pour décider comment ils vont jouer, comment ils vont briller, ou juste éviter d’être ridicules en match.

Je suis juste une fille en manteau trop fin, appuyée contre une affiche de parfum.

Mais sur cet écran, mon nom a du poids.

Le bus arrive dans un souffle d’air et un grincement de freins. Les portes s’ouvrent. Je monte avec les autres, je bipe ma carte, m’installe près d’une fenêtre.

L'éclairage du bus est jaune, terne, loin de l'éclat des néons. Les sièges sentent un mélange de poussière, de tissu usé et de déodorant bon marché. Je m’adosse, laisse ma tête se poser contre la vitre froide.

La ville défile.

En dehors, des façades alignées, des bouts de vie derrière les rideaux.

À l’intérieur de mes écouteurs, la musique continue, mais mon attention est déjà repartie vers le téléphone.

Je rallume l’écran.

Le patch note n’a pas changé depuis la dernière fois, évidemment. Mais chaque ligne trouve sa place dans ma tête, comme une équation.

Il faudra changer l’ordre des priorités.

Les combats vont être plus longs.

Ce talent prend toute sa valeur en fin de partie.

Je bascule dans une conversation privée avec un autre joueur.

Crow :

• Je vais encore t’embêter, mais tu peux me refaire un build pour le nouveau patch ?

Je réponds.

Aselys :

• J’arrive chez moi dans 15-20 min. Envoie-moi ton équipement, je regarderai tout ça.

Une partie de moi soupire.

Il y a une fatigue réelle à porter les attentes des autres, même à travers un écran.

Une autre partie respire mieux ici que n’importe où ailleurs.

Le bus ralentit, s’arrête. Des gens descendent, d’autres montent. Je reste.

La vitre vibre contre ma tempe. Je ferme les yeux une seconde, juste pour écouter le frottement des pneus sur la route.

Quand je les rouvre, c’est presque mon arrêt.

Je descends, la musique toujours dans les oreilles, le téléphone rangé. L’air est plus froid ici. La ville fait moins de bruit, comme si elle baissait enfin le volume.

Je retrouve ma rue, puis l’entrée de mon immeuble. Je sors mes clés sans regarder : je connais le chemin par cœur.

Dans la cage d’escalier, je retire mes écouteurs et les laisse pendre autour de mon cou. Les marches grincent. Troisième étage. Ça tire un peu sur les jambes, juste assez pour me rappeler que j’ai un corps.

Ma porte est au bout du couloir, un peu de travers, avec ses vieilles traces de ruban adhésif près de la boîte aux lettres. 

J’ouvre, j’entre, je referme.

Le silence m’accueille immédiatement.

Pas de télé allumée.

Pas de voix dans une autre pièce.

Pas de “t’es rentrée ?”.

Juste le bourdonnement du frigo et l’écho discret de mes pas.

Je retire mes chaussures dans l’entrée, les pousse contre le mur du bout du pied. Le parquet est froid sous mes chaussettes. 

Je frissonne. 

C’est… rassurant, quelque part. Une preuve simple que je suis bien là.

Je laisse tomber mon sac près du lit et je pose mon manteau sur une chaise vide.

Mon corps a faim, mais pas assez pour justifier un vrai repas.

Je sors un paquet de nouilles instantanées d’un placard. La boîte en carton est presque vide. Je déchire l’emballage, verse le contenu dans un bol, fais bouillir de l’eau dans une petite bouilloire électrique. 

Le sifflement monte lentement, se marie au bourdonnement du frigo.

Je verse de l'eau bouillante sur les nouilles, regarde les filaments secs se ramollir et se tordre, les épices colorer le liquide. Une odeur salée, artificielle, me monte au nez. Ce n’est pas de la grande cuisine, mais ça cale l’estomac et occupe les mains.

Je m’assois sur le bord du lit avec le bol fumant entre les doigts. 

La chaleur traverse la céramique, réchauffe un peu mes paumes. Je mange sans y penser vraiment. Les nouilles disparaissent à peu près à la même vitesse que mes pensées tournent vers l’écran encore noir.

Je pose le bol vide sur la table basse improvisée, essuie mes mains sur un torchon. Puis je me lève, fais ces quelques pas qui séparent le lit du bureau.

De près, l’écran éteint me renvoie mon reflet.

Même fille qu’étirée dans la vitre de l’épicerie, juste plus décoiffée, plus fatiguée.

Je tends la main vers le bouton power de la tour.

Un clic.

Le ventilateur se met à ronronner, suivi par le bruit familier des composants qui se réveillent. L’écran s’allume, d’abord en noir profond, puis en logo de démarrage.

La lumière blanche et bleutée envahit immédiatement la pièce, repoussant les ombres, redessinant les contours. Mon visage, dans le reflet, perd quelques années. Ou peut-être que c’est juste mon regard qui change.

Je tire la chaise vers moi et je m’installe. Le fauteuil grince un peu, accueillant mon poids comme si on reprenait une conversation interrompue.

Je pose mes mains sur le clavier et la souris. Elles trouvent les touches habituelles sans réfléchir.

Dehors, je suis Sophia, caissière qu’on oublie dès qu’on sort du magasin.

Ici, une icône m’attend.

Un jeu en ligne.

Une fenêtre qui, une fois cliquée, me fera changer de nom.

Je lance le launcher.

Les barres de chargement s’animent. Une nouvelle notification s’affiche déjà dans un coin :

“3.4 – Patch note disponible.”

Je souris à peine. C’est un réflexe autant qu’un soulagement.

La journée dans le “monde réel” est terminée.

La partie intéressante va commencer.

Et quelque part, derrière un écran que je n’ai jamais vu, quelqu’un est peut-être en train de se dire :

“J’espère qu’Aselys est en ligne ce soir.”

J’ouvre la liste d’amis. Les pseudos défilent, certains en gris, d’autres en vert, quelques-uns en orange “en partie”. 

Mon regard accroche immédiatement ceux que je vois le plus souvent en haut.

Vesper – En ligne.

Crow – En ligne.

Un petit “!” clignote à côté d’un canal vocal. Je l’ignore. Comme toujours.

Une fenêtre de chat privé s’ouvre d’elle-même.

Vesper :

• T’as survécu à l’épicerie ?

Je tapote sur le clavier.

Aselys :

• À peine. J’ai le patch note sous les yeux. Tu veux commencer par quoi ?

Les réponses tombent en rafale.

Vesper :

• Mon build, stp. Je t’envoie mon équipement. J’ai pas envie de me faire humilier en ranked demain.

Des captures d’écran et des liens d’objets apparaissent dans la fenêtre. Je glisse tout ça dans un coin, ouvre la page de mise à jour à côté. L’écran se divise en plusieurs sections, mon regard saute de l’une à l’autre comme s’il suivait une partition.

Ce talent a perdu en efficacité, mais la synergie avec ce passif reste forte.

Le set d’armure perd de la valeur en early game, mais devient encore plus fort en late.

Le nouveau sort a un cooldown long, donc il faudra l’intégrer comme finisher, pas comme outil de contrôle.

Mes doigts se mettent à écrire plus vite que je ne pense.

Aselys :

• Ok, déjà : garde ta base. Tu vas juste changer deux trucs.

1. Remplace ta rune X par Y.

2. On inverse l’ordre de montée des compétences.

Je détaille rapidement.

Aselys :

• Tu perds un peu de burst immédiat, mais tu deviendras beaucoup plus fort quand les fights dureront plus de 20 sec. Le patch rallonge tous les combats. On joue dessus.

Les trois petits points apparaissent à nouveau.

Vesper :

• ...comment tu vois ça aussi vite ? Sérieux, t’es pas humaine, avoue.

Je souris. Juste un peu.

Aselys :

• J’ai juste lu.

Et un peu joué dans ma tête.

Crow s’invite dans la conversation sans prévenir.

Crow :

• Moi aussi, moi aussi, moi aussi. Je veux ma spec 3.4 validée par la déesse du patch.

Aselys :

• Envoie.

Le mot “déesse” me fait tiquer une seconde.

Mon cerveau accroche parfois sur des détails bizarres.

Je le range dans un coin, comme un onglet de navigateur que je rouvrirai plus tard.

Les objets de Crow apparaissent à leur tour.

Je répète le même ballet : lire, comparer, réorganiser, proposer.

Les minutes glissent sans que je m’en rende compte vraiment.

Le reste du monde se réduit à des fenêtres, des chiffres, des noms de compétences.

L’excitation de Vesper et Crow passe à travers leurs messages, même sans voix.

Vesper :

• Ok, je note tout. Tu nous sauves la saison, comme d’hab.

Crow :

• On devrait te payer, sérieux. Sans toi, on retourne en division poubelle.

Je pose les mains à plat sur le bureau une seconde. La lumière de l’écran se reflète sur ma peau, efface un peu la fatigue des néons de l’épicerie.

Ici, on ne me demande pas si j’ai fini de remplir le rayon boissons.

On me demande comment survivre à un nouveau patch.

Ce n’est pas très important, à l’échelle du monde.

Mais pour eux, là, maintenant, ça vaut quelque chose.

— Bon, je murmure, on va voir si tout ça tient en conditions réelles.

Je relance le jeu. Le hall principal apparaît : une grande place virtuelle, trop lumineuse, trop vivante, pleine de personnages qui tournent en rond comme des pensées qu’on n’arrive pas à arrêter.

Une invite de groupe surgit presque aussitôt.

[ Vesper vous invite à rejoindre le groupe ]

J’accepte.

Leurs pseudos s’alignent en bas de l’écran. Trois noms. Trois barres de vie. Trois petites choses simples qui, bizarrement, pèsent plus lourd que mon badge “Sophia” posé dans l’épicerie.

Vesper :

• On teste direct en donjon ?

Crow :

• Let’s go. J’ai envie de souffrir proprement.

Je pourrais répondre une blague. Je pourrais faire semblant que c’est juste un jeu.

Mais je sens déjà ce réflexe en moi — celui qui serre la poitrine, qui met le cerveau en marche : ne les laisse pas tomber.

Aselys :

• On commence par un donjon qu’on maîtrise. Comme ça, on saura exactement d’où viennent les erreurs.

Ils répondent un “ok” presque simultané.

On se téléporte.

L’écran se noircit une seconde, puis le donjon apparaît : murs de pierre, torches, brume légère. Un décor classique… mais je ne regarde pas vraiment le décor.

Je regarde leurs mouvements.

Vesper avance un peu trop vite, comme s’il voulait prouver quelque chose.

Crow hésite, puis se replace.

Le premier groupe d’ennemis arrive.

Tout se met à rétrécir.

Il n’y a plus la ville, plus l’épicerie, plus mon studio.

Il n’y a plus que des secondes qui s’empilent, et cette petite part de moi qui sait quand intervenir.

Vesper prend les coups, un peu trop.

Crow envoie ses attaques, un peu trop tôt.

Je n’ai pas besoin de réfléchir longtemps. Mes mains bougent et, pendant une fraction de seconde, mon cœur accélère : je sers à quelque chose.

Je déclenche une protection au bon moment.

Pas spectaculaire. Pas héroïque.

Juste… nécessaire.

Dans le chat de groupe, les messages défilent.

Crow :

• Ok, mon DPS est un peu tombé là, mais je me sens plus stable.

Vesper :

• Je tank mieux, je crois. Je prends cher, mais je meurs moins vite.

Je devrais être contente. Je le suis.

Et en même temps, une autre pensée se glisse derrière : si je rate, ils vont le voir. Alors je m’accroche. À la précision. À l’utilité.

On avance.

Ça tient.

Il y a des erreurs, oui. Il y a des moments où je dois rattraper un placement, recoller une mauvaise décision, comme on recolle une assiette fendue avant qu’elle ne se casse pour de bon.

Mais personne ne tombe.

Et ça me suffit.

On arrive devant le boss.

Il est énorme, bruyant, trop animé. Un monstre programmé pour impressionner.

Moi, ce qui compte vraiment, c’est autre chose : le silence avant.

Cette micro-pause où les deux autres s’arrêtent, et où je sens leur attention se poser sur moi.

Pas sur mon personnage.

Sur ma décision.

Une phrase. Un plan. Une voix.

Aselys :
• Ok. On joue simple. Vesper, tu le gardes face à toi. Crow, tu restes loin. Si ça devient sale, je vous couvre.

Vesper :
• Ca marche.

Crow :
• Ok.

Le combat commence.

Ça va vite. Trop vite.

Le boss frappe, la lumière explose, les sons saturent. Mes yeux sautent d’une barre à l’autre, d’un mouvement à l’autre.

Vesper descend à 60% de vie.

Ça va.

Puis une zone apparaît au sol, et je vois Crow hésiter, une demi-seconde de trop.

Je n’ai pas le temps de lui dire. Je n’ai pas le temps de l’engueuler. Je n’ai pas le temps de respirer.

Je déclenche mon sort.

La protection se pose juste avant l’impact.

La barre de vie de Crow chute… et s’arrête. Juste à temps.

Crow :

• Je t’aime, Aselys.

Vesper :

• Focus. On meurt pas, pas après tout ça.

Mon cœur tape, mais mon visage ne bouge pas.

Je suis habituée à ce décalage : être en panique et avoir l’air calme.

Le boss enchaîne une autre attaque. Vesper tient. Crow recule enfin. Mes mains commencent à trembler un peu, mais je les force à rester précises.

Encore dix secondes.

Encore une décision.

Encore.

Le boss s’effondre dans une pluie de particules.

[ Donjon terminé ]

Un message simple. Presque idiot.

Mais je sens mes épaules se relâcher comme si on venait de me retirer un poids.

Vesper :

 • …ok, je valide. Ça fait peur, mais ça marche.

Crow :

 • T’es vraiment notre assurance-vie.

Je ris doucement. Sans son.

Assurance-vie.

Ça devrait m’inquiéter, ce rôle-là.

Et pourtant…

Dans la vraie vie, personne ne dépend de moi.

Ici, c’est différent.

Aselys :

 • On s’arrête là pour ce soir. Vous dormez. Demain, on ajuste.

Ils envoient des émojis, deux blagues, une plainte sur la mise à jour.

Puis leurs pseudos passent en hors-ligne, l’un après l’autre.

Je reste seule dans le hall.

Le bruit du jeu continue, comme une mer artificielle.

Et d’un coup, le vide revient.

Pas le vide de l’appartement.

Un autre vide : celui qui arrive quand on n’a plus de gens à sauver, plus de problèmes à résoudre, plus de raison immédiate d’être utile.

Je fixe l’écran trop lumineux.

Et c’est là que ça arrive.

La douleur.

Ce n’est pas violent comme un coup de marteau.

Plutôt comme une lame invisible qu’on glisse doucement entre les tempes. Pas assez pour me faire crier, mais assez pour couper net le fil de mes pensées.

Je ferme les yeux.

L’image arrive aussitôt.

Comme toujours.

Ce n’est pas un souvenir.

Ce n’est pas un rêve, non plus.

C’est... autre chose.

Je suis... ailleurs.

Un grand hall, en pierre claire. 

Des bannières suspendues au plafond, blanche avec un symbole pourpre, bougent à peine dans un vent que je ne sens pas. 

Des tables sont alignées, des chopes et des bols en bois posés dessus. 

Des silhouettes passent, floues, comme si quelqu’un avait bougé la caméra au moment de la prise de vue.

Au centre, il y a une table plus large. Autour, quelques personnes debout. 

Je ne vois pas leurs visages. Juste des silhouettes, des couleurs.

Mon regard, malgré moi, se fixe sur une silhouette en particulier. 

Un homme, plus grand que les autres. Épaules solides, armure légèrement abîmée, cape sur le côté, bouclier dans le dos. Sa main repose sur la garde d’une épée, l’autre pointe quelque chose sur une carte. 

Je ne vois pas son visage clairement, mais je sais, au fond, qu’il est en train de parler. D’expliquer un plan. De rassurer quelqu’un.

Je connais cet endroit.

Je ne l’ai jamais vu.

Je connais cet homme.

Je ne l’ai jamais rencontré.

La douleur fait un bond.

L’image se tord, les bannières se mélangent, les sons deviennent un bourdonnement sans forme.

Je rouvre les yeux d’un coup.

Le bureau est là.

La chaise est là.

L’écran affiche toujours mon fond d’écran banal.

Je suis seule.

Dans un studio trop petit, dans une ville trop grande.

Je laisse ma tête tomber dans mes mains. Mes doigts massent mes tempes doucement, pour apaiser la douleur.

Ça ne dure jamais longtemps. Quelques secondes. Une minute, au plus. Mais à chaque fois, ça me laisse avec la sensation d’avoir été arrachée à un endroit que j’aurais dû connaître.

Je pourrais en parler à quelqu’un.

À un médecin.

À un psy.

À un ami.

Je ne l’ai jamais fait.

C’est compliqué d’expliquer que, depuis que je suis enfant, j’ai parfois l’impression de vivre deux fois.

Une fois ici, dans ce corps, avec ce boulot, ce PC.

Et une autre... ailleurs.

Un ailleurs qui n’existe pas.

Qui ne peut pas exister.

Alors j’ai appris à faire ce que je fais de mieux : classer.

Je range ces visions dans le dossier “bug de mon cerveau”.

Je referme le dossier.

Je fais comme si ce n’était rien.

Et tant que je peux continuer à fonctionner, à aller travailler, à jouer, personne ne pose de questions. Personne ne voit rien.

Je quitte la chaise en poussant un soupir. Mes muscles protestent un peu. Je jette un coup d’œil à l’heure en bas de l’écran. Beaucoup trop tard, comme d’habitude. Mais je ne travaille pas demain.

Je ferme le PC. L’écran s’éteint, la pièce retombe dans la semi-obscurité. Il ne reste que la lumière de la rue filtrant par le rideau et le petit voyant rouge de la multiprise.

Je me glisse sous la couette. Je m’enroule dedans, laisse mes pensées tourner encore un peu avant de les laisser se dissoudre.

Juste avant que le sommeil ne m’engloutisse, une dernière image me traverse l’esprit : des yeux.

Des yeux de quelqu’un que je ne connais pas, qui me regarde comme si j’étais importante.

Importante pour lui.

Je secoue la tête pour chasser l'image, me tourne face au mur.

Ce ne sont que des restes de rêve.

Des bugs.

Ce n’est pas comme si un autre monde m’attendait vraiment quelque part.